7.1. Traitement des données

Le traitement de chaque élément du corpus abordera les points suivants :

7.1.1. Distribution géographique du trait régional 

Le territoire ici pris en compte correspond à la France (hormis la Corse) et aux régions contiguës de langue française mais politiquement non françaises : Belgique wallone, Suisse romande, Vallée d’Aoste (Italie), ainsi que des zones francophones géographiquement distantes, et politiquement distinctes situées en Amérique du Nord (Louisiane et Canada). Ont été prises en compte, parmi ces régions francophones non françaises, uniquement celles où le français est employé comme langue maternelle, d’où le rejet de l’Afrique par ex. (cf. chap. 5).

La distribution géographique des traits régionaux traités n’est pas décrite de façon exhaustive, les indications données visant essentiellement à établir une caractérisation globale qui pourrait très certainement être affinée. D’une part, la documentation à consulter pour une géographie exhaustive est énorme, et sa consultation n’a pas été jugée envisageable pour le nombre de traits pris en compte ici, d’autant qu’elle reste dispersée et n’est pas organisée de façon systématique (à quand une base de données sur les régionalismes ?). D’autre part, si le français régional de certaines zones a été bien décrit (et peut sembler même sur-représenté dans nos sources), comme celui de l’Ouest et du Sud-Est, nous manquons complètement d’informations pour d’autres (par ex. l’Aisne ou la Creuse). Le choix de certaines sources pourra sembler criticable : par ex., le dictionnaire de la Franche-Comté des Duchet-Suchaux (1993) est d’une part peu précis quant à la localisation des traits (la Franche-Comté est un ensemble très vaste dans lequel il n’est jamais fait de sub-divisions) ; d’autre part, la nomenclature a été établie en grande partie à partir d’attestations écrites, qui reflètent très imparfaitement l’usage effectif de cette région. La majorité des sources que nous utilisons repose cependant sur des enquêtes de terrain de nature fiable, de sorte que les inévitables scories devraient être largement contrebalancées. La série des dictionnaires Bonneton, dont la nature « commerciale » introduit des restrictions regrettables aux relevés ainsi publiés, a été largement mise à profit car elle fournit une large couverture des régions de France.

A quel niveau géographique localiser les régionalismes ? La détermination d’un espace linguistique de référence se heurte à la très grande disparité qui se manifeste dans les relevés de régionalismes. En effet, on trouve des descriptions qui situent leur français régional entre les deux extrêmes de l’échelle, depuis une aire très vaste (par ex. le français parlé au Canada, en Franche-Comté, dans le Midi de la France) jusqu’à une communauté linguistique très localisée (de la taille d’une ville ou d’un village). La région impliquée par l’appellation français régional peut donc être plus ou moins étendue, et référer à des réalités diverses (cf. Depecker 1992 pour ce problème). En fonction des sources utilisées, nous avons, pour la France, privilégié le département pour localiser les régionalismes. A partir de ce niveau de base, sont effectués, quand c’est possible, des repérages plus précis (qui apparaissent, entre parenthèses, à la suite du nom du département, lorsque le trait régional est signalé uniquement dans une sous-partie de ce département, qui correspond souvent à une ville ou un village). Cependant, lorsque les sources couvrent une aire plus vaste, ou que les régionalismes possèdent une large extension, les départements sont regroupés en régions : le choix de ces appellations se conforme généralement aux délimitations actuelles des régions administratives. Pour les régions non françaises, la localisation a été dictée par les sources employées : français régional de la région autonome de la vallée d’Aoste, de Genève et Neuchâtel en Suisse (où l’unité de localisation de base est le canton) ; de Belgique francophone (aucune localisation plus précise n’est fournie par nos sources : il faut alors interpréter ces régionalismes comme ayant le statut général de belgicismes, bien qu’ils se retrouvent également souvent en France) ; de Louisiane (où le français n’est en fait en usage que dans la partie sud-ouest, le triangle francophone : Griolet 1986, 14). Quant au Canada, une distinction a été introduite dans ce vaste ensemble entre le français de la province de Québec (auquel réfère bien souvent seul l’appellation français du Canada) et celui des provinces maritimes, c’est-à-dire le français d’Acadie (dans ces deux ensembles peuvent s’effectuer des repérages plus précis, mais cela n’a pas été fait dans nos sources).

