8. LES PRÊTRES-OUVRIERS

Toujours préoccupé du sort des ouvriers, l'ancien rédacteur syndical consacre plusieurs réflexions au problème des prêtres-ouvriers, éclairé par les lectures de Témoignage chrétien et de France pays de Mission ? entre autres. En 1952, le livre de Gilbert Cesbron, Les Saints vont en enfer - qui connaît un énorme succès - l'a bien sûr bouleversé. Dans un premier temps, Leyvraz soutient le combat mené par le Cardinal Suhard2244 afin que soit développé un ministère qui s'adapte au milieu du prolétariat et réponde à ses besoins. Suite aux événements du 28 mai 1952 qui ont vu le matraquage par la police et l'arrestation de deux prêtres-ouvriers, lors d'une manifestation organisée par le parti communiste à Paris contre le commandant des Forces américaines en Corée, l'éditorialiste répond ainsi aux attaques de la presse française bourgeoise : ‘"La droite s'en prend aux prêtres-ouvriers comme dupes des communistes ou contaminés par eux, et gravement compromettants pour l'Eglise. L'extrême-gauche les repousse avec violence, comme avilissants, démoralisants, désagrégeants ... Les communistes doivent savoir à quoi s'en tenir à leur sujet : s'ils avaient pu les utiliser pour la tactique de la "main tendue", ils ne les vomiraient pas aujourd'hui ! Tous les lecteurs du livre de Cesbron ont pu voir les tragiques difficultés que rencontrent les prêtres-ouvriers dans leur apostolat, mais ils ont pu constater aussi leur profonde, leur héroïque fidélité à l'Eglise. Nous ne disons pas qu'il n'y ait jamais eu de défaillances : les risques sont très grands. Mais les défaillances - rares d'ailleurs - ont été plus marquées chez les intellectuels saisis par le vertige idéologique, que chez les apôtres ouvriers."’ Leyvraz conclut cependant par cette constatation :

‘"Nul ne conteste que la condition du prêtre-ouvrier pose un problème2245."’

Seize mois plus tard, Leyvraz qui, jusque là, considérait l'expérience des ecclésiastiques au travail avec bienveillance, est contraint de mettre un bémol à cause des liens tissés entre certains prêtres et la Confédération Générale du Travail : les "défaillances" sont donc plus importantes qu'il ne l'avait cru. Il regrette que des prêtres-ouvriers se soient ‘"avancés, presque en francs-tireurs, sur un terrain semé de pièges par une "tactique" dont on sait l'insigne perfidie. (...) Certains d'entre eux ont perdu de vue l'ensemble du jeu, qui tend à la destruction même de l'Eglise, à la déchristianisation totale du monde. Ceux-là, mal inspirés peut-être par les "pseudo-théologiens" dont parle le cardinal [Saliège], ont cru qu'ils pourraient du dedans "convertir le marxisme"2246"’. En effet, lors d'une récente conférence, Saliège ‘- "dont chacun connaît les positions sociales hardies"’ - s'était plaint d'une action orchestrée par une certaine presse ‘"tendant à préparer au sein du catholicisme un mouvement d'accueil au communisme"’. Puis était apparue l'accusation, contre certains théologiens, dominicains vraisemblablement : ‘"Il y a les meneurs qui savent. Il y a les suiveurs qui sont inconscients et qui marchent. Que disent les meneurs ? Ceci : Saint Thomas d'Aquin a bien assumé Aristote. Oui, sans doute, mais après l'avoir converti, après l'avoir épuré, après lui avoir enlevé son venin. Il n'a pas converti le Christianisme à Aristote, mais Aristote au Christianisme. Il ne semble pas que jusqu'ici ces pseudo-théologiens qui évoquent le témoignage de saint Thomas aient réussi à convertir le Marxisme, à lui enlever son venin, son athéisme foncier, son matérialisme. Ont-ils même tenté de le faire ? D'autres, pour se dérober à l'obéissance de l'Eglise, invoquent l'exemple de saint Paul qui, pour une question de discipline, tint tête à saint Pierre2247. Elle est admirable l'ingénuité de ceux qui croient tenir la place de saint Paul. Saint Paul était saint Paul, comme saint Thomas était saint Thomas2248."’ Pour le rédacteur en chef du Courrier, les choses sont claires et il l'a déjà affirmé à plusieurs occasions : les communistes ne se laisseront jamais gagner.

