4. L'ENGAGEMENT AUPRÈS DE LA JEUNESSE SOCIALISTE

Le premier semestre de l'année 1920 marque un tournant dans la vie de René Leyvraz; les tensions provoquées par les divergences doctrinales traversent aussi le Droit du Peuple; elles sont autant de coups portés à la mystique "révolutionnaire" du jeune homme. Conjugués à une confrontation aux exigences morales, au rejet du bolchevisme, à la question de l'homme, aux limites du socialisme et au refus d'un diktat étranger et de la violence, tous ces éléments créeront bientôt en lui une crise qui se révélera décisive.

Rapidement écoeuré ‘"des parlotes des sections, où des potentats de quartier [font] mijoter leurs ambitions et leurs rancunes470",’ Leyvraz se tourne - comme il l'avait fait à Leysin - vers une jeunesse menacée par le fait que sa ‘"personnalité s'est développée dans l'atmosphère empestée de la guerre (...)471"’. Pour la rencontrer, Leyvraz se rend dans une sorte de hangar austère - pompeusement baptisé Jeune Maison du Peuple - qui, véritable Tour de Babel, accueille non seulement des jeunes venus de tous les horizons, mais encore des ‘"adultes en quête de controverse désintéressée [qui s'y donnent] volontiers rendez-vous (....), [faisant de ce lieu une] sorte de pétaudière individualiste où les tendances les plus diverses et les plus diversement interprétées se [combattent]472"’. Qui pourrait dire combien d'idées, de projets, d'utopies, de rêves révolutionnaires naissent dans ce lieu où se côtoient socialistes de gauche, communistes, socialistes chrétiens, tolstoïens, anarchistes, idéalistes indécis ! Chacun y développe ses activités; conférences, groupes de discussions, manifestations, séances de travail se succèdent. Et - vraisemblablement sans que les habitués de ce lieu s'en doutent - la Police de sûreté veille pour répondre, de manière très confidentielle, aux diverses demandes de renseignements émanant du Département de Justice et Police.

Dans cette palette riche en couleurs, Leyvraz est rapidement classé parmi les modérés, position qui suscite l'hostilité des purs. Le 22 janvier 1920, après un constat amer, Leyvraz plaide dans le Droit du Peuple pour la résurrection d'une section de la jeunesse en décomposition :

‘"Notre jeunesse socialiste
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La jeunesse socialiste de Lausanne risque de rendre son âme moribonde entre les mains de St-Karl-Marx. Depuis quelque temps, elle est réduite à un noyau de particuliers rongés de misanthropie, qui se tassent hebdomadairement autour d'un lumignon froid et rachitique sans enlever leurs manteaux, observant avec curiosité la buée de leur haleine dans l'air gelé d'une salle sans confort, pendant que le président (ou son vice) parle dans le désert avec l'absolue conviction d'embêter ses hôtes. (...) Réellement navré d'une telle déchéance, je prends, en bon Latin, le parti d'en rire pour ne pas en parler. Je crois cependant qu'il est temps de réagir avec énergie contre cet état de choses, sur lequel j'attire très sérieusement l'attention de ceux de mes camarades qui ne professent pas "après moi le déluge", et se préoccupent quelque peu de l'avenir du socialisme lausannois. Après un âge d'or qui laisse les plus beaux souvenirs à ceux qui l'ont connu, notre Jeunesse s'est mise, depuis un an et demi environ, à péricliter, péricliter, si bien que maintenant, elle est au bord du creux. Ceci à cause, je pense, que les types qui s'en occupaient sérieusement ont dû successivement s'en séparer pour des raisons plus fortes qu'eux (études, départs, etc.) et n'ont pas laissé des élèves assez calés et assez nombreux. Critiques sur critiques lui ont été faites. Des prophètes l'ont lâchée en secouant la poudre de leurs sandales, parce qu'on ne prisait point assez leurs sacrés oracles. Ils avaient raison vous dis-je, puisque la Jeunesse est en train de crever : une société qui crève a toujours tort. Qu'ils triomphent donc ! Mais ce n'est pas en croque-morts jubilants que je vous convie autour de la Jeunesse socialiste agonisante. C'est pour une énergique tentative de redonner vie et vigueur à ce quasi-cadavre. Apportez-nous toutes vos critiques, tous vos griefs, tous vos projets, toutes vos idées demain, à la Jeune Maison du Peuple, au local habituel de la Jeunesse, à 8h.30 du soir. Nous discuterons tout cela dans un esprit large, sans personnalité, dans le désir ardent de recréer un véritable foyer de socialisme pour les jeunes, qui soit en même temps un cercle fraternel et gai, où l'on ne s'embête pas, mais où la récréation et la distraction prennent un sens élevé et noble. L'élément ouvrier a toujours manqué dans notre jeunesse, nous adressons un appel pressant aux jeunes, à leurs parents, pour que cette lacune essentielle soit enfin comblée. Aux membres passifs, aux vieilles phalanges, à tous les militants nous adressons aussi un appel instant. C'est de notre travail commun que renaîtra une nouvelle Jeunesse, pépinière féconde de forces jeunes et renouvelées pour le socialisme. A demain donc, Jeune Maison du Peuple à 8h.30. Le camarade soussigné introduira la discussion par une causerie sur "La réorganisation de la jeunesse".
René LEYVRAZ 473

