6.2.2.3.2. Emprunts à l’intérieur d’un groupe linguistique

En revanche, les possibilités d’une telle influence sont beaucoup plus importantes dans le cadre de langues génétiquement liées, et atteignent leur maximum dans le contact entre dialectes d’une même langue (du fait du lien existant entre relation génétique et parenté lexicale, cf. Meillet 1938c, 44). Le nombre de mots qui peuvent être réintroduits ou maintenus dépend de la proximité de la relation génétique liant les langues en contact, comme l’énonce en partie la Loi de Merlo :

‘“Ici il paraît utile d’insister sur ce qui paraît évident : deux langues se mélangent d’autant plus facilement, donnant lieu à des effets de substrat, qu’elles sont structurellement et lexicalement semblables, puisque les bilingues ont du mal à les garder distinctes. Parlangèli (1969, 137) formule la loi dite de Marlo ainsi : « La pression exercée par le substrat est directement proportionnelle au degré d’affinité entre le substrat et la langue dominante »” (Battista Pellegrini 1980, 47).195

Ce que Deroy (1980, 304) formule simplement :

‘“On observe que les emprunts s’opèrent d’autant plus aisément qu’il y a plus de ressemblance entre la langue donneuse et la langue preneuse.”’

Ce n’est pas une nouveauté en soi que de considérer que les parlers gallo-romans aient pu avoir une influence sur la survivance lexicale en français régional : la possibilité qu’un dialectisme (ou dialectalisme, c’est-à-dire un emprunt au patois) puisse équivaloir à une survivance a déjà été évoquée (pour la première fois semble-t-il) par F. Brunot [le 3e tirage de 1927 contient déjà le passage, p.178] en 1906. Traitant des mots empruntés aux patois (provincialismes) utilisés par les écrivains du XVIe s., Brunot remarque qu’

‘“au XVIe s. on a cherché les mots archaïques, en même temps que les mots dialectaux. Or les dialectes conservent tous, à toutes les époques, des mots disparus du français propre. Dès lors on se demande souvent à laquelle des deux sources l’écrivain a puisé” (HLF 2, 178). ’

Brunot cite à l’appui plusieurs exemples (p. 179-180), dont erner : “Baïf, Belleau, Ronsard ont employé erner (esrener = éreinter). Ils ont pu aussi bien le trouver dans les dialectes que dans les anciens romans.” (179)

Baldinger (1961, 161 n. 3) constate lui aussi que l’emprunt au patois et l’archaïsme “vont souvent de pair”. Straka (1981, 42, repris en 1983, 56), fait le même constat :

‘“Le plus souvent, il est cependant difficile de décider s’il s’agit d’un archaïsme de la langue générale conservé localement ou d’un dialectalisme”. ’

Par ex. l’adv. mout “beaucoup”, employé couramment à Nancy, est connu des patois wallons, picards, lorrains, vosgiens, bressans, dauphinois et de l’ancienne langue fr. jusqu’au XVIe s. (FEW 6/3, 210b) “Est-ce donc un archaïsme ou un dialectisme dans le français nancéen d’aujourd’hui ?” (1983, 56).

Chaurand (1985, 344) témoigne également de l’identité des deux phénomènes :