L’ordre géographique de citation des attestations régionales n’a pas été pré-défini de façon immuable, comme le peut être celui du FEW. En effet, étant donné qu’on a affaire à des régionalismes d’aire très variable (qui peut être très localisée ou très vaste), il nous est apparu plus intéressant d’organiser les citations de manière à faire apparaître les zones continues d’emploi de ces traits, ce qui implique de privilégier tantôt un axe ouest/est, tantôt nord/sud. Ainsi, plutôt que de définir a priori un ordre de citation qui risquerait à tout moment d’être bouleversé, nous préférons fixer un cadre très lâche à l’intérieur duquel nous pourrons aménager une organisation adaptée à chaque cas particulier. On pourra reprocher à cette décision un manque de rigueur ; nous le considérons comme une adaptation aux circonstances sans cesse changeantes, dans le but de mieux rendre compte des faits que l’on entend décrire. On jugera de la méthode d’après son application concrète.

Le cadre général du classement est fixé comme suit : les citations commencent avec le français d’Amérique du Nord ; puis on considère, en Europe, les régions les plus au nord (la Belgique) d’où on se déplace vers le sud. Notre géographie se déroule du nord vers le sud, et de l’ouest vers l’est.

On remarquera que n’a pas été adopté le classement géographique disponible pour notre domaine, à savoir celui établi par le FEW, pris comme modèle par Pierre Rézeau dans sa Bibliographie des régionalismes du français (1986)229. En effet, le classement du FEW correspond à un objet différent, les patois gallo-romans qui se répartissent en dialectes (ainsi, l’ordre de Rézeau se fonde sur la géographie des atlas linguistiques par régions), et en trois langues distinctes : gallo-roman d’oïl, francoprovençal, occitan. Or, les régionalismes ne concernent qu’une langue, le français, répandue sur ce même domaine. Reprendre le même classement équivaudrait à privilégier une hypothèse substratiste (les régionalismes sont issus des patois, c’est pourquoi on adopte le même classement), et donc à appliquer un classement de nature diachronique à une répartition synchronique des régionalismes. Or, on sait, depuis Dauzat (1930), que celui-ci a une dynamique propre, rayonnant notamment à partir de centres d’influence, et un classement suivant l’ordre des dialectes pourrait couper la visualisation de telles diffusions (par ex. entre Lyon, Saint-Etienne, la Haute-Loire et l’Ardèche, nettement séparés dans l’ordre du FEW). De plus, bien souvent les types lexicaux ne suivent pas les limites dialectales, et sont communs à de nombreuses régions : on trouve par ex. de nombreux liens lexicaux entre la Saintonge et l’Aquitaine à l’Ouest, qu’une classification à base dialectale isole.

En principe, les traits régionaux traités sont encore vivants à l’époque contemporaine, dans la seconde moitié du XXe s., comme en témoigne l’utilisation de sources très majoritairement récentes. Des sources anciennes sont parfois venues compléter les données actuelles, afin de renseigner sur la durée d’implantation des régionalismes ou parce que, dans quelques cas, elles étaient seules disponibles pour certaines régions. De ce fait, les faits traités peuvent appartenir à des synchronies différentes, ce dont a tenu compte bien sûr la recherche historique. Les régionalismes attestés uniquement à date ancienne sont indiqués comme tels dans les articles (la localisation est alors suivie d’une date entre parenthèses), de sorte qu’en l’absence de renseignements contraires, les localisations indiquées valent pour des régionalismes vivants dans la seconde moitié du XXe s.

Notes
229.

Bibliographie des régionalismes du français et extraits d’un corpus d’exemples, Paris, Klincksieck, « Matériaux pour l’Etude des Régionalismes du Français » n° 2, 1986, 275 p.