1.4. La langue des signes est-elle universelle ?

La croyance selon laquelle la langue des signes serait universelle est solidement implantée. L'idée d'universalité était partagée par L'abbé de l'épée pour qui il s'agissait d'un avantage évident et qui le confortait dans l'idée selon laquelle la langue des signes relevait du premier langage de l'humanité.

D'où vient cette croyance ? Est-elle en partie fondée ? Elle est en tout cas liée au problème de l'intercompréhension entre sourds. L'observation faite par l'Abbé de L'épée est celle que toute personne peut faire lorsqu'elle se trouve en présence de deux sourds de communautés linguistiques différentes qui arrivent, malgré la diversité de leur langue respective, à communiquer ensemble. Utilisent-ils véritablement leur langue maternelle pour échanger et communiquer ?

En réalité, le système utilisé par deux sourds de communautés différentes qui désirent dialoguer est ce que l'on appelle la pantomime. Il s'agit d'une sorte de mime où les gestes sont très descriptifs des situations ou des idées qu'ils sont censés transmettre. Au cours d'une pantomime on peut identifier des signes appartenant clairement à l'une ou l'autre des langues, ce qui conforte l'illusion d'un système linguistique unique.

La croyance en une langue des signes unique est d'autant plus répandue que les titres d'ouvrages portant sur la langue des signes de tel ou tel pays l'entretiennent : c'est par exemple le cas de long (1918) dans The sign language ou de michaels (1923) dans A handbook of the sign language of the deaf ou enfin de nevins (1895) The sign language of the deaf and dumb. De manière implicite, tous ces titres suggèrent qu'il n'existe qu'une seule et même langue des signes universelle. wundt avance l'idée d'une extrême similitude entre langues des signes, favorisant l'intercompréhension. Mais il limite le caractère prétendument universel des langues à un type de concepts :

‘"Systems of signs that have arisen in spatially separate environments and under doubtlessly independent circumstances are, for the most part, very similar or indeed closely related; this, then, enables communication without great difficulty between persons making use of gestures. Such is the much-lauded universality of gestural communication. Further, it is self evident that this universality extends only to those concepts of a generally objective nature: for example, you and I, this and that, here and there, or earth, heaven, cloud, sun, house tree, flower, walking, standing, lying, hitting, and many other such objects and actions perceived according to their basic features". wundt (1900).’

De toute évidence, sans jamais la nommer en tant que telle, c'est de l'iconicité qu'il s'agit dans les propos de wundt. La trace d'une relation iconique au référent dans le signifiant des langues signées serait donc un gage d'intelligibilité universelle. Cette iconicité est rendue possible par le fait que les signes désignent des objets et relations de l'environnement immédiat du locuteur. d. bouvet (1996) évoque le caractère iconique des signes gestuels en montrant par ailleurs que l'association du signifiant au référent est responsable de sa dimension symbolique :

‘"(...) Le signe y est en quelque sorte "plus près de la chose signifiée" selon l'expression d'Ombredanne dans son étude du "langage par gestes" des "sourds-muets", en 1933. Les images visuelles favorisent en effet la dimension iconique du langage (...) Il ne s'agit pas alors d'associations entre les différents sens de mots déjà existants, mais d'associations entre signifiants et référents, associations qui sont au départ de la production du signe gestuel et responsables de sa dimension symbolique.
Ainsi, pour désigner l'objet 'cheval', le signe anglais retient du code de reconnaissance de cet objet des traits relatifs au mouvement que l'on peut faire avec celui-ci. Il s'agit d'une représentation métonymique : le geste de tenir les rênes est dans un rapport existentiel avec l'objet 'cheval'." ’
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Figure 1.4 : Signe anglais correspondant à "cheval", exemple de d.bouvet

d. bouvet poursuit :

‘"Quant au signe français, il fait voir à un emplacement particulier du corps, une forme figurée par les index. La localisation de ceux-ci sur le front donne à l'image ainsi produite une force évocatrice : par une métonymie du lieu, les index suggèrent fortement des oreilles. Ces dernières, par représentation synecdochique — la partie valant pour le tout —, donnent une image du référent 'cheval'." ’
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Figure 1.5 : Signe français correspondant à "cheval", exemple de D.Bouvet

L'exemple proposé par d. bouvet montre en quoi les langues signées manifestent certaines propriétés iconiques mais sans pour autant aboutir à des signes universels. Ainsi l'entrée lexicale attestée pour la langue des signes anglaise est différente de celle qui est proposée pour la LSF.