‘“l’archaïsme [...] interfère souvent avec l’emprunt au dialecte”.196

La double possibilité étymologique apparaît déjà implicitement dans les travaux sur le français régional depuis le XIXe s. Ainsi, Beauquier (1881) établit que les provincialismes sont des mots patois francisés (“la forme urbaine des mots patois”, 4), et considère également que le patois contient beaucoup de survivances du français ancien. Puis il affirme les liens du français régional avec le “vieux français”, de sorte que sa conception est ambiguë : puisque les patois contiennent des survivances, et que beaucoup de mots patois sont devenus des provincialismes, il semble que les survivances en français régional doivent beaucoup à la médiation du patois. Puitspelu (1894) suit la même démarche : il considère que le patois est devenu le français du peuple de Lyon au XIXe s., les mots patois prenant des formes françaises (Salmon 1991a, 262). Mais il définit en même temps le français de Lyon comme le continuateur du français des XVIe et XVIIe s. Là encore, les conceptions semblent contradictoires, et pour les concilier, il faut admettre que la survivance ne se réalise que par l’intermédiaire du patois. Constantin et Désormaux (1902) amalgament également l’archaïsme du patois et du français local (“Les archaïsmes conservés dans les patois et dans ce qu’on appelle le français local sont [...] très nombreux.”, xviii), de sorte que l’on peut se demander si le français ancien ne s’est pas perpétué en français local par l’intermédiaire du patois. En décrivant les origines du français acadien, qu’il estime être le reflet du français du XVIIe s., Poirier (s.d.) n’établit pas de stricte différence entre français et patois français :

‘“Des ignorants, des sots ont prétendu que c’est un patois que nous parlons. [...] En tout cas, c’est du français véritable. Nous parlons exactement le langage que nos aïeux, originaires de la Touraine et du Berri, parlaient [...]. Notre langage a ceci de particulier qu’il n’a pas changé, qu’il n’a pas même varié [...] ; et ceci encore, que le parler dialectal des Tourangeaux et des Berrichons, d’où le nôtre est sorti, est réputé le meilleur de toute la France” (1). ’

Parmi les chercheurs ayant abordé le sujet, plusieurs ont essayé de trancher entre les deux solutions possibles, et la décision s’est souvent résolue au profit de l’emprunt au patois : ainsi Brunot (HLF 10, 274-278 : « Archaïsmes ou provincialismes ? »), revenu sur le sujet en constatant que parmi les provincialismes relevés à la fin du XVIIIe s. dans les Cahiers de Doléances, certains pouvaient être attribués à la fois à des emprunts aux parlers locaux ou à la survivance de formes anciennes (cf. p. 277 pour des ex.), opte pour une solution :

‘“J’ai tranché pourtant, il le fallait, en ce qui concerne un certain nombre de vieux mots qu’on trouvera plus loin, et qui m’ont paru s’être introduits dans les textes non pas comme des restes de l’ancienne langue, mais comme des mots conservés dans les parlers locaux. Dès lors, ils leur appartiennent” (278).’

La balance penche également en faveur de l’emprunt, chez plusieurs dialectologues enquêtant sur les régionalismes de la partie sud de la France. Séguy (1951, 9) donne le ton :

‘“le français actuel de Toulouse est avant tout une langue importée gardant l’empreinte de substrats indigènes [...]. La part [...] des archaïsmes proprement français [est] bien mince [...], malgré une opinion assez répandue. C’est qu’on prend pour des archaïsmes français des convergences originelles franco-occitanes : le substratum occitan s’est pendant un certain temps confondu avec une tendance française, puis il a continué tout seul”. ’

Si Séguy parle tout d’abord de “convergences”, il tranche ensuite pour l’influence du substrat. Son opinion, en faveur du remprunt aux patois, est partagée par Boisgontier (1992, 9) :

‘ “Un mot enfin à propos de l’origine (étymologie) des régionalismes méridionaux. Nous avons systématiquement signalé le mot ou l’expression occitane qui se dissimule sous un vêtement « à la française », ce qui permettra de constater qu’il n’est pas un régionalisme sur cent qui ne soit ici d’origine dialectale”. ’

Et il renvoie à l’opinion de Séguy sur l’archaïsme. Martin (dans Fréchet-Martin 1993, 9) s’inscrit dans la même veine :

‘“la plupart des régionalismes trouvent leur origine dans le substrat dialectal. Même dans le cas de régionalismes qui se révèlent être aussi des archaïsmes du français, l’influence du dialecte semble avoir été déterminante. Tout comme l’ont fait récemment (1992) ou plus anciennement (1950) Jacques Boisgontier et Jean Séguy [...] pour la région toulousaine (autre aire occitane), on peut juger assez « mince la part des archaïsmes proprement français » et mettre en avant des « convergences originelles franco-occitanes ». Dans une région occitane comme le Velay, un grand nombre de régionalimes classés par les dictionnaires comme archaïsmes du français doivent leur emploi, voire leur forme et leur emploi, à l’influence du substrat dialectal.”’

