CHAPITRE II
L'ÉTUDIANT "ATHÉE"
OU UN SOCIALISME SENTIMENTAL ET DIFFUS
(1914-1917)

I. L'ÉTUDIANT

Printemps 1914 : René Leyvraz quitte Corbeyrier pour Lausanne. ‘"Il y a quelques semaines, il trayait encore les vaches et roulait sur la route des montagnes avec son attelage. Le voilà donc à la grand'ville76. Avec son habit neuf, sa cravate "système" et son col en celluloïd. Avec ses yeux écarquillés sur un monde insolite. Décidé à ne rien prendre à la légère. Dépourvu de ce scepticisme précoce, carapace des jeunes citadins dans la cohue des opinions, des passions et des actes77."’ Il ne dispose que de ses connaissances primaires, des quelques lectures qui lui ont permis d'ébaucher un système rationaliste et scientifique, choisies au contact du Dr Forel et, en ce qui concerne la doctrine chrétienne, ‘de "notions incertaines et dispersées78"’ dont il n'a pas réussi à faire la synthèse; dans ses bagages, il emporte encore un ‘"certain attachement sentimental à la religion de son enfance79"’. Aujourd'hui, accueilli à l'Ecole normale80 parce qu' "on"81 veut faire de lui un régent82, il passe avec succès son examen d'admission pour entrer en quatrième année : il obtient la note maximale (10) en dictée et en arithmétique orale, un 9 en composition, 8 en lecture et en grammaire; sa note la plus basse - un 7 -, concerne l'arithmétique écrite83.

Le gouvernement radical qui veille jalousement à ne pas céder la direction de l'enseignement aux socialistes, entend bien cependant permettre l'accès aux études à tout enfant du peuple - qu'il soit fils de paysan, d'ouvrier, d'artisan - et non pas seulement à une élite issue d'un milieu indépendant ou bourgeois. Les Leyvraz n'ont que très peu d'argent liquide; pour les paysans de montagne, la seule manière de s'en procurer alors consiste à se louer quelques jours comme manoeuvre, à bûcheronner en hiver pour la Commune, à vendre une pièce de bétail ou à effectuer (comme c'est le cas de Mme Leyvraz) du travail à domicile. En 1914, Paul Leyvraz, âgé de 45 ans, déclare un gain approximatif de 1.000 fr. par an84; sa maison est estimée à 21.600 fr., les terres à 15.409 fr., la fortune mobilière à 1.000 fr.; ses dettes s'élèvent à 10.900 fr. Il signale à la direction de l'Ecole que sa famille compte sept enfants plus jeunes que René; seule l'aînée travaille : elle aide sa mère dans les travaux du ménage. L'adolescent obtient donc, pour sa première année, une bourse d'études de 450 fr. qui sera augmentée de 50 fr. la deuxième année, et passera à 550 fr. en 1916.

L'Ecole normale lausannoise85 se veut neutre, à l'instar du radicalisme régnant : tous les normaliens, quelles que soient leurs opinions, ont donc le même droit et la même chance d'y être admis. Une étude du programme scolaire montre toutefois que non seulement l'enseignement est marqué par la culture chrétienne, mais encore que les candidats doivent subir un examen d'histoire religieuse; même si celui-ci ne comporte aucun acquiescement doctrinal, il n'en demeure pas moins que la religion tient une place importante : elle figure en tête, dans l'énumération trimestrielle et annuelle des branches du premier groupe86.

Au point de vue politique, ce qui est advenu quelques années plus tôt en France, ou par exemple aussi à Genève, ne s'est pas produit dans le canton de Vaud : il n'y a pas de séparation entre l'Eglise et l'Etat; il n'est donc pas étonnant que le Département de l'Instruction publique - qui gère en même temps tout ce qui a trait aux cultes - assure l'éducation religieuse des enfants. En outre le radicalisme vaudois est encore tout empreint de la pensée de son fondateur, Henri Druey, pour qui le christianisme87 - en tant que religion positive instituée dans l'Etat et organisée dans le monde - ne doit pas être éliminé, car il peut rendre des services non négligeables au sein de la société et, par conséquent, au profit de l'Etat; garant de l'ordre moral et social, il permet le progrès de la civilisation, par le lien qu'il tisse entre les nations ‘"en détachant les citoyens des liens matériels qui séparent au lieu d'unir88".’

Cinquante ans après la disparition de Druey, l'Ecole normale de Lausanne entend toujours former des instituteurs aptes à transmettre une éducation chrétienne à leurs élèves, même si la loi dispense ceux dont les convictions s'y opposent d'enseigner la religion dans leur classe. Le directeur, Jules Savary - un pasteur - jouit d'une audience certaine : en 1903, il a participé à l'élaboration du rapport destiné au Synode de l'Eglise nationale, sollicitée à donner son avis sur la révision de la loi ecclésiastique, suite à une motion déposée par les radicaux de gauche au Grand Conseil, au nom du progrès et de la liberté de conscience.

