4.1. Ancien et moyen français : avant la lexicographie

La lexicographie française est apparue tardivement par rapport à la langue elle-même : on en date généralement le début au milieu du XVIe s., avec la publication en 1539 du Dictionnaire françois-latin de Robert Estienne, qui non seulement introduit le terme dictionnaire en français, mais de plus s’intéresse au français en tant que langue à répertorier et à étudier :

‘“Le Dictionnaire français-latin d’Estienne est bien le premier relevé alphabétique de mots français suivis, outre leur équivalent latin, de développements en langue nationale.” (Quémada 1968, 12). ’

Avant le XVIe s., le français apparaissait dans des dictionnaires bilingues et polyglottes, mais uniquement pour servir d’accès à une langue étrangère :

‘“Les lexicographes [...] ne composaient la partie française de leurs ouvrages qu’en fonction du latin ou d’une langue étrangère” (Matoré 1968, 58).’

Langue vulgaire, le français n’était alors pas digne d’être décrit pour lui-même. Estienne a transformé la description à partir de 1531 en faisant tenir au français une place plus importante, puis en en faisant la langue décrite, la langue de départ dans son dictionnaire de 1539. Cependant, la description n’est encore pas totalement affranchie du latin, puisque d’une part celui-ci figure encore dans la partie définition (on donne l’équivalent latin du mot français), d’autre part la nomenclature même est établie en fonction des mots latins tirés des écrits de certains auteurs, ce qui reflète mal la langue française de l’époque (Matoré 1968, 60). Le Thresor de Nicot (1606) était considéré par Ch. Beaulieux, et à sa suite par F. Brunot (HLF 3, 81) comme le premier dictionnaire français, mais cette opinion a depuis été rejetée par plusieurs chercheurs :

‘“on a coutume de considérer le Thresor de Nicot de 1606 comme le premier dictionnaire français digne de ce qualificatif ; il n’est pour nous que l’un des maillons de la lignée qui nous conduit un demi-siècle plus avant” (Quémada 1968, 11 ; une opinion identique se trouve chez Matoré 1968, 60, et Chaurand 1972, 67). ’

Nicot (1606) et (1621) contiennent encore des définitions en latin, et ce n’est que vers la fin du XVIIe s. que la lexicographie française s’affirme pleinement (dictionnaires de Richelet en 1680, de Furetière en 1690 et de l’Académie en 1694).011

Suite à ces hasards de la constitution de la lexicographie française, les sources pour l’étude du vocabulaire de l’ancien et du moyen français sont des répertoires compilés ultérieurement à ces périodes (à partir du milieu du XVIIe s., le premier étant le Trésor des recherches et antiquités gauloises, de Pierre Borel en 1655) qui, s’ils enregistrent les mots attestés dans des textes très divers, n’en indiquent pas la vitalité. Ceci est justifiable, puisque les dépouillements étant incomplets116, la vitalité d’un mot peut être à tout moment modifiée par des découvertes nouvelles provenant de nouveaux dépouillements117. De fait, il n’y a pas d’indication spécifique marquant les mots régionaux, les emprunts isolés au latin, les créations d’auteurs, etc. Les matériaux sont livrés bruts, et doivent être soumis à un examen afin d’en extraire des informations sur l’emploi de ces mots, dont les éventuelles restrictions d’usage ne sont pas explicitées. Dans les dictionnaires de La Curne, Godefroy, Tobler-Lommatzsch et Huguet, la totalité des attestations relevées dans les textes constituant leur corpus sont fournies, de manière à ce que celui qui consulte l’ouvrage puisse en déduire la vitalité des termes : ainsi Huguet (“Préface” à Hu, vol. 1, lx), justifie-t-il d’avoir fourni beaucoup d’exemples, afin de renseigner sur la vitalité du vocabulaire, non seulement dans le temps mais aussi par rapport aux variétés de langue dans lequel il était employé :

‘“[Tel mot] appartient-il seulement à la langue de la poésie, ou se trouve-t-il aussi en prose ? Semble-t-il particulier à telle ou telle province, ou se rencontre-t-il partout, ou du moins dans des régions diverses ? Est-il familier uniquement à un groupe d’écrivains, à une école littéraire ? Est-ce un mot savant, employé par un ou deux latiniseurs, ou est-il plus largement répandu ? Est-il particulier à la langue populaire, familière, ou se rencontre-t-il même sous la plume des auteurs les plus graves ? Voilà des questions auxquelles je voudrais que ce dictionnaire pût répondre.”’

La lecture de tels ouvrages est donc différente de celle de dictionnaires du français moderne, où les restrictions d’emploi bénéficient de mentions explicites (vieux, régional, familier, populaire, etc.). En consultant ces dictionnaires qui n’indiquent pas de restriction d’emploi pour les mots recensés, on peut avoir l’impression qu’étant tous mis sur le même pied, ils appartenaient tous à l’usage général. Or, l’usage des mots s’avère être très nuancé pour les périodes de l’ancien et du moyen français, et indiquer qu’un mot a été relevé à ces périodes ne suffit pas.

Notes
116.

Cf. ici note 10.

117.

Ainsi, le dictionnaire de Tobler-Lommatzsch (1925-), grâce à de nouveaux dépouillements, fournit des attestations supplémentaires à de nombreux hapax recensés par Gdf (Kantor-Stumpf 1974).