En novembre 1953, Leyvraz est tout heureux d'annoncer que, suite à une rencontre avec le pape, les cardinaux Liénart, Gerlier et Feltin ont proclamé dans une déclaration ‘"la volonté formelle de l'Eglise de n'abandonner à aucun prix l'évangélisation des masses laborieuses, douloureusement déchristianisées2249"’. Puis il indique le cadre établi par Rome, hors duquel les prêtres-ouvriers ne pourront plus exercer un tel ministère : ils devront dorénavant être choisis spécialement par leur évêque; recevoir une formation adaptée et solide; limiter le temps du travail manuel pour continuer de répondre aux exigences sacerdotales; laisser aux laïques la tâche de prendre des responsabilités syndicales ou autres; rester liés à une communauté de prêtres ou de paroisse. Pour sa part, l'éditorialiste reste bien attaché à un apostolat exercé par des prêtres-ouvriers puisqu'il déclare : ‘"(...) on souhaite que les journaux d'extrême-droite, Rivarol et Aspects de la France entre autres, qui atteignent bien des millions de catholiques, rectifient leur position, et non seulement admettent le sacerdoce ouvrier, mais le soutiennent comme l'une des nécessités fondamentales de l'apostolat moderne2250".’

Toujours positif, Leyvraz veut voir dans la position romaine ‘"non point un recul, mais un pas en avant. Par ses déviations politiques qui allaient s'accentuant - avec les regrettables encouragements des "pseudo-théologiens" (...) - l'expérience des prêtres-ouvriers s'aiguillait vers une impasse. Si le redressement n'était pas intervenu, la faillite au moins partielle était certaine et toute l'action des prêtres-ouvriers en eût été compromise. On sait dans quelles conditions épineuses et souvent tragiques ces apôtres admirables doivent travailler. Ils sont soumis, en pleine détresse ouvrière, aux mille sollicitations redoutablement insidieuses, en même temps qu'à l'atmosphère captieuse et à l'optique déformante des manifestations de masse. Tous ceux qui ont lu Les Saints vont en enfer ont pu s'en rendre compte. Il y a des risques graves dans cet apostolat, et ces risques doivent être pris, sous peine de démission du christianisme devant la conquête des masses par le communisme athée. Mais face à un tel adversaire, ils doivent être pris avec discernement. Des prêtres insuffisamment formés, fourbus de travail manuel, isolés, sans liens continus avec une communauté ou une paroisse sont exposés - l'expérience l'a prouvé - à être entamés ou même gagnés par le milieu qu'ils veulent convertir, et l'on arrive à ce résultat dérisoire d'en faire des agents inconscients de la propagande adverse. (...) Ce serait donc une erreur profonde que d'attribuer aux décisions du Saint-Père le moindre caractère punitif ou restrictif à l'égard de l'oeuvre des prêtres-ouvriers. Il s'agit d'une mise au point qui s'imposait et qui sera profondément salutaire à l'oeuvre elle-même2251."’ Après avoir rappelé que tout prêtre - qu'il exerce son apostolat en milieu ouvrier ou mondain (décrit dans le Journal d'un curé de campagne et dans La Joie de Bernanos) - est exposé au ‘"danger de contamination, de déformation, de dépression, d'abandon"’, Leyvraz estime que ‘"le problème est substantiellement le même : qu'un prêtre perde sa vocation par contagion mondaine ou par envoûtement "prolétarien", il n'en est pas moins perdu pour l'Eglise ... Ce qui rend la question plus pressante, en ce qui concerne les prêtres-ouvriers, c'est qu'ils affrontent une formidable organisation totalitaire, tandis que les autres risquent de s'enliser dans de multiples marécages. Ici comme là, c'est l'Eglise militante qui peine et qui risque, soit par les prêtres, soit par les laïcs engagés. Pour les uns comme pour les autres, la seule faute irréparable, c'est de fuir la peine et le risque pour n'avoir "pas d'histoires". Là se trouvent - et non point dans les faux-pas inévitables - la démission et la trahison2252".’