Ayant à coeur de protéger de toute déviance les jeunes qui lui sont confiés, Savary, à la tête de son école89, fait la chasse aux socialistes et aux libres penseurs qu'il suspecte de pouvoir troubler une discipline tacitement acceptée par l'Eglise nationale et l'Etat90. Or l'adolescent qui se présente à Lausanne en ce printemps 1914 a quitté non seulement ses Alpes vaudoises, mais également des adultes au contact desquels son ‘"intelligence aux aguets91"’ a été façonnée : il a - entre autres influences - subi profondément celle de Forel; au contact du vieux docteur, il a été séduit par la libre pensée, il a entendu parler de ce socialisme et de cette science toute-puissante qui délivreront l'humanité de la misère et de la superstition. Et le voilà qui se trouve affronté à un autre mode de pensée, à d'autres valeurs, à un règlement qui requiert une certaine soumission; le voilà face à ce directeur qui, scrupuleusement, note dans son registre92, en date du 5 mai 1914, la conversation suivante :

‘"L'un des premiers jours de la nouvelle année scolaire, un élève garçon de notre établissement est venu me demander une carte de légitimation. A ma question :
- Pourquoi faire ?
Il m'a répondu :
- Pour obtenir des livres à la Maison du Peuple.
- Etes-vous seul à vouloir y aller ?
- Nous sommes plusieurs.
- Y allez-vous pour la première fois ?
- Depuis quelques années les élèves de l'Ecole normale ont pris l'habitude de s'y rendre.
- Pourquoi n'utilisez-vous pas la bibliothèque cantonale ?
- Parce qu'on ne nous y donne pas les livres que nos professeurs de littérature nous recommandent.
J'ai cru devoir refuser la carte de légitimation qui m'était demandée pour l'usage indiqué. J'estime en effet qu'il est dangereux d'accorder à des jeunes gens de 16 à 20 ans libre accès à une bibliothèque comme celle de la Maison du Peuple où ne manquent pas sans doute les livres non seulement subversifs mais immoraux93."’

La Maison du Peuple de Lausanne a de quoi effrayer le pasteur pédagogue : n'est-ce pas là, qu'en 1903, un débat animé a eu lieu sur la question de l'union libre ? n'est-ce pas dans ces murs que, l'année suivante, une conférencière défendait l'idée d'une indépendance pécuniaire pour la femme au foyer, grâce à une partie du salaire que son mari lui remettrait ? La Maison du Peuple avait été créée en 1901, sous l'impulsion de Georges Renard (d'abord professeur à Lausanne puis appelé ensuite à être rédacteur à la Revue socialiste de Paris), et d'Auguste Forel qui saluait ‘"avec une joie profonde [la création de cette] (...) oeuvre sociale94"’; et encore, grâce à Anton Suter, un homme qui avait engagé son importante fortune dans cette entreprise. Dans le récit que Savary a consigné, le nom de son interlocuteur n'est pas spécifié, mais ce pourrait tout à fait être celui de René Leyvraz. Il est bien probable que le bon docteur Forel ait fourni quelques conseils (et parmi ceux-ci, l'adresse de la Maison du Peuple) à son protégé, avant que celui-ci ne parte pour la capitale vaudoise.

Comme le rapport de Savary le laisse pressentir, la neutralité proclamée par le radicalisme vaudois n'est pas, à l'Ecole normale, synonyme de liberté absolue ou de vide; elle a un contenu, une ligne, une morale, une idéologie qui doivent être sauvegardés. Au cours de sa première année 1914-1915, Leyvraz semble accepter sans mal la discipline de l'école; ses notes en témoignent : il termine l'année scolaire avec un 9,8 de conduite et un 8 de moyenne générale. Les procès-verbaux de la Conférence des maîtres, qui se penche régulièrement sur tous les cas présentant des problèmes, ne mentionnent jamais son nom.

Mais ensuite, au fil des mois, le jeune normalien - qui dira de lui-même qu'il était ‘"une mauvaise tête, une tête dure95"’ - se heurte à ce qu'il considère être comme une dissimulation qui lui devient intolérable : en analysant la ligne de conduite imposée par l'Ecole, il en déduit que pour être un bon régent, il faudrait, malgré les apparences, que tout candidat soit ‘"radical et fermement attaché à l'Eglise nationale96"’. Le système ne fonctionne-t-il pas comme un entonnoir qui, certes, au départ, est ouvert à tous ? Si quarante-quatre élèves sont admis à entrer en même temps que lui en quatrième année au printemps 1914, ne s'agit-il pas d'écarter97 ensuite ceux qui ne pourront se couler dans le moule de ces générations d'instituteurs formés à la même école, et appelés à maintenir plus tard la ‘"bonne observance98"’ sur leur lieu de travail, par une conduite irréprochable ?

