1.4. Syncrétisme : l’achar

Le seul vrai représentant de la communauté est l’achar. Ses responsabilités sont limitées au seul domaine religieux, mais dans ce cadre, elles sont très importantes. Il est le pivot de tous les rites agraires qu’il dirige et où il fait les invocations ; mais il joue ce même rôle dans les cérémonies bouddhiques qui impliquent une participation des laïques. La cérémonie d’ordination des bonzes elle-même est menée par l’achar ! Dans les rites agraires son rôle est fondamental, contrairement à celui des bonzes dont la présence « n’est pas absolument nécessaire » (E. Porée-Maspero 1954, 620). Les moines ne sont pas des prêtres, des intermédiaires vis-à-vis de l’au-delà ; ils récitent des textes sacrés qui proclament la loi de Bouddha comme symbole et exemple. Les bonzes ne sont qu’une image - hors du monde - de la collectivité ; en les associant au rite, l’intercesseur, qui est l’achar, veut tout à la fois resserrer les liens communautaires et montrer aux génies quelle peut être la force de la collectivité unie dans et par la recherche du « mérite ».

La place de l’achar est évidemment très délicate : il est au point de rencontre du monde réel et du monde imaginaire, de la collectivité et de sa représentation, du bouddhisme et de l’animisme, des bonzes et des habitants.

Il doit à la fois veiller à la compatibilité des idées et à l’unité des hommes. On comprend que le villageois qui assume cette fonction doit être unanimement respecté  208  :

‘Par dessus tout, il doit être considéré comme la personnalité villageoise la plus digne de représenter la communauté laïque auprès du vat ; il doit jouir d’une très grande autorité morale. (Martel 1963, 253)’

Le fondement de cette autorité est un séjour sous le froc souvent assez long et une vie exemplaire, bien que l’achar n’ait aucune règle précise à suivre. Dans sa pratique, il doit avoir une bonne mémoire, une solide connaissance des rituels et sûrement beaucoup de tact et de diplomatie.

Les pratiques centrées autour du vat et l’achar sont les deux éléments qui permettent aux Khmers de réaliser la synthèse d’un univers religieux apparemment éclaté. La cohésion de l’ensemble ne fait aucun doute pour les Khmers et on en trouve de multiples traces dans ce miroir de la culture populaire que sont les contes. Ainsi, cet épisode où Sok le Doux, mutilé et jeté à l’eau par Sok le Méchant, bénéficie des sentiments bouddhistes et animistes d’un crocodile.

‘Le crocodile fit dans l’eau un bond pour s’approcher de l’homme qui flottait. A ce moment il entendit appeler « Bouddha ! Bouddha ! ». Saisi d’étonnement [...] il se prit à penser : « Il convient que j’aille offrir cet homme à mon seigneur le neak ta. Il ne faut pas que je le dévore ». (Martini 1946, 139)’

Parmi les pratiques, la plus significative du point de vue des rôles respectifs du bouddhisme et des génies est celle qui met en scène un (voire plusieurs) neak ta qui se trouve(nt) dans l’enceinte même du monastère. On trouve même parfois la cabane d’un génie sous le banian, lieu sacré s’il en est, puisque c’est sous le figuier sacré que le Bouddha connut l’illumination. Le génie du vat a une place particulière : c’est souvent preah phum, le génie tutélaire du village. Dans les cérémonies qui lui sont destinées, l’achar principal s’exprime à la place du génie pour assurer les villageois de sa bienveillance. Tant par ses caractéristiques propres - il est moins « actif » que les autres génies -, que par les formes cérémonielles ou sa position géographique (au centre du village ou dans le vat), le preah phum apparaît comme une image centralisatrice et simplificatrice du monde des génies, qui sert à l’intégration de celui-ci à l’espace bouddhique. Cette fonction particulière explique qu’il est mal situé par les villageois qui le considèrent comme « une entité vague » (Rites Agraires, 6).

La synthèse réalisée par la religion khmère n’est nullement un édifice fragile : elle réalise un consensus qui surprend tous les observateurs. Cette unanimité provient en partie du mélange réalisé entre l’unité due au bouddhisme et la diversité qu’autorise l’animisme en laissant une large part à l’initiative des individus et des communautés. Les pratiques qui en résultent sont sans cesse renouvelées parce qu’inspirées par des motivations directes, souvent matérielles (guérison, bonne récolte...) qui s’expriment plus facilement face à un génie proche qu’en direction d’une divinité quelconque toujours trop abstraite. La possibilité ainsi offerte au paysan d’exprimer ses problèmes, de les personnaliser, ne se retrouve pas dans les autres domaines où règne une assez lourde conformité. Il en résulte une imprégnation religieuse peu ordinaire de la vie quotidienne ponctuée de gestes rituels, dont chacun est peu important (brûler un bâton d’encens, faire un détour pour éviter, ou au contraire rencontrer, un neak ta, choisir un moment propice, etc.), mais dont la répétition marque profondément la vie paysanne.

Notes
208.

Il s’agit de l’achar principal. D’autres officiants ont un rôle spécialisé mineur (funérailles, mariages).