Cette volonté d’opposer de façon nette emprunt et survivance, et la « nécessité » ressentie de choisir entre les deux (cf. Brunot qui affirme : “J’ai tranché pourtant, il le fallait”), plus qu’un problème de nature linguistique, s’apparente à s’y méprendre à une querelle entre lexicologues-historiens du français et dialectologues, chacun défendant son point de vue en refusant d’écouter celui de l’autre. Boisgontier (1992), reprenant à son compte l’avis de Séguy selon lequel la plupart des régionalismes que l’on peut considérer comme des archaïsmes, possèdent un équivalent en patois auquel on peut donc attribuer l’origine du régionalisme, précise que Séguy avait émis cette opinion “pensant sans doute aux travaux de linguistes plus familiers des dictionnaires que du patois des rues et des bois” (9). L’opposition entre les deux écoles se laisse bien voir dans l’analyse des archaïsmes employés par Châteaubriand, qui a opposé les historiens du français que sont F. Brunot et R. Lebègue d’une part, à W. von Wartburg de l’autre. Lebègue (1967, 59) constate, à la suite de bien d’autres dont Ch. Bruneau (HLF 10, 781 suiv.), que dans les Mémoires d’Outre-Tombe de Châteaubriand (composés dans la 1e moitié du XIXe s.), l’archaïsme est systématiquement cultivé : Châteaubriand serait, d’après Brunot197, “le grand maître de l’archaïsme”. L’archaïsme est en effet à la mode depuis le milieu du XVIIIe s., où l’on s’est mis à rééditer des textes anciens ; la lexicographie participe de ce mouvement : la 2e éd. du dictionnaire de Boiste (1803)198 propose à ses lecteurs toute une série de mots d’ancien français marqués comme “vieux”. Châteaubriand aurait puisé dans des textes, principalement du XVIe s. (Lebègue 1967, 65), des archaïsmes qu’il a utilisés dans ses écrits. Wartburg (1956), à la suite des indications de Brunot, a ré-examiné la liste des 38 archaïsmes relevés par Brunot dans le premier tome des Mémoires, et constate qu’ils ne sont pas tous à mettre sur le même plan, certains consistant en créations de Châteaubriand sans antécédents dans la langue, d’autres étant encore vivants au XVIIIe s., etc. Mais la majorité peut avoir une double origine, et Wartburg suit la piste dialectologique négligée par Brunot :

‘“Châteaubriand n’aurait-il pas [...] puisé dans le vocabulaire régional enregistré par son oreille durant sa jeunesse ?” (1956, 229). ’

La plus grande partie des termes restant (19) sont connus des parlers de la région d’origine de l’écrivain (nord de la Haute-Bretagne, ouest de la Basse-Normandie). Seuls 9 mots recensés par Brunot s’avèrent de « véritables » archaïsmes, la plus grande partie pouvant être considérée comme des dialectismes.

‘“On doit dès lors modifier le jugement qu’on avait porté sur la façon dont Châteaubriand a formé sa langue. La part d’archaïsmes y est en effet beaucoup plus mince que ce que l’on a cru jusqu’à présent. Par contre [...] la langue particulière aux régions qui ont vu s’écouler sa jeunesse, joue chez lui un rôle important” (Wartburg 1956, 231). ’

Une même constatation peut s’appliquer à d’autres écrivains, par ex. brande “bruyère” chez Vigny, connu à Loches (Indre-et-Loire), et ire “colère” chez Lamartine, expression régionale de Mâcon (233).

