RARETÉ DES ENQUETES FRANÇAISES

En France, les conditions dans lesquelles ont été menées les deux enquêtes précitées illustrent la place marginale que la mobilité sociale a occupé dans les sciences sociales. Publiées dans la Revue Internationale de Sociologie 5 , revue concurrente de la durkheimienne Année Sociologique 6 , ces deux études ont été présentées dans le cadre des séances de travail de la Société de Sociologie de Paris. Tant la Société de Sociologie de Paris que laRevue Internationale de Sociologie, fondée en 1893 par René Worms, sont marquées par l'éclectisme et la très grande diversité des participants.

La Société a organisé trois séances de discussions à propos de "l'hérédité et de la continuité des professions" 7 . Lors de la première séance, Gabriel Tarde, l'un des plus prestigieux participants de la Société - sa présence même marque la distance à l'école durkheimienne 8 - devait présenter un rapport sur le sujet mais il s'excuse de ne pas avoir eu le temps matériel de préparer son rapport et ajoute que le sujet ne se prête ni à une étude statistique ni au système d'enquête personnelle qu'il souhaiterait voir adopter dans les études sociologiques. Il propose de procéder à une toute autre enquête, sur la "contagion socialiste" où chacun "pourrait se livrer à une enquête individuelle sur la manière dont se propage cette sorte de religion, dans le cercle de ses connaissances, de ses amis 9 ".

Adolphe Coste, vice-président de la Société de Sociologie de Paris, est un journaliste autodidacte attiré par les problèmes économiques et sociaux 10 . Il a été le "fondateur de la société d'économie populaire avec Burdeau, qui lui confia la tutelle de ses enfants, et dont il défendit la mémoire 11 ". Qu'il soit lié, et de manière si intime, à Auguste Burdeau, le député de Lyon, symbole de la promotion républicaine 12 , qu'il soit l'un des rares à avoir posé les bases d'une étude de la mobilité sociale en France, bien qu'en marge (ou parce qu'en marge...) de la sociologie qui tend à devenir officielle n'est pas sans intérêt.

Coste est un sociologue amateur. Comme source de son enquête préliminaire sur l'hérédité et de la continuité des professions, il a utilisé son propre carnet d'adresses et il a travaillé sur 97 pères et fils dont il connaissait les professions. Vingt-deux fils avaient la même profession que leur père, vingt-cinq une fonction très analogue et 50 n'avaient ni la même fonction ni la même profession. Ce sont ces chiffres que l'on retrouve dans Social Mobility de Sorokin 13 ... En dépit de la faiblesse des méthodes qui ont présidé à la sélection de l'échantillon 14 , Adolphe Coste pose des questions essentielles, et actuelles, telle celle de la classification des professions ou de la mobilité professionnelle. Lorsqu'un individu a exercé plusieurs professions pendant sa vie, laquelle doit-on retenir lorsque l'on compare sa situation à celle de son père ? Adolphe Coste suggère de retenir la profession qui a été exercée le plus longtemps 15 .

A la séance suivante, Charles Limousin présente une enquête correspondant à celle d'Adolphe Coste. Ce journaliste franc-maçon, qui participa avec son père à la création de la première Internationale multiplie alors les articles dans diverses revues et journaux 16 . Son échantillon est constitué par 64 personnes dont il ne dit pas comment elles ont été sélectionnées. Parmi elles, 32 occupent la même profession que leur père.

L'auteur tire les leçons : "à priori, la seule [loi générale] qui semble devoir être observée est l'erreur de la théorie de l'hérédité des aptitudes professionnelles résultant d'un long exercice dans une famille 17 ". La discussion s'engage ensuite sur le fait qu'une enquête sur la continuité -le terme continuité l'emporte progressivement sur hérédité - des professions puisse ou non conduire à "la découverte de lois" 18 .

