5-2 La part maudite ou la notion de gaspillage

Le bal est un exutoire facilement accessible et bien balisé à un contrôle social considéré comme pesant: en cela il semble correspondre -au moins partiellement- à la part maudite de Bataille. Dans un essai de 1933, La notion de dépense 314 , repris et développé 30 ans plus tard, celui-ci s’efforce de montrer que la survie des sociétés n’est possible qu’au prix de dépenses improductives considérables qui pourtant sont niées: “elle (l’humanité consciente) se reconnaît le droit d’acquérir, de conserver ou de consommer rationnellement, mais elle exclut en principe la dépense improductive.” 315

Pourtant, cette rationalité reste en partie apparente et il s’efforce de mettre à jour Le principe de la perte: “L'activité humaine n'est pas entièrement réductible à des processus de production et de conservation et la consommation doit être divisée en deux parts distinctes. La première, réductible, est représentée par l'usage du minimum nécessaire, pour les individus d'une société donnée, à la conservation de la vie et à la continuation de l'activité productive: il s'agit donc simplement de la condition fondamentale de cette dernière. La seconde part est représentée par les dépenses dites improductives: le luxe, les deuils, les guerres, les cultes, les constructions de monuments somptuaires, les jeux, les spectacles, les arts, l'activité sexuelle perverse (c'est-à-dire détournée de la finalité génitale) représentent autant d'activités qui, tout au moins dans les conditions primitives, ont leur fin en elles-mêmes. Or, il est nécessaire de réserver le nom de dépense à ces formes improductives, à l'exclusion de tous les modes de consommation qui servent de moyen terme à la production. Bien qu'il soit toujours possible d'opposer les unes aux autres les diverses formes énumérées, elles constituent un ensemble caractérisé par le fait que, dans chaque cas, l'accent est placé sur la perte qui doit être la plus grande possible pour que l'activité prenne son véritable sens.” 316

Il s’efforce ensuite de cerner des situations où cette dépense improductive apparaît évidente: luxe, sacrifice, jeux, art... avant de tenter d’en expliquer l’origine 317 dans un vaste tour d’horizon des sociétés traditionnelles ou contemporaines.

Bataille estime avec Tawney que le processus de consomption improductive des richesses du moyen âge fut remplacé ensuite par une accumulation dynamique susceptible de déterminer une croissance de l’appareil de production. A un monde donné, c’est à dire où l’action de l’homme est négligeable et qui pouvait se permettre de ce fait de gaspiller sans retenue une ressource rare mais irrégulièrement présente, se substitue un monde où des doctrines morales strictes amènent à faire primer l’action et ainsi la recherche d’une efficacité pratique: dorénavant, “l’homme était (...) voué sans réserve au travail, à la consécration des richesses (...), au développement de l’appareil de production.” et ajoute Tawney, “la recherche individuelle du profit” 318 .

Cette conviction est formalisée plus nettement au XVIIIe siècle: Georges Bataille cite Franklin et sa fameuse formule: “rappelle-toi que le temps est de l’argent. (...) L’argent produit d’autant plus qu’il y en a davantage, de telle sorte que le profit croît de plus en plus vite. Celui qui tue une truie anéantit sa descendance jusqu’au millier. Celui qui tue une pièce de cinq shilling assassine tout ce qu’elle aurait pu produire: des colonnes entières de livres sterling.” et Bataille conclut “rien n’est plus cyniquement contraire à l’esprit du sacrifice religieux (...)” 319 ...

Cette volonté d’accumulation va être à l’origine de la révolution industrielle et y trouver son amplification. Ce mouvement sera renforcé par l’adoption des mêmes principes par Marx et une partie des socialistes: la réalisation, c’est à dire “une indépendance radicale de la chose (de l’économie) par rapport à d’autres soucis (religieux ou, généralement, affectifs).” 320 Ce n’est qu’après avoir achevé sa libération que l’homme pourra envisager de revenir à cette intimité qu’il abandonne: “un chapitre nouveau commencerait, où l’homme aurait enfin la liberté de revenir à sa propre vérité intime, de disposer à son gré de l’être qu’il sera, qu’il n’est pas aujourd’hui puisqu’il est servile.” 321

Notes
314.

BATAILLE, Georges. La Notion de dépense . La Critique sociale, n° 7, janvier 1933. rééd. en introduction à La part maudite. coll. Points-Civilisation, 1971, 250 pages.

315.

Idem p. 25

316.

Idem, p. 26-27. La fin de la citation est soulignée par mes soins.

317.

BATAILLE, Georges. La part maudite . Les Editions de Minuit.1967. Réed. coll. Points-Civilisation, 1971, 250 pages.

318.

Idem.

319.

Idem, p. 177

320.

Idem, p. 186.

321.

Idem, p. 187