Si Wartburg a convaincu Ch. Bruneau199, Lebègue en revanche reste résolument en faveur de l’archaïsme (il ne mentionne même pas Wartburg dans son étude). Il n’y a ici aucune “convergence” entre les deux points de vue. La question de l’influence des parlers gallo-romans sur la survivance lexicale en français régional a donc déjà été abordée, mais on s’est cantonné dans cette discussion à l’alternative entre maintien de traits devenus archaïques en français commun dans certaines régions dites en la circonstance conservatrices, ou réintroduction de ces traits dans le français de ces régions par emprunt aux patois. Cette solution, on peut le voir dans l’opposition entre Lebègue et Wartburg, mène à une impasse où chacun reste sur ses positions. Il est pourtant intéressant d’établir un lien entre survivance et emprunt, parce qu’il génère une troisième possibilité, celle du maintien régional de traits (devenant archaïques dans la langue générale) par influence d’une langue de contact200. Cette possibilité a déjà été abordée par Séguy (1951) qui, en matière de syntaxe, constate que celle de l’occitan est très proche de celle de l’ancien français, et que des tournures syntaxiques françaises devenant obsolètes ont trouvé un appui dans le Midi dans le substrat occitan :

“l’occitan et le français de jadis se sont prêté ici un appui mutuel pour maintenir certaines tournures qui vieillissaient, puis disparaissaient de la langue officielle” (44).

Mais Séguy concluait tout de même que “Tous les faits toulousains sont, sans exception, des calques languedociens” (43). Martin (1993) suit la même voie, en parlant de “convergences originelles franco-occitanes” ; mais il penche lui aussi en faveur de l’emprunt, en ajoutant que :

‘“Dans une région occitane comme le Velay, un grand nombre de régionalimes classés par les dictionnaires comme archaïsmes du français doivent leur emploi, ’ ‘voire leur forme et leur emploi’ ‘, à l’influence du substrat dialectal.”’ (Fréchet-Martin 1993, 9 ; c’est moi qui souligne).

Martin (1984), abordant le sujet des survivances dans le français parlé en vallée d’Aoste dans un contexte de contact entre trois langues (français, italien, francoprovençal), reste en revanche relativement neutre :

‘“Un mot comme « emprunt » peut être téméraire. Objectivement, il convient d’abord de constater que tel fait est commun à deux parlers : bien entendu, on peut le plus souvent en inférer une direction d’emprunt, mais il peut y avoir quelques cas de parallélisme, par exemple, entre « survivance » et « emprunt au dialecte ». Il ne faut pas en effet méconnaître l’importance des faits de convergence pouvant expliquer qu’un terme d’une des catégories ait trouvé ou retrouvé une vigueur particulière parce qu’il avait des répondants dans une ou plusieurs autres catégories.” ; “nous n’insisterons jamais assez sur l’influence cumulative des parlers en présence et sur le fait que certains termes ont pu dès lors retrouver vigueur lorsqu’ils ont éventuellement été en concurrence dans l’esprit du locuteur” (Martin 1984, 19 et 168).’

Il convient de mesurer cette possibilité aux hypothèses précédentes, et cela en deux temps :

  1. la majorité des régionalismes pouvant être décrits comme des survivances trouve-t-elle également un appui dans les patois formant la langue de substrat ?

  2. Dans le cas où cela se vérifie, peut-on distinguer les cas où la survivance est à interpréter comme un remprunt au patois, des cas où il s’agit d’une véritable survivance avec influence du substrat, mais sans emprunt proprement dit (calque de maintien) ?

Inversant l’ordre de nos questions, nous verrons d’abord si l’on peut établir la distinction entre remprunt et maintien sous l’influence de la langue de contact, en ayant recours à deux types de faits :

