5.2.2.3. Domaine francoprovençal et occitan

L’implantation du français dans ces régions a été plus difficile, à cause de la persistance des parlers locaux (surtout dans le Midi) que l’on trouve encore parlés à l’heure actuelle. Le détail indique que le français, bien que connu dans les villes à date ancienne, n’a pendant longtemps pas réussi à y supplanter le patois (voir l’ex. de Lyon, note 10). Pour une bonne partie de la population (celle des campagnes), la connaissance même du français est assez récente (deuxième moitié du XIXe s.), et son accession au statut de langue première encore plus tardive, de sorte qu’à l’heure actuelle, bon nombre de personnes d’une cinquantaine d’années nées à la campagne sont des patoisants passifs.

Dans le Midi, les travaux d’A. Brun ont montré qu’entre le milieu du XVIe s. et la fin du XVIIIe, le français n’a pas fait de progrès. Il a été établi définitivement en 1539 dans l’usage écrit, mais pour l’usage oral, il est peu employé. Le peuple s’est familiarisé avec le français, mais ne l’emploie pas :

‘“Le dialecte est le seul parler usuel des populations rurales [...]. Même usage parmi le petit peuple des villes. Fait plus notable, il en est de même dans les milieux plus relevés” (Brun 1935, 158). ’

La bourgeoisie même n’emploie pas couramment le français ; quand elle le fait, il s’agit d’un français calqué sur l’occitan (cf. Boissier de Sauvages 1785, ii-iii). Il lui fallait d’ailleurs connaître l’occitan pour parler avec le reste de la population. Cependant, l’apparition des préservatifs dans le Midi de la France dans la seconde moitié du XVIIIe s. et leur nombre croissant indique que le français apparaît de plus en plus comme une langue noble pour la bonne société (HLF 7, 328) : le bilinguisme commence à basculer en faveur du français. Mais l’enquête Grégoire révèle qu’à la fin du XVIIIe s., le peuple parle patois à Bordeaux, qu’à Agen et Auch, seules les personnes cultivées parlent français (mais le plus souvent occitan), qu’en Auvergne-Limousin le français se parle un peu dans les villes, mais n’est pas compris par le peuple et les paysans, que dans le Languedoc on parle un peu français dans les villes, et qu’en Provence seule la bourgeoisie parle un « mauvais » français (HLF 7, 305-313). Au XIXe s., l’occitan se perd dans les villes :

‘“on voit se restreindre, au profit du français, l’usage du provençal, et s’établir entre les deux idiomes une différence de valeur qui correspond à la hiérarchie des classes” (Brun 1935, 160).’

Le français se diffuse également peu à peu dans les campagnes (pour les causes, cf. 5.2.1). Mais sa connaissance effective est tardive, et remonte pour la majeure partie de la population à un siècle au plus. En Provence, le français reste virtuellement inconnu à la majorité de la population jusqu’au milieu du XIXe s. (Martel 1988, 10) :

‘“Le français n’a été réellement diffusé comme langue parlée dans la population provençale qu’à partir de la fin du XIXe siècle” (Blanchet 1991, 131). ’

Dans le Gapençais (Hautes-Alpes), l’occitan n’a commencé à régresser qu’à la fin du XIXe s. sous l’effet de l’enseignement primaire obligatoire, qui se fait en français (Germi-Lucci 1985, 13-14). Pour une bonne partie de la population (surtout en milieu rural), le français n’est devenu la langue maternelle qu’au milieu du XXe s. (et le bilinguisme est encore fréquent : d’après Séguy (1951, 8), on parlait encore occitan à Toulouse au milieu du siècle). Ainsi, à Pont-de-Fromentières (Ardèche), la plupart des enfants nés entre 1920 et 1930 avaient comme première langue l’occitan, et n’apprenaient le français qu’à l’école. C’est à partir de 1930 que les enfants ont eu le français pour langue première, et sont devenus des patoisants passifs (Maza-Pushpam 1992 ; idem en Provence : Blanchet 1991, 132).

L’aire francoprovençale a connu une implantation du français en profondeur plus tôt que dans le Midi, notamment par sa présence très importante à Lyon et à Genève au milieu du XVIIIe s. Néanmoins, fin XVIIIe, la réponse anonyme au questionnaire de l’abbé Grégoire pour le Mâconnais, la Dombes et la Bresse témoigne de la vitalité du francoprovençal : peu de paysans parlent le français, celui-ci n’est en usage que dans les villes et dans les classes supérieures de la société (Gazier 1880, 220 suiv.). Le déclin du patois face au français ne date dans beaucoup de campagnes que de la première moitié du XXe s. : ainsi, à Meyrieu-les-Etangs (Isère), au début du siècle, si l’ensemble de la population était bilingue, le français était réservé “aux conversations avec le curé, l’instituteur, les châtelains et les quelques personnes qui, en raison de leur éducation « citadine », étaient privées de la connaissance du patois.” (Martin-Pellet 1987, 14.) Le déclin du patois date de 1920-1930, où les parents cessent de parler patois à leurs enfants (16). Dans un autre village de l’Isère, la Combe-de-Lancey, des femmes nées entre 1800 et 1820 parlaient encore très mal français en 1890. On a commencé à parler français dans cette commune dans la seconde moitié du XIXe s., notamment sous l’influence de l’école. Mais le passage du patois langue première à langue seconde ne s’est effectué qu’entre 1920 et 1929, où les parents (surtout les mères) se sont mis à parler français aux enfants (De Vincenz 1974). La situation est parallèle à celle que l’on trouve en Ardèche (Maza-Pushpam 1992).