Sur proposition d'Adolphe Coste, il est décidé d'élaborer un questionnaire afin d'étudier le sujet en profondeur. La troisième séance de la Société est consacrée à la discussion des principes directeurs du questionnaire qui doit servir de base à l'enquête 19 . Le langage des sciences sociales s'est depuis transformé mais nombre de remarques ou hypothèses ont des résonances actuelles (rôle du capital, rôle de la natalité). Il est enfin précisé que les résultats de l'enquête ne pourront pas être communiqués avant la fin de l'année 1900. J'ai dépouillé la revue jusqu'en 1914 et aucune autre séance de la Société n'a abordé le sujet. Pourquoi ce silence alors que le questionnaire posait les bases d'une étude empirique de la mobilité ? Deux faits, l'un conjoncturel et l'autre plus fondamental peuvent, à mon sens expliquer ce silence. Tout d'abord, Adolphe Coste, la cheville ouvrière de l'enquête sur l'hérédité des professions meurt dès l'année suivante 20 . Surtout cette enquête avait peu de chance d'être reprise après la mort de son initiateur car le groupe rassemblé autour de René Worms ne se caractérisait pas par la continuité des projets. En 1903, Henri Berr critiquait ce groupe pour son éclectisme et l'opposait sous ce rapport à l'école de Durkheim : "M. Worms a groupé des travailleurs et des amateurs animés d'esprits divers Ils travaillent chacun de leur côté sans chercher suffisamment à se dépersonnaliser, certains même en affectant, au contraire, l'originalité... 21 ".

L'ouvrage de Sorokin omet quelques autres recherches dues à des chercheurs français et en particulier l'enquête de Paul Lapie, la seule véritablement scientifique. Cette enquête de 1904 s'intéresse aux conséquences de l'obligation scolaire sur le devenir professionnel des anciens écoliers 22 . Paul Lapie est alors chargé de cours à l'Université de Bordeaux. Il entame en 1911 une longue carrière administrative qui fera de lui le directeur de l'enseignement primaire de 1914 à 1925, date à laquelle il devient recteur de l'Académie de Paris 23 . Les premières phrases de son étude en disent long sur les interdits qui pèsent alors sur les enquêtes empiriques : "Le sociologue n'est pas condamné à l'étude perpétuelle des civilisations barbares ou archaïques. Il a le droit d'observer, à la condition de le faire avec méthode, les faits qui se produisent dans son pays et sous ses yeux." Se lisent en creux les interdits qui pèsent sur le travail de terrain... On comprend que dans ces conditions la position théorique du "durkheimien" Lapie ait pu paraître marginale et ambiguë aux yeux de Durkeim lui même 24 . Lapie n'étudie pas la mobilité pour elle-même mais il s'intéresse à l'influence de l'école sur la hiérarchie des professions. Parti d'un échantillon de 722 écoliers de Ay (Marne), commune de viticulteurs champenois, il suit la carrière des anciens écoliers à différentes étapes de leur vie d'adulte. Ce travail pionnier est d'une modernité étonnante et d'une méthodologie rigoureuse. Il distingue stock et flux, mots que, bien sûr, il n'emploie pas. Il montre les erreurs qu'impliquerait une simple lecture à plat des résultats et la nécessité de procéder à l'analyse de véritables tables de mobilité sociale. De ces analyses il tire des conclusions : "si les professions agricoles font plus de pertes que de gains, l'école n'en est pas responsable : c'est une crise économique qu'il en faut accuser". En moraliste il s'interroge. "Le nombre d'enfants du peuple auxquels elle [l'école] facilite une légère "ascension sociale" ne devrait-il pas être plus grand ? "Ce joyau méthodologique n'aura guère de suite. L'Année sociologique, chose exceptionnelle, ne signale même pas la parution de ce travail de l'un de ses collaborateurs...