  1. le critère chronologique entre emploi-disparition du mot français et son apparition comme mot régional, lié à la diffusion du français. Une contingence des études lexicales françaises enlève du poids à l’argument que l’on pourrait invoquer concernant d’éventuelles discordances temporelles entre la date où un mot est déclaré vieux en français et celle où il apparaît en tant que régionalisme : les études sur le vocabulaire régional sont apparues tardivement (cf. chap. 3), et n’ont pas été exhaustives (ne le sont toujours pas), de sorte que la première date à laquelle est recensé l’emploi régional du mot archaïque a des chances d’être récente, mais ne dit rien quant à la durée d’implantation réelle du régionalisme. Les premiers recueils de mots régionaux datent en effet du milieu du XVIIIe s., quand des puristes de province se sont mis en tête de purifier le français dont l’usage se répandait alors dans la bonne société. Si on dispose dès la fin du XVIIe s. d’un relevé sur la ville de Genève201, il faut attendre le milieu du XVIIIe siècle pour que la collecte ne débute réellement (Brun 1753, Desgrouais 1766 pour la région de Toulouse, Du Pineau pour la Normandie, l’Anjou et Lyon, au milieu du XVIIIe s., dans une optique non normative, et Molard 1792 pour Lyon). Les relevés ne prolifèrent qu’à partir du XIXe s., ce qui est tard par rapport à la date d’implantation du français dans les régions auparavant non françophones (cf. chap. 5). Ainsi, on ne dispose pas de beaucoup de renseignements fournis par des dictionnaires de régionalismes avant le XIXe s., et même les quelques relevés les plus anciens ne permettent malheureusement pas de remonter aussi loin dans le temps qu’il le faudrait. De plus, les sources antérieures au XIXe s. n’ont pas été exploitées à fond : un certain nombre de relevés anciens sont restés à l’état de manuscrits, qui n’ont jusqu’à une date récente pas pu être mis à profit. L’exhumation de ces sources et leur publication semble heureusement aujourd’hui amorcée, depuis la série des trois manuscrits de Du Pineau datant du milieu du XVIIIe s. tirés de l’oubli par P. Rézeau (= Rézeau 1989b, Vurpas 1991, Chauveau 1993). On peut aussi citer le manuscrit de Jean-Baptiste Conny, (1852), Dictionnaire du langage vicieux et populaire de l'habitant du Bourbonnais et particulièrement de celui de l'arrondissement de Moulins, jusqu’alors déposé à la Bibliothèque Municipale de Moulins, et publié récemment (1994) par Rézeau202 ; “Le premier document lexicographique sur le français parlé en Haute-Saône (1812)” publié par J.-P. Chambon203 ; du même Chambon, “Le premier document lexicographique sur le français parlé dans l'Aveyron (Vayssier 1879)”204. Pour le Canada, on a aussi exhumé les premiers travaux lexicologiques remontant au milieu du XVIIIe s.205 Tous ces matériaux anciens recèlent une valeur historique certaine : ‘“Comme on peut bien le penser, beaucoup de termes sont attestés ici pour la première fois” (Almazan 1980, 309).’ ‘“Il va sans dire que le « Vocabulaire [en patois de la Haute-Saône (1812)] » fournit, le plus souvent, la première (parfois la seule) attestation pour le français régional de la Haute-Saône, et la première pour le français de Franche-Comté en général quand le mot manque à Brun 1753” (Chambon 1989, 135 n. 7). ’ Les travaux dans ce sens sont à poursuivre : la Bibliographie des dictionnaires patois gallo-romans (= Wartburg 1969, citée comme BDP) indique plusieurs manuscrits qui pourraient bien intéresser les études sur les régionalismes du français, comme celui de Doriat : Mots non français employés par les habitants de la commune de Barrais-Bussolles, déposé aux Archives de l'Allier, fonds Chazaud (n° 2.2.15.31).
    Les études sur les régionalismes du français ont été lentes à recevoir l’attention des linguistes, qui les ont délaissés au profit des patois. Ainsi, le FEW a très peu pris en compte les régionalismes dans ses dépouillements. Comme le reconnaît J.-P. Chambon (1994a, 270), “la variation diatopique du français langue commune [est] de loin la dimension du lexique galloroman la moins bien prise en compte par l’oeuvre de Wartburg.” La position du FEW est assez ambiguë à ce sujet, car, si dans les dépouillements figure un certain nombre d’ouvrages de régionalismes et non de patois (par ex. Beauquier 1881, Saubinet 1845, Vachet 1907206), la présentation des matériaux dans le dictionnaire ne distingue pas entre mots patois et régionalismes français. La même ambiguïté se laisse observer dans la BDP établie sous la direction de Wartburg, dont l’introduction stipule qu’on traite de patois et non de français régional :
    ‘“Le nombre actuel des études concernant la dialectologie gallo-romane nous a obligés à prendre mieux encore à la lettre le titre Bibliographie des dictionnaires patois (BDP) en accueillant uniquement des ouvrages qui renferment au moins en partie une étude lexicologique. [...] nous avons dû exclure les ouvrages ayant trait exclusivement au français régional.” (11).’ Cependant, plusieurs références incluses concernent en fait le français régional, et uniquement celui-ci. C’est le cas notamment de Lex-Jacquelot (1903, 1926)207 (n° 2.2.16.3.3), de Cunisset-Carnot (1889)208 (n° 2.2.16.4.10) ou de Baron (1939)209, présenté comme contenant du “Patois de Rive-de-Gier” (n° 2.3.7.3.17) alors qu’il s’agit d’un relevé de régionalismes français. Des sections entières relèvent du français régional, par ex. 2.2.10.2 concernant le français canadien (p. 155-158), 2.2.10.3 sur les parlers acadiens au Canada et en Nouvelle-Angleterre (p. 158-160), et 2.2.10.4 sur les parlers français de Louisiane et de la valléee du Mississippi (p. 160-165).
    Il apparaît qu’il est possible d’avoir une certaine connaissance de la date d’apparition des régionalismes, en exploitant plusieurs autres types de sources :
    1. Depuis ses débuts, la lexicographie générale a fait une part aux mots régionaux (cf. 4.2), et certains dictionnaires sont très utiles à l’étude historique de ces régionalismes : les principaux sont les ouvrages de Nicot, Cotgrave, Monet, Ménage, Pomey, la série des Furetière et Trévoux, Féraud, Littré, Larousse, Robert, TLF. Deux études ont été consacrées au dépouillement des régionalismes contenus dans les dictionnaires généraux, l’une traitant des régionalismes de la partie nord de la France (Heymann 1903210), l’autre des régionalismes du sud de la France (Leip 1921211). Ces travaux, déjà anciens, ont été sans lendemain, et seraient pourtant à compléter : d’une part, le dépouillement ne porte que sur la période allant du XVIe au XVIIIe s., et il y aurait encore beaucoup à faire ne serait-ce qu’en ce qui concerne les dictionnaires du XIXe s. D’autre part, n’ont été dépouillés que les principaux dictionnaires (certaines sources importantes ont d’ailleurs été négligées), et dans ceux-ci relevés uniquement les régionalismes signalés comme tels par les lexicographes (il faudrait également chercher tous les régionalismes cachés, soit en vedette soit dans les définitions). Dans cette voie, on peut citer les travaux récents de Rézeau (1989b, 443-455), qui a relevé tous les angevinismes explicitement indiqués dans les ouvrages de Ménage ; Horiot (1995)212 signale qu’I. Leroy-Turcan s’est attelée à la tâche d’inventorier les angevinismes implicites.