Cet article ne reste pas sans écho : D'une part, le Droit du Peuple signalera qu' ‘"une salle bien garnie a adopté (...) le projet de réorganisation présenté par le camarade Leyvraz. Une commission provisoire, qui se transformera en Comité prochainement, a été élue. Elle est composée de : René Leyvraz, président, rédaction du Droit du Peuple. Philippe Gétaz, Arthur Seiler, Odette Pisler, Robert Mérinat, Hulda Bamatter474"’. Autre écho : celui donné au Département de Justice et Police du canton de Vaud qui avait sollicité en ces termes le chef de la Sûreté : ‘"Nous vous prions de nous renseigner sur le nommé René Leyvraz qui a signé un article intitulé "Notre jeunesse socialiste" paru dans le Droit du Peuple du 22 ct (CONFIDENTIEL)475."’ Un agent476, de la Police de Sûreté, est chargé de l'enquête; il envoie son rapport le 11 février : ‘"Le nommé Leyvraz René Léon (...) est domicilié à Lausanne. Depuis le mois de mars 1919, il a toujours été domicilié chez Mme Wymann, Béthusy 30 où il est encore actuellement. Le prénommé qui est vaudois est honorablement connu. Sa patronne de chambre est très satisfaite de la conduite de son locataire qu'elle représente comme un jeune homme tranquille, travailleur et sérieux. Au point de vue politique, Leyvraz se rattache aux Jeunes socialistes, dont il est un des militants de la section de Lausanne. Il fait tous ses efforts pour redonner de la vie à cette section qui a beaucoup périclité durant le dernier semestre de l'année 1919. Personne n'a pu me renseigner s'il était partisan des doctrines bolchévistes. Il travaille comme secrétaire du Droit du Peuple à l'Imprimerie Populaire à la Gare du Flon. Il doit avoir un salaire assez raisonnable et, autant que nous pouvons le dire, il n'a pas de dettes. Sa mère habite Corbeyrier et son père est décédé depuis plusieurs années477. Il fréquente les autres militants de la jeunesse socialiste soit Gloor Ernest, Gétaz Philippe, Cottier Albert478, etc. tous connus de notre service. Leyvraz est inconnu à la Sûreté et n'a jamais occupé les agents de la Police locale479."’

Une trentaine de jeunes se regroupe derrière Leyvraz, qui a donc été nommé président de la Section lausannoise. Cette responsabilité lui permet d'appliquer les idées qu'il développe dans le Droit du Peuple : il tente de réaliser cette unité qu'il appelle de ses voeux. La lettre480 adressée à Humbert-Droz en mars 1920 peut faire penser, qu'en dépit des divergences, Leyvraz cherche à maintenir le dialogue :

‘"Cher camarade, Excuse-moi d'avoir tant tardé à répondre à ton excellente lettre. Je te remercie des assurances que tu me donnes. De mon côté, je puis t'assurer, à défaut d'une communion d'idées absolue, d'une entière loyauté. Quant à la causerie que je t'avais demandée, j'ai attendu la fin des pourparlers du groupe de gauche à ce propos. Le président m'a dit que, pour éviter des frais assez considérables, on attendrait l'occasion d'un de tes prochains passages à Lausanne. Nous nous sommes décidés à faire de même pour une raison identique, notre caisse étant très obérée. J'espère toutefois que tu passeras bientôt dans nos parages. La Jeunesse marche bien ici. Elle ne se remonte pas toute seule, c'est évident; mais nous comptons bien la remettre joliment sur pied. Salutations socialistes. Cordialement. Leyvraz."’