Un événement précis va conforter le jeune garçon dans sa révolte : celui de l'exhortation adressée aux élèves par Savary, suite à la condamnation de l'instituteur vaudois Baudraz pour objection de conscience : la désobéissance civique de Baudraz apportait en effet à une jeunesse troublée par ces années de guerre une lueur d'espoir; ‘"une brise de liberté et d'amour rafraîchissait l'air alourdi d'angoisse et de haine99"’ que le directeur de l'Ecole normale se devait de contenir. ‘"Promptement, il fallait remettre la lampe sous le boisseau, étouffer sous des clameurs pieuses la voix libératrice, exorciser cet étrange, cet intempestif fantôme chrétien100."’ Un lundi matin de l'automne 1915, les trois cents normaliens et normaliennes étaient réunis dans la ‘"salle de l'Aula, mal délivrée encore des ténèbres par un jour hésitant et pâle. (...) L'orateur, selon une ecclésiastique coutume, se recueillait ostensiblement. La salle, encore sommeillante, attendait dans le vague ce qu'allaient enfanter les méditations directoriales. L'homme de Dieu, gravement, se leva. Et il exorcisa dûment, pathétiquement. Ce fut tour à tour solennel, ému, sévère, foudroyant et paternel. Et le tout se termina dans un brouhaha de bâillements et de pieds traînés101"’. Et pendant ce discours, Leyvraz, intensément concentré sur lui-même, le front dans ses mains, songeait au petit instituteur, enfermé dans sa cellule, ‘"tout seul dressé contre le grand crime, contre toutes les forces de haine déchaînées, avec, pour toutes armes, amour et pauvreté102"’. Puis, posant son regard sur le directeur, le jeune homme sortit de sa poche un petit livre de Vigny qui ne le quittait jamais; il tomba sur ces vers qui se gravèrent dans sa mémoire103 :

Nous savons qu'il naîtra, dans le lointain des âges
Des dominateurs durs escortés de faux sages
Qui troubleront l'esprit de chaque nation
En donnant un faux sens à ma rédemption ...
Notes
76.

Le recensement suisse de 1904 enregistre une population de 51.000 habitants à Lausanne, ville qui subira alors de nombreuses transformations et verra la création de nouvelles constructions.

77.

René LEYVRAZ. Les Chemins de la Montagne, op. cit., p. 29.

78.

Ibid., p. 36

79.

Ibid., p. 30.

80.

L'Ecole normale fut d'abord située dans l'ancienne cure du pasteur Leresche, à la Cité. En décembre 1901, elle déménagea pour le chemin du Champ-de-l'Air. Dans son discours d'inau-guration, le président du Conseil d'Etat rappelait qu'il ne suffisait pas d'être simplement instruit pour devenir un bon instituteur; en outre, il signalait qu'une place plus importante allait être donnée à des branches jusque-là négligées, telles le dessin, les sciences naturelles, les travaux manuels, la géographie, la musique et l'enseignement agricole. La création, en 1832-1833, de l'Ecole normale marquait la prise de pouvoir de l'Etat sur l'Eglise et la Commune. Dès 1834, la loi stipulait que tout enseignant devait être désormais porteur d'un brevet de capacité. Cette exigence eut pour conséquence de modifier à plus d'un titre son statut : son salaire annuel passa de 120 fr. à 320 fr. en 1834; en 1903, il monta à 1.600 fr. pour les hommes et 1.000 fr. pour les femmes. Souvent méprisé jusque là, le régent s'éleva peu à peu dans l'échelle sociale pour devenir, au début du XXe siècle et grâce à sa formation, une personnalité qui joua souvent dans la commune un rôle prépondérant : la confiance qui lui était accordée se vérifie aux tâches qui lui étaient confiées (directeur des Sociétés de chant ou secrétaire d'Associations locales, entre autres).

81.

Il est difficile de savoir si ce choix correspondait au souhait de René Leyvraz lui-même; l'utilisation de ce "on" dans Les Chemins de la Montagne (p. 29) laisse à penser qu'il suit la volonté de son père influencé, peut-être, par Auguste Forel. autres).

Il est difficile de savoir si ce choix correspondait au souhait de René Leyvraz lui-même; l'utilisation de ce "on" dans Les Chemins de la Montagne (p. 29) laisse à penser qu'il suit la volonté de son père influencé, peut-être, par Auguste Forel.

82.

La loi de 1906, dans une volonté de marquer l'évolution en cours, troqua le nom de "régent" contre celui "d'instituteur". Leyvraz utilise encore ce premier terme dans son autobiographie; cet emploi anachronique montre certainement que les gens de la montagne mirent quelques années avant d'adopter l'appellation d'instituteur, et que c'est le mot de régent qu'il a entendu à la maison.