    2. Höfler (1989, 126-128) rappelle213 que des régionalismes figurent déjà dans des ouvrages traitant en principe de patois : pour notre région, on peut notamment exploiter Constantin-Désormaux (1902), où l’on trouve des termes de “français local” à la suite de mots patois. Par ex., s.v. chôf-panse f. : “cheminée dans une chambre à coucher ou dans une salle à manger. Frl. [français local] (Rumilly) chauffe-panse (qui tombe en désuétude).” On trouve aussi des articles consacrés exclusivement au français, par ex. Brouillards s. m. pl. : “Pour se débarrasser d’un importun, on l’envoie promener sur les brouillards du Rhône (en patois = su lo broulia du Roune). Cette expression, non moins connue à Lyon qu’à Genêve, est aussi usitée à Annecy.” Le Dictionnaire étymologique du patois lyonnais de Puitspelu (1887-90) préfigure souvent le Littré de la Grand’Côte (1894) en indiquant, à la suite du mot patois, la forme usitée à Lyon, qui relève donc du français régional (par ex. “Bambano, à Lyon bambaner, v. n. : baguenauder, flâner”). Il faut donc mettre à contribution ces sources pour en extraire des régionalismes, dont on peut ainsi reculer la date d’apparition. Chambon (1993, cf. note 24) a ainsi extrait du dictionnaire occitan de Vayssier (1879) les gasconismes inclus par celui-ci, qui ont été négligés jusqu’ici, notamment par le FEW qui a utilisé l’ouvrage uniquement pour la partie occitane.

