2) Essai d'analyse d'une instance par l'histoire sociale, base d'une science politique matérialiste.

Le marxisme implique d'étudier les idées politiques comme partie d'une superstructure dotée d'une certaine autonomie, mais déterminée en dernière instance, par des rapports sociaux, eux-mêmes liés à un niveau particulier du développement des forces productives18. L'importance de la base matérielle sur l'idéologie, n'exclut pas un développement autonome19, et même un effet en retour20. Le marxisme n'est pas l'économisme parfois dénoncé, il reconnaît une pluralité de détermination21. Mais la "production et la reproduction de la vie réelle"22 restent le noyau central de son explication. En effet, "la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance dominante spirituelle", l'idéologie dominante à une époque donnée est l'idéologie de la classe dominante23. Elle assure la reproduction des rapports sociaux de la production24 et la "cohésion" de l'édifice social25. L'existence des forces sociales antagonistes implique des affrontements idéologiques

L'étude d'un courant de pensée nécessite la connaissance de la formation économique et sociale dans laquelle il apparaît. Lorsqu'il s'agit du mouvement ouvrier et révolutionnaire, les influences externes sont aussi importantes.

Il paraît indispensable de puiser les matériaux d'une analyse marxiste des idées politiques dans l'histoire sociale. En dépit d'un empirisme et d'un positivisme souvent exagérés qui révèlent plus une grande modestie intellectuelle qu'une réelle faiblesse théorique, l'histoire sociale doit constituer la base d'une science politique marxiste. Elle s'oppose à cette tendance antihistorique des sciences sociales, qui soit privilégient l'évènement dans son actualité, soit mettent l'accent sur des structures intemporelles26. La convergence est frappante entre la démarche de l'école des Annales27, soucieuse d'éviter "les schismes redoutables"28 entre les sciences sociales, de présenter un "homme total", et le projet marxiste29 dont on a pu dire qu'il consistait à "tout penser historiquement"30 On peut se demander comment une étude concrète des origines d'un courant de pensée, de son support social, de son influence, pourrait se passer des données de l'histoire, ne pas être de l'histoire Les objets de l'histoire et de la science politique marxiste sont voisins Il s'agit toujours du "changement"31 dans une situation sociale passée, par rapport à l'observateur, même si le pouvoir est privilégié dans le deuxième cas.

Le triomphe en histoire des "masses"32 sur l'anecdote, a frayé une voie royale à l'analyse quantitative. Elle permet de dépasser les fausses "évidences" du sens commun33 au profit des certitudes dont il faut apprécier la portée, et de comparer. Nous avons utilisé des éléments chiffrés pour situer l'importance des organisations présentées, le tirage de leurs publications et leur diffusion. Le point de référence peut se trouver dans l'exemple français plus développé, mais surtout dans le cadre de la formation économique et sociale où naissent organisations et systèmes de pensée.

On ne doit pas oublier pour autant que le nombre n'est pas toujours synonyme de valeur pour la portée d'une réunion par exemple. En outre, la méthode quantitative apte à saisir l'élément d'une réalité sociale en dégage moins bien la totalité et surtout les relations nouées en son sein.

Enfin, notre analyse des textes relève d'une technique qualitative, par commodité, et parce que la force d'un terme n'est pas nécessairement liée à sa répétition34.

Dans tous les cas, nous avons essayé de saisir la complexité du réel en multipliant les sommes d'information, ouvrages universitaires, revues, presse, brochures de la propagande et même témoignages directs Certes, l'éloignement a été notre principale difficulté, mais il permet aussi une distanciation à l'égard de l'objet étudié, et facilite pour reprendre une expression d'Elie HALEVY, cette "bienfaisante faculté d'étonnement" propre à l'étranger35.

Notes
18.

p. 71 et suiv. in K. MARX, F, ENGELS. L’idéologie allemande (1846) (première partie) suivi de Thèses sur Feuerbach, Préface de la contribution à la critique de l'économie politique. Paris Editions Sociales 1972, Edition billngue 267 p.

19.

p. 256 in. F. ENGELS. Ludwig Feuerbach et la fin de la phillosophie classique allemande (1886) pp. 210-262 in. K. MARX, F. ENGELS" Sur la religion Paris Editions Sociales 1972. 366 p.

20.

F. ENGEL & Lettre à Conrad Schmiot 27/10/1890. ib. pp. 272-279,

21.

F. ENGELS. Lettre à Joseph Bloch 21 22/9/1890. ib. p. 267 - 271.

22.

ib. p. 268

23.

K. MARX, F. ENGELS. L'Idéologie allemande op. cit. p. 145

24.

L. ALTHUSSER, "Idéologie et appareils idéologiques d'Etat (notes pour une recherche)" in, La Pensée Juin 1970 n° 151 pp. 3-38.

25.

p. 85 in. HARNECKER Marta. Les concepts élémentaires du matérialisme historique Bruxelles Contradictions 1974 58 p.

26.

p. 56 F. BRAUDEL. Ecrits sur l’histoire Paris Flammarion 1969 314 p.

27.

cf. aussi P. CHAUNU. Histoire Sciences Sociales La durée, l'espace et l’homme à l'époque moderne. Paris Société d’Editions d’Enseignement Supérieur 1974, 437 p. L. FEBVRE. Pour une histoire à part entière. Paris Bibliothèque Générale de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes SEUPEN 1962. 859 p. J. LE GOFF, P. NORA (sous la direction de). Faire de l'Histoire Paris Gallimard 1974 NRF. Nouveaux problèmes p. 231, nouvelles approchesp. 253, nouveaux objets p. 254 Et en sens opposa P. VEYNE Comrnejit on écrit l'histoire. Essai d'épistémologie Paris Seuil 1971 350p.

28.

BRAUDEL op. cit. p. 32-33.

29.

Aujourd’hui l’histoire (Collectif la Nouvelle Critique), Paris Editions Sociales, 1974, 352p. C. Seve « Marxisme et sciences de l’Homme» in la N.C., mars 1967 n° 2 pp.15-22

30.

P. VILAR, « Histoire Marxiste, histoire en construction, essai de dialogue avec Althusser », in Annales E.S.C. Janv. Fev. 1973 pp. 155-198

31.

Ib. p. 181

32.

L. Febvre, op. cit. p.475

33.

J.P. COT. J.P. MOUNIER, Pour une sociologie politique, Paris, seuil, 1974, politique, TI 253p.- p.278
P. RONGERE, Méthode des Sciences Sociales, Lyon Faculté de Droit, 1969-70 p.63

34.

cf. à propos de « Quebec libre » qui n’apparait qu’une fois dans un discours de De Gaulle, mais qui lui donne son sens. L’analyse de Régine ROBIN p. 970, in R.F.S.P. Vol. XXIIL oct. 1973 n° 5, in discussion sur A. PROST « Le rapport Déat en faveur d’un parti national unique » juillet 1940, essai d’analyse lexicale.

35.

Elie HALEVY, Histoire du peuple anglais au XIX° siècle. L’Angleterre en 1815, Paris Hachette 1930 4° ed. 620 p. p. VII