83.

"Notes 1907-1920". Archives cantonales vaudoises, fonds de l'Ecole normale, Lausanne, cote K XIII 125/15.

84.

En 1911, les Suisses s'inquiétèrent de la hausse du coût de la vie : ils payaient le kilo de viande de boeuf entre 1 fr. 80 et 2 fr. 50; les pommes de terre et les carottes coûtaient respectivement 10 fr. et 13 fr. le quintal, le lait 27 ct. le litre; fruits, beurre et fromage étaient bannis des tables modestes; le pain restait bon marché, entre 15 et 20 ct. la livre. Cette même année, le salaire de l'ouvrier variait entre 50 et 70 ct. de l'heure (soit environ entre 1.500 fr. et 2.100 fr. par année, dans les cantons où il y avait peu de fêtes chômées); le gain de l'ouvrière était de 30 ct.

85.

L'Ecole normale des garçons fut créée sous gouvernement libéral en 1832-1833; la direction en fut confiée au pasteur Gauthey; lorsque les radicaux prirent le pouvoir, ils reprochèrent vivement aux libéraux d'avoir mis une institution aussi importante "entre les mains des conservateurs suspects [de méthodisme], c'est-à-dire de tendances mômières" (André LASSERRE. Henri Druey, Fondateur du radicalisme vaudois et homme d'Etat suisse, 1799-1855. Lausanne : Imprimerie centrale S.A. 1960, p. 110. Collection Bibliothèque historique vaudoise, XXIV).

86.

Si l'on se réfère aux branches énumérées dans l'examen d'admission de Leyvraz, on peut constater que, pour celui d'histoire religieuse, aucune note ne lui a été attribuée.

87.

Druey ne croyait pas en la divinité du Christ et ne comprenait pas que l'on veuille voir en lui le Rédempteur de l'humanité; son christianisme était donc plus à considérer comme un fait humain et historique que comme une religion qui engage la foi. En outre, il estimait que le christianisme devait épouser de nouvelles formes : tant le protestantisme que le catholicisme avaient fait leur temps, il fallait établir une synthèse basée sur l'autorité et la liberté.

88.

André LASSERRE. Henri Druey, Fondateur du radicalisme vaudois et homme d'Etat suisse, 1799-1855, op. cit., p. 26.

89.

Après avoir été pasteur à la paroisse St-Paul, il sera directeur de l'Ecole normale de 1914-1927.

90.

Il n'y a alors, dans le radicalisme vaudois, aucun anticléricalisme.

91.

Les Chemins de la Montagne, op. cit., p. 37.

92.

Jules Savary établit une copie de toutes les lettres qu'il écrit; il note aussi certains événements dans son registre qui, pensons-nous, était consulté par la Commission scolaire, laquelle devait être tenue au courant de tous les faits importants.

93.

"Copies de lettres". Archives cantonales vaudoises, fonds de l'Ecole Normale, Lausanne, cote K XIII 122/92. On trouvait, par exemple, à la bibliothèque de la Maison du Peuple, un fascicule écrit par Auguste FOREL. L'union libre au point de vue de la Morale sociale et du Droit. Lausanne : Impr. Cosmopolite, 1908. 15 p. Et aussi de Paul GOLAY. L'antimilitarisme après la guerre. Lausanne : Impr. de l'Université, 1916. 23 p. C'est peut-être ce genre de livres que dénonce Savary dans son rapport.

94.

Auguste FOREL. Mémoires, op. cit., p. 224.

95.

Les Chemins de la Montagne, op. cit., p. 48.

96.

Ibid.

97.

De fait, seuls 18 élèves entreront en 1ère année.

98.

Les Chemins de la Montagne, op. cit., p. 48

99.

René LEYVRAZ. "Convertis". Droit du Peuple, 28 mai 1920.

100.

Ibid.

101.

Ibid.

102.

Ibid.

103.

Quelques mois plus tard, le 27 janvier 1916, une violente manifestation se déroulera devant le Consulat d'Allemagne à Lausanne où le drapeau du Reich, hissé en l'honneur du 57e anniversaire de Guillaume II, sera arraché par un manifestant. "Avec tristesse", le gouvernement vaudois relèvera la pré-sence de nombreux collégiens et jeunes gens des établissements publiques. Leyvraz fut-il de ceux-là ? Le lendemain, une lettre du Département de l'Instruction publique et des Cultes sera adressée à Savary, le priant de recommander aux normaliens de s'abstenir de tout stationnement sur les lieux des manifestations. ("Copies de lettres", Archives cantonales vaudoises, fonds de l'Ecole Normale, Lausanne, op. cit.).