    3. Le dépouillement de textes anciens permet également d’y retrouver des régionalismes, que ce soit des écrits littéraires (cf. par ex. les régionalismes du Mâconnais Cholières, datant de 1585-87, étudiés par Chambon 1994c) ou non littéraires (cf. Chambon 1994b pour l’Auvergne). Höfler (1989, 114-115) crédite Littré comme ayant été le premier à se rendre compte que nombre de mots régionaux apparaissent dans des écrits non littéraires : ‘“On rencontre maintenant dans les gazettes juridiques, dans les comptes rendus des sociétés régionales, dans le récit des exploitations agricoles une foule de mots qu’il s’agit d’inscrire et de faire comprendre. Les noms locaux d’engins, de plantes, d’animaux sont bons à enregistrer” (Littré, “Préface” à LiS, iii).’ Dans son Supplément (1877), Littré a inclus de nombreuses attestations provenant de textes non-littéraires. W. Pierrehumbert (1926) a dépouillé de nombreux textes d’histoire, de droit, d’économie touchant à la Suisse romande, et largement mis a profit les archives de Neuchâtel, où il a pu glaner un certain nombre d’attestations anciennes (p. 2). Et l’on trouve un bon lot de mots régionaux dans les documents d’archives dépouillés par Godefroy pour son dictionnaire d’ancien français, qui s’avère aussi être très utile pour l’étude historique des régionalismes : il a ainsi répertorié bournaulx “conduits d’eau” dans un document des Archives de Clairvaux (Jura), datant de 1580, ce qui complète la série d’attestations que fournit Pierrehumbert pour la Suisse (s.v. bourneau). Höfler (1989, 119) insiste sur le fait que “d’importants matériaux ont été réunis depuis longtemps, en partie à d’autres fins. Et ces matériaux, on les trouve tout d’abord dans les dictionnaires d’ancien français de La Curne de Sainte-Palaye et Godefroy ainsi que dans les documents de Du Cange, qui n’ont pas été exploités systématiquement au regard du français régional.”

    Les recherches suivant ces différents axes s’avèrent prometteuses, mais beaucoup reste encore à faire. Notre travail arrive trop tôt pour pouvoir bénéficier de dépouillements de ces sources, et nous avons dû nous contenter d’avoir recours essentiellement aux indications figurant dans les dictionnaires généraux, ainsi qu’aux recueils régionaux anciens disponibles, dans quelques régions où ils existent (Toulouse, Agde, Lyon, etc.), afin de rechercher la trace d’une continuité de la transmission d’un mot dans une région, ou au contraire de sa disparition et réapparition plus tardive.
  2. L’étude des mécanismes de transfert d’un parler gallo-roman au français peut-elle laisser apparaître des traces linguistiques de l’emprunt, de sorte qu’elles nous permettraient de distinguer l’emprunt du maintien ? Ce sera le sujet de notre partie suivante.

Notes
195.

“Here we should emphasise what may seem obvious: two languages intermingle more easily, giving rise to substratum phenomena, the more structurally and lexically alike they are, as bilinguals have difficulty in keeping them apart. Parlangèli (1969: 137) formulates the so-called ‘Marlo law’ thus :  « The pressure exerted by the substratum is directly proportional to the degree of affinity between the substratum and the dominant language »” (Battista Pellegrini 1980, 47).