Le 3 février 1954, soixante-treize prêtres-ouvriers font passer dans la presse ce Manifeste dans lequel ils refusent de se soumettre aux décisions des autorités religieuses :

‘"Au moment où des millions de travailleurs en France, comme à l'étranger, sont en marche vers leur unité pour défendre leur pain, leurs libertés et la paix, alors que patronat et gouvernement accentuent exploitation et répression (sic) pour enrayer à tout prix les progrés (sic) de la classe ouvrière et sauvegarder leurs privilèges, les autorités religieuses imposent aux prêtres-ouvriers des conditions telles qu'elles constituent un abandon de leur vie de travailleur et un reniement de la lutte qu'ils mènent solidairement avec tous leurs camarades. Cette décision s'appuie sur des motifs religieux. Nous ne pensons pourtant pas que notre vie d'ouvriers nous ait jamais empêchés de rester fidèles à notre foi et à notre sacerdoce. Nous ne voyons pas, comment au nom de l'Evangile, on peut interdire à ces prêtres de partager la condition de millions d'hommes opprimés et d'être solidaires de leurs luttes. Mais il ne faut pas oublier que l'existence et l'activité des prêtres-ouvriers ont jeté le désarroi dans les milieux habitués à mettre la religion au service de leurs intérêts et de leurs préjugés de classe. Les pressions exercées par ces milieux et les dénonciations de tous ordres et de toutes provenances sont loin d'être étrangères aux mesures actuelles. Si ces mesures étaient maintenues, elles contribueraient à troubler la conscience des chrétiens engagés dans la lutte de la classe ouvrière, au moment où tant d'efforts sont faits pour les soustraire au combat commun et jeter le discrédit sur leur foi. Les prêtres-ouvriers revendiquent pour eux et pour tous les chrétiens le droit de se solidariser avec les travailleurs dans leur juste combat. les (sic) militants ouvriers et la classe ouvrière font confiance aux prêtres-ouvriers et ils ont respecté leur sacerdoce. Ce respect et cette confiance qu'ils continuent à manifester à notre égard nous interdisent d'accepter tout compromis qui consisterait à prétendre rester dans la classe ouvrière sans travailler normalement et sans accepter les engagements et les responsabilités des travailleurs. La classe ouvrière n'a pas besoin de gens "qui se penchent sur sa misère" mais d'hommes qui partagent ses luttes et ses espoirs. En conséquence, nous affirmons que nos décisions seront prises dans un respect total de la condition ouvrière et de la lutte des travailleurs pour leur libération2253."’

A la lecture de ce document, Leyvraz ne peut s'empêcher d'en relever ‘"l'étrange résonance marxiste. Peu à peu, chez ces prêtres-là, l'optique communiste a brouillé l'optique chrétienne, le souci exclusif de la condition ouvrière leur a fait perdre de vue les droits suprêmes de Dieu, ceux de l'Eglise, en même temps qu'une vue véritablement chrétienne et sacerdotale de la condition humaine dans son ensemble. Rien, dans les mesures prises par la hiérarchie, n'implique le moindre abandon de l'apostolat catholique dans les milieux ouvriers. (...) Les 73 prêtres qui ont protesté publiquement contre les décisions de la hiérarchie ont commis une faute très grave. Gardons-nous néanmoins d'en prendre prétexte pour nous prévaloir de notre obéissance, qui n'est trop souvent qu'inertie ou dérobade. Vis-à-vis de la condition ouvrière, de la souffrance ouvrière, nos péchés d'omission, de lâcheté et d'injustice crient contre le Ciel ! Il n'y aurait pas eu de problème des prêtres-ouvriers si l'ensemble des catholiques avaient donné une vivante obéissance à l'Eglise dans ses enseignements sociaux. Rentrons en nous-mêmes et n'attendons pas les "vagues de froid"2254 pour prendre conscience des misères de notre temps2255 !"’ Moins d'une semaine après la publication du Manifeste, des mesures sont prises par l'Eglise, contre les Frères Prêcheurs entre autres : les Pères provinciaux Avril, Belaud et Nicolas sont "démissionnés" par Rome; le Père Boisselot, directeur des Editions du Cerf, est destitué; les "pseudo-théologiens" Marie-Dominique Chenu, Yves Congar et Féret sont privés de leur enseignement et éloignés de Paris2256.