Pour Cuxac, ‘"définir ’ ‘a priori’ ‘ l'iconicité par le lien de ressemblance entre les signes linguistiques et des référents ou plutôt de la référence, c'est prendre le risque de faire retour à une épistémologie préstructurale où la langue se présente comme un “sac de mots” visant à dire un univers précodé, fait de choses déjà là"’.

Il distingue plusieurs ordres d'iconicité, dont celle qui affecte le vocabulaire standard :

‘"En ce qui concerne les nominaux, elle est pour l'essentiel métonymique (la partie d'objet référentiellement la plus saillante valant pour la totalité de l'objet). Les référents sont des types, non des objets particuliers, à la différence des spécificateurs et des descripteurs, ni des ensembles d'objets fonctionnellement hétérogènes, à la différence des classificateurs".
Concernant les verbes, l'iconicité est plutôt métaphorique, quoique cela ne signifie pas grand chose, étant donné que la métaphore porte souvent sur des savoirs culturels déjà là par rapport à la forme du signe actualisée : ainsi la plupart des activités mentales, comme [penser], [savoir], [imaginer], [croire] etc., se localisent au niveau du crâne" cuxa c (1993, p. 50).’

L'iconicité intrinsèque des langues de signes et le recours à la pantomime expliquent une certaine facilité de communication entre sourds pratiquant des langues différentes. Mais chaque langue constitue un système spécifique.

La diversité des langues signées s'observe en de multiples occasions, en particulier dans le cas où la présence de locuteurs entendants requiert une interprétation. Il est facile de constater, lors de colloques regroupant plusieurs chercheurs sourds et entendants de divers pays et où les communications sont données en anglais ou en ASL12, que les traductions réalisées en langues des signes sont différentes. Par exemple en langue des signes américaine et parallèlement en langue des signes québequoise.

La création du "Gestuno", sorte d'esperanto gestuel, a même été proposée par la fédération mondiale des sourds en vue d'une utilisation dédiée aux conférences internationales. Mais il s'est avéré que les efforts nécessaires à la compréhension du "gestuno" se révélaient beaucoup plus importants que ceux qu'il fallait produire pour appréhender les principaux éléments d'un discours formulé dans une langue des signes étrangère. La variabilité entre les diverses langues signées est une propriété incontestable au niveau des entrées lexicales (Cf figure 1.6).

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Figure 1.6 : Exemple de variabilité des entrées lexicales : "Université"

Cette variabilité intervient même pour des signes que l'on supposerait identiques comme l'expression des nombres. Dans la figure 1.7, on remarque que la configuration manuelle servant à l'expression du signe "un" peut être commune à un groupe de langues mais en partie différente pour un autre :

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Figure 1.7 : Variation de configuration manuelle dans les langues signées

Cette variabilité des entrées lexicales ne se limite pas aux frontières nationales : à l'intérieur d'un même pays, entre deux communautés d'un âge différent, ou entre deux époques éloignées on peut trouver des variations importantes. De plus, la variabilité dépasse les seuls aspects lexicaux ; elle est toutefois beaucoup plus subtile à appréhender lorsque l'on tente d'examiner les fonctionnements syntaxiques des différentes langues des signes. Il est clair que l'utilisation syntaxique de l'espace du locuteur est commune à plusieurs langues signées mais la manière d'utiliser ou de localiser les entités dans cet espace peut cependant diverger.

Comme pour les langues orales, on peut parler de deux niveaux de variabilité.

Le premier niveau est socio-linguistique et porte sur des variations lexicales qui s'analysent à l'intérieur d'un même système : il concerne la relation entre idiolectes (ou dialectes) et langue. C'est ainsi que pour 1000 signes pris au départ dans le lexique IVT nous présentons 1149 entrées puisque nous intégrons les variantes que nous avons pu observer.

Le second niveau concerne la relation entre les langues et la Faculté de Langage : les théories actuelles explorent une approche dans laquelle les contraintes sont "universelles" (et définissent le contenu de la Faculté de Langage) tandis que les paramètres rendent compte de la spécificité des langues comme systèmes autonomes. Si des contraintes universelles doivent être postulées, alors il faut se demander si elles concernent aussi les langues de signes et si la variabilité entre langues de signes doit s'interpréter elle aussi en termes de paramètres.

Notes
12.

 Par exemple la "cinquième conférence internationale sur les issues théoriques pour la recherche linguistique sur les langues signées" (TISRL 96) à Montréal (UQAM) où, en collaboration avec S. Wilcox nous avons présenté le projet "Cybersign" décrit en annexe.