Nous nous intéresserons donc surtout aux bals publics et privés. Par bal public on entend généralement un bal ouvert à tous, souvent gratuit, et organisé par un organisme qui en général vise à une animation la plus large possible (mairies, comités des fêtes). Le prototype du bal public, en France, c'est le bal du 14 juillet. Dans l'imaginaire collectif, c'est le seul auquel on pense généralement: aller au bal, c'est aller au bal public. Cela remonte à l'Ancien Régime, conforté par la Révolution.
Bien que plus fréquent, le bal privé est moins facile à délimiter. C'est généralement le bal organisé par une association. Celle-ci a plusieurs stratégies possibles:
Ouvrir sa fête à une clientèle la plus large possible et extérieure à l'association; on fait alors de la publicité, la gratuité est fréquente bien que moins systématique que dans le cas précédent. Cela devient de fait un bal public et il est classé comme tel dans les statistiques.
Ouvrir sa fête à une clientèle large mais identifiée. Il s'agit des associations qui disposent d'une notoriété importante. Cela leur permet un tri de leur clientèle, laquelle aura un lien, même ténu, avec les organisateurs. Cela dispense généralement d'une publicité, contradictoire puisqu'elle appellerait alors un public "tout-venant". Ces bals constituent l'autre grande catégorie de bals, probablement la plus intéressante car elle permet de voir cette France des réseaux qui se développe face à la France des territoires du bal public (bal de quartier, bal au village), bien que dans les faits les deux se recoupent très souvent (club sportif, sapeurs pompiers par exemple). J'évoquerai donc ces organisateurs sous le seul nom d'associations.
Il apparaît que ces distinctions remontent au XIXe siècle: à Paris, sous le second Empire, alors que la mode des bals fait rage, on se garde bien de laisser se mêler les clientèles des bals de l'Opéra et des guinguettes 125 .
Mais cette distinction n’est pas toujours aussi claire: dans les données dont nous disposons, le bal public est souvent le seul concerné. Or celles du Ministère de la Culture lui opposent les fêtes privées, quand la SACEM distingue le bal public des repas dansants. Tous les repas dansants ne sont pourtant pas privés. Pour la SACEM, en accord avec les lois sur la propriété intellectuelle et la reproduction des oeuvres, le bal est public quand il accueille des danseurs qui n’appartiennent pas au cercle des familiers de l’organisateur, assimilé à la famille (cela déclenche alors le paiement de droits) et ne comporte pas un repas. Mais on verra plus loin que cette dernière distinction est appliquée avec souplesse. Pour le Ministère de la Culture, le bal est public quand son entrée est ouverte à tous sans condition restrictive (adhésion en général).
Si les deux coïncident souvent, il existe toujours une marge imprécise difficile à apprécier. D’autant plus difficile que la loi -très mal respectée dans la pratique- interdit dans la plupart de nos cas la sélection à l’entrée ! On ne peut donc guère compter sur les organisateurs pour laisser apparaître une telle sélection dans des statistiques officielles, surtout si elle s’apparente à une ségrégation. Les enquêtes auprès des orchestres permettent de préciser l’interprétation: la plupart des bals associatifs payants sont à classer dans la catégorie des bals privés; plus souvent encore, un bal gratuit est un bal public: les rares exceptions se rencontrent surtout parmi les bals d’entreprise. Quand aux repas dansants, ils sont généralement privés sauf dans les campagnes les moins urbanisées; cette répartition se révèle d’ailleurs extrêmement riche d’informations dans la troisième partie de l’étude.
On retiendra donc aussi que si dans l’enquête du Ministère de la Culture près d’un tiers des français déclarent aller au bal, il s’agit du bal public; en réalité, si on y ajoute les bals privés cette proportion est nettement plus élevée. Ainsi, leur fréquentation des bals est beaucoup plus importante que celle cernée par les statistiques.
GERBOD. Op. cit.