L'activité déployée par le nouveau président est intense, et les propositions faites aux jeunes allient convivialité et instruction : il y a les séances du Comité, des balades dominicales sur les hauts de Lausanne, des soirées "familières" où l'on partage des pâtisseries, où chacun est tenu de "donner une production" et "d'amener son sucre". En outre, dès le mois de février, la Jeunesse est invitée à des répétitions de chants "sous la direction du camarade René Leyvraz481", en vue de préparer le Premier Mai, de faire bonne figure à la fête des Travailleurs et de rétablir l'équilibre des finances. Les choristes sont priés d'amener le fascicule Les Chants du Peuple et, pour ceux qui le possèdent, le Chansonnier d'Emile Jaques-Dalcroze. Enfin, chaque quinzaine, des "causeries" sont organisées. Parfois, quelques intellectuels qui commencent ‘"à catholiciser tout en fleuretant (sic) avec le socialisme482"’ sont là. Un étudiant en théologie exhibe fréquemment un missel, exaspérant Leyvraz qui ne voit dans l'alliance de ces deux extrêmes qu'une sorte de snobisme.

Ainsi, de février à avril 1920, en plus de son travail au Droit du Peuple, le jeune président a dû noter dans son agenda les activités suivantes :

Notes
470.

Les Chemins de la Montagne, op. cit., p. 85.

471.

"Héros", 27 septembre 1919, op. cit.

472.

Les Chemins de la Montagne, op. cit., pp. 85-86.

473.

"Notre jeunesse socialiste". Droit du Peuple, 22 janvier 1920.

474.

"Un Renouveau". Droit du Peuple, 23 janvier 1920.

475.

Archives du Département de Justice et Police, Année 1923, Police J.S. Fourre "Socialistes chrétiens". Demande du 23 janvier 1920, No I/1099, D.J.S.4. Archives cantonales vaudoises, Lausanne. Dans le dossier de police, l'alinéa de l'article incriminé - où Leyvraz déplore le manque d'éléments ouvriers - est souligné.

476.

Les rapports que nous avons lus, dressés par cet agent, semblent montrer que cette personne ne juge pas tous ceux qui font l'objet d'une enquête comme des éléments dangereux (celle sur Leyvraz en fait foi). Il est à relever que la moralité et la conduite semblent être des éléments déterminants des rapports de la police qui surveille de très près, et jusque dans leur vie privée, les militants de gauche. En 1921, l'agent est devenu inspecteur. Dans une note du 2 janvier, il justifie comme suit les frais occasionnés par des renseignements concernant des assemblées de la jeunesse communiste et des groupes de gauche : il donne généralement 5 fr. par assemblée à un indicateur auxquels il convient d'ajouter les frais de ce dernier (cotisations, collectes, etc.). Son indicateur est "débrouillard, actif, il suit régulièrement les assemblées et nous donne un exposé très exact de ce qui s'y passe". Dossier Police de Sûreté, année 1920, Police J.S., No 3, fourre "socialistes". Archives cantonales vaudoises, Lausanne.

477.

Renseignement inexact : Paul Leyvraz est alors bien vivant (il mourra en 1956).

478.

Cottier dirige alors la jeunesse socialiste de Renens (village voisin de Lausanne), section qui "prospère et s'ébaudit avec une insolente santé (...)". (René LEYVRAZ. "Notre jeunesse socialiste", Droit du Peuple, 22 janvier 1920.

479.

Dossier Police I/1099, D.J.S.4. Archives cantonales vaudoises, Lausanne.

480.

Cette lettre à entête de la Fédération romande de la Jeunesse socialiste suisse, Section de Lausanne, est le premier document manuscrit de Leyvraz que nous ayons retrouvé. Daté du 23 mars 1920, cet écrit se trouve dans les Archives Jules Humbert-Droz, à la Bibliothèque de La Chaux-de-Fonds. L'écriture en est hâtive (la lettre comporte corrections et ratures).

481.

"Convocation des Jeunesses socialistes". Droit du Peuple, 13 février 1920.

482.

Les Chemins de la Montagne, op. cit., p. 91.