En septembre 1959, dans une note sur ‘"l'importante et délicate question des prêtres au travail"’, le cardinal Pizzardo refusera, au nom du Saint-Office, la demande présentée par la Mission ouvrière de France de reprendre l'expérience des prêtres-ouvriers. Leyvraz plaidera pour ne pas interpréter la position vaticane comme signe d' ‘"un conflit fondamental entre l'Episcopat français et le Saint-Siège"’. Il engagera ses lecteurs à voir dans la décision de Jean XXIII une volonté de ne pas rompre la ligne tracée par son prédécesseur, et à considérer avec confiance l'oeuvre de l'évangélisation ouvrière préconisée alors par Rome : coordonner l'apostolat laïc avec le ministère des prêtres de paroisse et d'action catholique, en y ajoutant la création d'instituts séculiers - composés de prêtres et de laïcs - qui pourraient travailler dans des usines en respectant, comme seule limite, le temps nécessaire au déploiement d'une vie spirituelle et au maintien de la santé. L'éditorialiste verra même dans ce projet un horizon étendu : ‘"C'est une nouvelle étape qui s'ouvre. (...) Ouvrons nos esprits et nos coeurs à ces perspectives nouvelles que l'Eglise maternelle dégage devant nous2257."’

Notes
2244.

En 1944, le Cardinal Suhard fondait la Mission de Paris qui permettait à certains de ses prêtres d'entrer en usine; en 1947, le prélat soutenait ouvertement les prêtres-ouvriers dans sa lettre pastorale "Essor ou déclin de l'Eglise ?".

2245.

"Le fleuve de feu". Le Courrier, 19 juin 1952.

2246.

"Serment de dupes". Le Courrier, 24 septembre 1953.

2247.

Cf. l'épître de Paul aux Galates (Ga 2) ou Ac 15 sur le fameux "Concile" de Jérusalem et le conflit d'Antioche entre les deux protagonistes.

2248.

Mgr Jules-Géraud SALIÈGE, cité par Leyvraz in "Serment de dupes". 24 septembre 1953, op. cit.

2249.

Déclaration citée par Leyvraz in "Prêtres-ouvriers. Un pas en avant". Le Courrier, 19 novembre 1953.

2250.

René LEYVRAZ. "Prêtres-ouvriers. Un pas en avant", ibid.

2251.

Ibid.

2252.

"Prêtres-ouvriers. Un pas en avant", 19 novembre 1953, op. cit.

2253.

Le "Manifeste des 73". 3 février 1954; reproduit dans Témoignage Chrétien, numéro spécial intitulé "Il était une foi ... Les P.O.", premier trimestre 1994.

2254.

Leyvraz fait ici référence à l'action de l'Abbé Pierre durant cet hiver glacial de 1954.

2255.

"Non, l'Eglise n'abandonne pas le monde ouvrier". Le Courrier, 6-7 février 1954.

2256.

Sur ces événements, cf. François LEPRIEUR. Quand Rome condamne. Paris : éd. Plon et le Cerf, 1989; Collection Terre Humaine.

2257.

"L'Eglise et la classe ouvrière". Le Courrier, 24 septembre 1959.