2. LA RENCONTRE DE LÉON BLOY, LE VOCIFÉRATEUR POLÉMISTE

La première mention que Leyvraz a faite de l'écrivain catholique est apparue dans une citation, trois semaines après son arrivée au Droit du Peuple 502. Pourtant, même s'il mentionne Bloy dans cet article, en dépit des conseils prodigués à Leysin par un jeune intellectuel juif - ‘"Lisez Bloy (...) Celui-ci a connu la véritable souffrance503"’ - Leyvraz ne connaît alors encore rien du célèbre pamphlétaire vociférateur, de cet écorché vif qui s'empare du mot, qu'il soit ‘"ignoble ou sublime, (...) comme d'une proie [pour le transformer en] un projectile, un brûlot, un engin quelconque pour dévaster ou pour massacrer504"’. Vers décembre 1919 ou janvier 1920505, au hasard de ses recherches littéraires ou sur le conseil d'un étudiant fréquentant la Jeune Maison du Peuple, Leyvraz aborde les écrits du "mendiant ingrat". Au début février, il utilise dans un article le terme "pèlerin de l'absolu"506, expression chère à Bloy pour se désigner lui-même.

Dans un premier temps, les propos de cet "entrepreneur de démolitions507", de cette ‘"gargouille de cathédrale qui verse les eaux du ciel sur les bons et sur les méchants508"’ l'amusent tout en l'amenant à une découverte capitale : le socialisme n'aurait pas le monopole de la violence verbale; cette idéologie ne serait pas la seule à aller jusqu'à la véhémence pour défendre des convictions. En regard du feu qui traverse Le Désespéré, les flèches décochées par le secrétaire de rédaction dans le Droit du Peuple sont beaucoup moins acérées ! Leyvraz partage bien évidemment avec Bloy son horreur du bourgeois, "protecteur" de la religion, "prêtre du Veau d'or509" prêt à tout pour conserver ses acquis. Comme le "mendiant ingrat", le jeune homme a ‘"horreur de ces criminels dont c'est la fonction sociale de manger les pauvres et de les souiller en les dévorant510"’; et il jubile lorsqu'il voit ‘"ce catholique stigmatiser, par ces mots, les enrichis de la guerre : "Songez donc ! Faire fortune lorsque la ruine menace tout le monde, utiliser les catastrophes en les aggravant, féconder la désolation, fertiliser le désespoir, être les mouches prospères et la ribolante vermine des morts, après avoir été la dernière torture des agonisants ! Ne serait-ce donc pas le comble de la bêtise de négliger l'occasion du sommeil inexplicable de la guillotine ? Accaparer les subsistances, raréfier ou sophistiquer la nourriture de tout un peuple pour en décupler la valeur sont des pratiques traditionnelles que la potence rémunérait autrefois et que récompensent aujourd'hui l'admiration et l'envie"511"’. Mais, surtout, Leyvraz découvre chez ce passionné une phrase percutante - "Dieu est ou Dieu n'est pas" - qui se grave dans sa mémoire.

Notes
502.

"Les "Poètes-Misères" ", article du 25 avril 1919 dans lequel Leyvraz s'emporte contre les bourgeois "protecteurs des arts" qui laissent mourir de faim tant de poètes. Il reprend une citation d'A. Séché qui a publié un ouvrage sous le même titre : "Nous pensons à la pauvreté de Rousseau, de Beethoven, à l'atroce misère de Villers, de l'Isle-Adam et de Léon Bloy."

503.

Les Chemins de la Montagne, op. cit., p. 100.

504.

Léon BLOY. Le Désespéré. Paris : Mercure de France, 1946, p. 98.

505.

Dans Les Chemins de la Montagne, op. cit. p. 100, Leyvraz fait remonter cette rencontre au milieu de son séjour au Droit du Peuple (Il y est arrivé le 1er avril 1919, il en repartira le 1er septembre 1920).

506.

"Sang, poudre et panache". Droit du Peuple, 3 février 1920 : "Il y eut un instant au premier rang de la phalange antimilitariste où les pèlerins de l'absolu, où les assoiffés de martyre qui se haussent vers le sacrifice dans la souffrance et dans la vérité pour frayer la voie aux foules, il y eut un instant d'hésitation, de flottement."

507.

Les Chemins de la Montagne, op. cit., p. 100.

508.

Expression de Barbey d'Aurevilly, citée par Raïssa MARITAIN in Les Grandes Amitiés. Bruges : éd. Desclée De Brouwer, 1949, p. 120.

509.

Les Chemins de la Montagne, op. cit., p. 103.

510.

Ibid., p. 105.

511.

Léon BLOY cité par René Leyvraz in Les Chemins de la Montagne, op. cit., p. 105.