Un autre franc-tireur des sciences sociales s'est intéressé, à la fin du XIXe siècle à la mobilité sociale. Arsène Dumont est l'inventeur du concept de capillarité sociale et il s'est efforcé d'en mesurer les conséquences sur la natalité. Sa réflexion est plus démographique que sociologique. Arsène Dumont a pour but "d'obvier à l'oliganthropie" et pour cela il se doit de découvrir le principe de population. Pour lui ce principe est la capillarité sociale qu'il définit de la manière suivante. "Guidée par un instinct infaillible et fatal, chaque molécule sociale s'efforce avec toute l'énergie qui peut lui rester disponible, sa conservation une fois assurée, et sans se soucier de ses semblables autrement que pour les dépasser, à monter sans cesse vers un idéal lumineux qui la séduit et l'attire, comme l'huile monte dans la mèche de la lampe. Plus le foyer est ardent et brillant, plus cette capillarité sociale est active et dévorante 25 ". Dans un autre ouvrage 26 , après avoir donné des exemples concrets de l'influence de la capillarité sur la descendance des individus, tel ce brigadier breton qui lui avait déclaré :"J'ai vu ce que c'est chez mes parents ; nous étions treize, et je me suis bien promis que ce ne serait jamais ainsi chez moi. J'ai voulu avoir un enfant ; mais un et pas deux ; je le fais instruire et je le pousserai 27 ", Arsène Dumont fournit un raccourci de sa théorie lorsqu'il affirme : "Toujours la même loi se retrouve vraie : si la capillarité sociale est active, la natalité est faible ; si une cause quelconque vient à entraver la capillarité sociale, la natalité se relève... 28 ." On se tromperait cependant si l'on voyait en Dumont un adversaire de la capillarité ou de la promotion républicaine. Même si les conséquences peuvent en être néfastes, il partage l'idéal républicain et se situe donc aux antipodes d'un Bourget et des penseurs traditionalistes. Pour lui non seulement le catholicisme n'est pas une cause de forte natalité mais l'église est un fléau social au même titre que l'alcoolisme - il insiste sur les liens que le cléricalisme entretient avec ce dernier - ou le tabagisme. Il le proclame sans détours : "Jusque dans nos moindres communes rurales, il est toujours deux établissements soutenus par l'Etat que l'on trouve invariablement face à face : d'un côté de la route, le débit de tabac et de boissons ; de l'autre, le débit de mensonges qui s'appelle l'église. Des deux pestes, la plus funeste n'est pas la première, c'est l'autre, celle qui se donne comme salutaire et indispensable... toutes deux par des moyens divers concourent à dégrader la nation 29 ." Bien qu'opposé aux principes qui animent Bourget et sa famille de pensée, Dumont arrive, sinon à condamner la capillarité sociale elle-même, du moins à la blâmer à cause de ses sous-produits, le confort amolissant et surtout la dénatalité. On saisit par là même les constantes d'un paysage intellectuel où, quelles que soient les directions où l'on se tourne, les chances de voir exalter la mobilité sont quasiment absentes.

Notes
5.

Sur la Revue Internationale de Sociologie et son fondateur, René Worms, voir Gekjer Roger L., "René Worms, l'organicisme et l'organisation de la sociologie", Revue Française de sociologie, XXII, 1981, p.345-360.

Voir également Victor Karady, "Stratégies de réussite et modes de faire-valoir de la sociologie chez tes Durkheimiens", Revue Française de sociologie, XX, 1979, p.49-82 et Georges Weisz, "L'idéologie républicaine et les sciences sociales, les durkheimiens et la chaire d'économie sociale à la Sorbonne", Revue Française de sociologie, XX. 1979, p.83-112.

6.

Victor Karady, "Stratégies de réussite et modes de faire-valoir de la sociologie chez les Durkheimiens", art. cit. a dressé (p. 50) un tableau des professions des membres des différentes revues sociotogiques. Si 68 % des membres de l'Année enseignent dans des facultés de Lettres, le poids des universitaires est nettement plus faible à la Revue Internationale et nombreux sont ceux qui enseignent dans les facultés de droit. René Worms, fondateur de la Revue est d'ailleurs professeur d'histoire des doctrines économiques. Il participe au débat sur l'hérédité des professions.

Sur la poursuite de la rivalité entre le groupe de Worms et celui de Durkheim, voir Johan Heilbron, "La métamorphoses du durkheimisme, 1929-1940", Revue Française de Sociologie, XXVI, 1985, p. 203-237

7.

Revue Internationale de Sociologie, huitième année, 1900, séances du 13 décembre 1899, p. 50 et sq., du 10 janvier 1900, p. 117 et sq. et du 14 février 1900, p. 196 et sq. Voir aussi le "programme d'une enquête sur la transmission des professions", p. 205.

8.

Sur Gabriel Tarde, voir Susanna Barrows, Distorting Mirrors. Visions of thé Crowd in Late Nineleenth-century France, 1981 et surtout lan Lubek, 'Histoire de psychologies sociales perdues : le cas de Gabriel Tarde", Revue Française de sociologie, XXII, 1981, p.361-385.

9.

Revue Internationale de Sociologie, huitième année, 1900, p. 50-51.

10.

Geiger Roger L, "René Worms, l'organicisme et l'organisation de la sociologie", Revue Française de sociologie, XXII, 1981, p.355.

11.