196.

Cf. également Zumthor (1967, 18), Straka (1981, 118), Chaurand (1985, 347-48, 355, 362) ; pour le Canada, Gardette (1983a, 92), Lavoie (1995, 373) ; pour l’Alsace, Straka (1984, 500 : “On pourrait parler de « germanismes de maintien », suivant en cela J. Darbelnet [...] pour des phénomènes semblables dans le français canadien”).

197.

cité par Wartburg (1956, 229) sans beaucoup de précisions : Wartburg se réfère au chapitre rédigé par F. Brunot sur Châteaubriand qui se trouve dans l’Histoire de la langue et de la littérature françaises de Petit de Julleville, vol. 7, p. 854 suiv. [année à trouver]

198.

Boiste, Pierre Claude Victoire (1803), Dictionnaire universel de la langue française, Paris.

199.

“Il est souvent impossible de décider que tel mot est un archaïsme, un provincialisme ou un néologisme. [...] Le français dialectal de la Bretagne et les parlers locaux des environs de Dol devaient conserver, à la fin du XVIIIe s., nombre d’archaïsmes” (HLF 12, 304 n. 1).

200.

De même que l’on a établi un lien entre l’emploi de régionalismes issus du substrat et la connaissance du patois formant ce substrat (cf. Germi-Lucci 1985, 208 qui parlent d’une “corrélation entre la connaissance du dialecte local et la fréquence d’emploi des régionalismes”, et Martin 1993, 11 pour qui “Le fait de parler le patois, ou simplement de la connaître (sans le parler) est un facteur favorisant l’emploi ou la connaissance des régionalismes”), il faudrait reconnaître une relation de cause à effet entre emploi du patois et persistance de traits français connus également du patois.

201.

Poulain de la Barre, François (1691), Essai de remarques particulières sur la langue françoise pour la ville de Genève, Genève, 60 p.

202.

Rézeau, Pierre (1994), “Le Dictionnaire du langage vicieux et populaire de l’habitant du Bourbonnais (vers 1852) de Jean-Baptiste Conny. Edition critique”, dans Mélanges sur les variétés du français de France, d’hier et d’aujourd’hui, Paris, Klincksieck, « Matériaux pour l’Etude des Régionalismes du Français » n° 8, p. 115-229.

203.

RLiR 53, (1989), p. 131-143.

204.

TraLiPhi 31 (1993), p. 91-109.

205.

Almazan, V. (1980), “Pierre Potier premier lexicographe du français au Canada : son glossaire”, Revue de linguistique romane 44, p. 304-340.

206.

Vachet, Adolphe (1907), Glossaire des gones de Lyon, Lyon, xii-355 p.

207.

Lex, L. - Jacquelot, L. (1903), Lexique du langage populaire de Mâcon et des environs, par Personne et par Tout-le-Monde, Mâcon ; (1926) Le langage populaire de Mâcon et des environs, Mâcon, xii-126 p.

208.

Cunisset-Carnot, Paul (1889), Vocables dijonnais, Dijon, 224 p.

209.

Baron, François (1939), Vocabulaire du parler ripagérien, Saint-Etienne, Imprimerie de la Tribune Républicaine, 65 p.

210.

Heymann, Wilhelm (1903), Französische dialektwörter bei Lexicographen des 16. bis 18. Jahrhunderts, Giessen.

211.

Leip, Johannes (1921), Provenzalisches und Frankoprovenzalisches bei Lexicographen des 16. bei 18. Jahrhunderts, Giessen, « Giessener Beiträge zur Romanischen Philologie » n° 6, XVIII-104 p.

212.

Horiot, Brigitte (1995), “Les régionalismes de l’Ouest vus par Ménage : survivance linguistique et continuité dialectologique”, dans Leroy-Turcan - Wooldridge (1995), 227-244.

213.

Ce point avait déjà été noté, comme le rappelle Höfler, par Baldinger (1961), Straka (1977b, 122 n. 15), ainsi que par Chaurand (1985, 343).