V. LE CATHOLICISME ET L'IDÉOLOGIE COMMUNISTE

1. L'ATTRAIT DU COMMUNISME SUR DE JEUNES INTELLECTUELS

a) Loys Masson

Dès le lendemain de la guerre, Leyvraz s'alarme de l'attraction exercée par le communisme sur nombre de jeunes. Parmi ceux-ci, il y a Loys Masson, sur le livre duquel l'éditorialiste s'est penché avec une grande attention : ces pages ‘"qui brûlent et qui saignent [sont celles d'un] catholique breton de la Résistance, âpre et têtu comme le roc des falaises, orageux comme l'océan, et qui tient durement à sa foi. Pas de littérature : des cris qui saisissent, qui transpercent .... Réduit à ses "thèses", l'ouvrage nous semble paradoxal et faux; et dans le détail bien des griefs sont outranciers ou même injustes. Prenons-y garde, cependant : cette voix déchirante est une voix catholique, et nous devons l'écouter. Beaucoup de "chrétiens d'habitude" s'en vont mollement à la dérive du siècle; ils s'éloignent et s'enfoncent sans bruit. (...) Loys Masson, lui, crie dans la maison, casse les carreaux, bouscule le banc d'oeuvre et chahute la sacristie ... Des voix s'élèveront : A la porte, le garnement ! - Non. Pour un gars qui rue, il y a cent dormeurs sous le toit vénérable, et l'on commence à voir qu'ils sont peut-être plus dangereux dans leur sommeil que les autres par leur turbulence2186"’. D'une part, cet enfant terrible prône une collaboration sans réserve avec le communisme. D'autre part, il exige, selon ses propres termes, ‘"en laïc, que l'Eglise remplisse tout son rôle, et pour cela abandonne un rôle de directive temporelle qui n'est pas son affaire .... Notre affaire2187"’. Bien entendu, Leyvraz n'approuve pas du tout cette vision d'une Eglise branchée sur le seul problème de l'au-delà. Il déclare que le langage tenu par Masson est ‘"celui de la bourgeoisie, chrétienne ou matérialiste, qui élude et repousse les directives sociales de l'Eglise. Les affaires sont les affaires. L'Eglise n'y entend rien. Elle doit se consacrer tout entière au spirituel"’. Or, rappelle l'éditorialiste, c'est bien parce qu'elle s'est exilée de la question sociale, que la religion de certains s'est alors confondue avec la société capitaliste. Et voici que Masson, qui "se plaint avec tant de véhémence" de ce divorce, propose de ‘"le rendre définitif, mais cette fois au profit d'un matérialisme de masse, qui s'appelle le communisme"’ ... Cette coupure entre terre et ciel, entre temporel et spirituel est évidemment insupportable à Leyvraz qui, très souvent, dans ses articles, cite ces vers qu'il aime tant, écrits par son cher Péguy :

Car le surnaturel est lui-même charnel
Et l'arbre de la grâce est raciné profond
Et plonge dans le sol et cherche jusqu'au fond
.... Et l'éternité même est dans le temporel 2188.

Distinguer pour unir ... Contrariant l'adage de Maritain, Masson sépare et embrouille tout ! Et le journaliste de conclure :

‘"Ah ! certes, nous n'avons pas à juger, nous qui n'avons pas encore couru les périls du grand large. Nous n'avons pas non plus (...) à nous prévaloir de quelque "charité" ostentatoire. Mais nous nous gardons le droit d'y voir clair2189."’
Notes
2186.

"Pour une Eglise ...". La Liberté, 5 juillet 1945.

2187.

Loys MASSON. Pour une Eglise, cité par Leyvraz, ibid.

2188.

Charles PEGUY. Eve. In Morceaux choisis. Poésie. Paris-Coulommiers : Imprim. Brodard et Taupin. 2e trim. 1962, p. 181. Collection Le Livre de poche chrétien, dirigé par Daniel-Rops de l'Académie française.

2189.

"Pour une Eglise". 5 juillet 1945, op. cit.