Discours d'Edmond Duval, président de la société Statistique de Paris, aux obsèques de Coste, Revue Internationale de Sociologie, 1901, p. 794.

12.

Le discours de René Worms, Revue Internationale de Sociologie, 1901, p. 801, est très proche des discours entendus lors de la mort de Burdeau, quelques années plus tôt (cl. infra). "Fils de ses oeuvres, Adolphe Coste, avait su s'élever par le travail à une situation enviable... Nous aimions en lui la vivacité de ses sentiments républicains, de son ardeur pour la justice, de son amour pour la science.de sa foi au progrès".

13.

Pitirim Sorokin était en rapport avec la Revue Internationale de Sociologie après la première guerre mondiale et il y a publié quelques articles.

14.

Cène faiblesse ne renvoie pas seulement à la formation d'autodidacte de Coste mais au retard français en matière statistique et d'enseignement de la statistique. Voir sur ce point, Christian Morrison, renseignement des statistiques en France, du milieu du XIXe siècle à 1960, in Pour une histoire de la statistique, tome 2,1.N.S.E.E., p. 611-823. Il y a cependant des exceptions. Voir l'article de Paul Lapie évoqué plus loin

15.

Une discussion assez générale, où interviennent différents participants, suit cette intervention où l'on apprend pêle-mêle qu'il se produit 'pareillement des cas de contre-ascension, de descente : nombre d'hommes ne savent s'élever dans l’échelle sociale qu'à un rang inférieur à celui qu'avait atteint leur père" ou que "bien peu d'ouvriers d'usine tentent de s'élever au- dessus de leur profession. Quand ils essaient, c'est en ouvrant de petits débits de boissons."

16.

Une biographie de Chartes Limousin (1840-1909) figure dans Jean Maitron, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, tome 7, p. 167-168.

17.

Revue Internationale de Sociologie, huitième année, 1900, p. 120

18.

Au cours de la discussion il est fait état d'une autre enquête qui montre que les élèves de l'Ecole de Pharmacie sont le plus souvent des fils de petits commerçants alors que les fils de pharmaciens font plutôt des études de médecine. Conclusion : " Dans les deux cas, on saisit sur le vif la tendance des fils à passer à une profession supérieure, mais connexe à celle de leur père", Revue Internationale de Sociologie, huitième année, 1900, p. 122

19.

Le texte intégral de ce questionnaire figure en annexe, voir annexe n° 1.

20.

La mort d'Adolphe Coste, le 17 octobre 1901, à l'âge de 59 ans, est évoquée dans la Revue Internationale de Sociologie, n° 11, 1901. Les discours des présidents de société dont il était membre, société de Statistique de Paris, société d'Economie politique ... permettent de mieux cerner sa personnalité.

L'autre intervenant de ces séances de travail sur l'hérédité des professions, Charles Limousin est moins impliqué que Coste lui-même dans la réflexion sur ce sujet. Surtout, à partir de 1903, il consacre l’essentiel de son temps à une revue d'études maçonniques qu'il a créée, L'Acacia.

21.

Henri Berr, Revue de synthèse historique, VII, 1903, p. 378 cité in Geiger Roger, art. cit. p. 354.

22.

Paul Lapie, Les effets sociaux de l'école", Revue Scientifique, juillet 1904, p. 6-12 et p. 42-46

23.

Voir Cherfcaoui Mohamed, "Les effets sociaux de l'école selon Paul Lapie", Revue Française de Sociologie, XX, 1979, p. 239-255. Paul Lapie est le père de Pierre-Olivier Lapie, ministre (SFIO) de l'Education Nationale dans gouvernements Pleven et Queuille.

24.

Cherkaoui Mohamed, "Les effets sociaux de l'école selon Paul Lapie", Revue Française de Sociologie, XX, 1979, les liens entre Lapie et les autres écoles sociologiques, avec la psychologie et en particulier avec Tarde et Bougie sont évoqués p. 240

25.

Arsène Dumont, Dépopulation et civilisation, Paris, Lecrosnier et Babé, 1890, XII-520 p.. Dumont fournit donne cette définition p. 106

26.

Arsène Dumont, Natalité et démocratie, Paris, Schleicher frères, 1898,231 p.

27.

Arsène Dumont, Natalité et démocratie, p. 137

28.

Arsène Dumont, Natalité et démocratie, p. 165.

29.

Arsène Dumont, Natalité et démocratie, p. 150.