2. SOUS LA LOUPE DE LA SOCIOLOGIE

Dans la mouvance des interrogations posées par le livre La France, Pays de Mission ? une enquête sociologique a été lancée à Genève en 1956, par le P. Lapraz, dominicain, sur la base d'un projet de "Mission" élaboré par le Père Motte, de l'Ordre des Frères Mineurs. Menée durant deux ans, destinée à toutes les personnes qui oeuvreront à la Mission, l'enquête devait permettre ensuite la mise en place d'une pastorale dans l'Eglise catholique qui est à Genève. Avant d'étudier le problème religieux, l'analyse sociologique se penche d'abord sur la situation du canton dans les domaines démographique2374, économique, professionnel (monde ouvrier, indépendant, paysan, scolaire), urbanistique, géographique et politique. Genève est alors dans une pleine mutation créée par la construction de "Cités satellites" qui vont concentrer une importante population dans des communes suburbaines. En outre, une révolution démographique transforme la population du canton qui, d'une part, est marquée par une baisse très sensible de la natalité et, de l'autre, par l'afflux massif d'une immigration étrangère (d'abord principalement italienne) qui forme le 18 % des habitants; et encore par l'embauche importante de travailleurs saisonniers (dans les domaines de l'hôtellerie et du bâtiment) qui logent à Genève une partie de l'année, sans avoir l'autorisation d'y amener leurs familles.

Dès lors, l'Eglise est affrontée à des problèmes nouveaux : Comment être présente dans les quartiers qui se développent ou qui abritent, sur leur sol, de nombreuses et importantes industries ? Comment accueillir et soutenir les étrangers, les intégrer tant civilement que religieusement ? L'enquête sociologique se penche alors avec une particulière attention sur le sort des ouvriers, et établit les constats suivants : conditions de travail difficiles, santé précaire, bas salaires, logements exigus ou trop chers, familles peu soutenues par une faible allocation familiale, absence de sécurité de l'emploi. L'analyse relève qu'à Genève, il n'existe pas une "classe" ouvrière, mais un "monde ouvrier" avec sa psychologie et ses réflexes particuliers. Outre celle-ci, une autre population est étudiée : celle de l'enfance et de la jeunesse (0 à 19 ans) qui, à cause de la diminution des naissances, ne forme plus que le 21,2 % de la population, taux déclaré très faible en comparaison de celui de la France voisine2375. L'enquête insiste encore sur la forte diminution de la population agricole (qui a passé de 8.614 personnes en 1920, à 5.674 en 1950); malgré ces mutations, le milieu paysan reste bien ancré dans ses traditions puisque, sur le plan politique, ce sont toujours les anciennes communes savoyardes qui fournissent au parti indépendant chrétien-social le plus grand nombre de voix. L'étude indique un taux élevé d'abstentionnisme (47 %) lors des élections de 1957; le sociologue voit dans ce désintérêt pour la chose publique le signe d'un découragement profond et de l'éloignement d'une certaine population, qui se déclare en marge ou en révolte contre l'ordre établi, "indice très grave pour une démocratie ...2376".

En deuxième partie, l'enquête se penche sur l'aspect religieux (place du catholicisme et pratique religieuse, autres confessions, indice de vitalité chrétienne, symptômes de désagrégation religieuse et humaine), afin de permettre aux autorités ecclésiastiques d'élaborer une ligne de recherche pastorale qui réponde mieux aux besoins et exigences de l'époque. L'Eglise catholique de Genève n'est toutefois pas à la traîne puisqu'entre 1930 et 1957, elle a créé neuf paroisses, dont quatre dans les nouveaux quartiers industriels, ainsi que quelques missions linguistiques. En octobre 1958, un vaste Bazar rassemble la communauté catholique - qui aime bien se retrouver dans ce genre de manifestations - afin de collecter des fonds importants pour bâtir des "Clochers nouveaux". Quant aux vocations, elles se portent assez bien : Entre 1917 et 1957, 85 prêtres ont été ordonnés dans le canton et le nombre des séminaristes provenant du milieu urbain a passé de 62 % en 1925 à 82 % en 1950. En revanche, le niveau d'éducation religieuse des enfants avant leur entrée au catéchisme semble en général peu élevé; beaucoup de parents tiennent à une formation chrétienne familiale plutôt "discrète". Au niveau liturgique, de grands efforts sont déployés depuis une dizaine d'années pour faire participer activement les fidèles au déroulement de la messe. Si le pourcentage des catholiques a diminué dans la première moitié du siècle (passant de 52 à 42 % entre 1900 et 1950), une augmentation est intervenue ensuite, due à l'immigration étrangère : en 1956, les catholiques forment le 43,5 % de la population, et le 44 % en 1957. Cette même année, on compte (pour ce qui concerne le clergé affecté aux paroisses) un prêtre pour 1.322 fidèles.

Malgré ces aspects positifs, d'importants problèmes troublent les responsables de l'Eglise. Par exemple l'augmentation des mariages mixtes; alors qu'en 1880, 48 % des couples étaient formés de conjoints tous deux catholiques, il n'y en a plus que 30 % en 1950. L'explosion des divorces depuis la guerre : d'une moyenne annuelle de 291 pour les années 1940-1943, les ruptures de couples ont passé à 431 pour 1953-1956. Et, aussi, les avortements qui, à Genève, contrairement aux autres cantons, sont légaux2377 et connaissent une augmentation constante par le passage de jeunes Françaises ou de Suissesses (souvent d'origine catholique) qui viennent se faire avorter dans le canton. Il faut encore mentionner les stérilisations dont l'usage est toujours plus prôné.

Tous ces éléments ont une incidence certaine sur la pratique religieuse qui, de manière générale, connaît une forte baisse; au moment de l'enquête, 5 % du monde ouvrier fréquente l'église. En ville, seuls 20 à 32 % de femmes et 10-20 % d'hommes vont à la messe, situation étonnante si on la compare à celle d'une région agricole genevoise (la Champagne) qui compte par exemple encore 80 à 90% de pratique religieuse chez les hommes. Parmi les jeunes, il y a un véritable "décrochage"; à partir de 16-17 ans, les 3/4 d'entre eux ne vont plus régulièrement à la messe; dès lors, la vitalité catholique genevoise est en déclin. Contrairement aux constats dressés dans d'autres pays, les catholiques, à Genève, pratiquent ou bien régulièrement, ou ils s'en abstiennent totalement, même lors des grandes fêtes religieuses ou de la communion pascale. Revers positif de la médaille : les pratiquants forment un petit noyau très solide de personnes vraiment engagées, et, dans les paroisses, plusieurs groupes de jeunes ont une bonne assise.

L'enquête se livre encore à un inventaire des mouvements d'Action catholique existants; l'Action catholique ouvrière est dynamique; d'autres - comme la Jeunesse ouvrière catholique - connaissent un certain affaiblissement, attribué à une perte du sens apostolique, à l'émiettement des groupes humains et à leurs difficultés d'adaptation à une plus grande ouverture. Là encore, le canton connaît un statut particulier puisque ce problème d'adaptation est explicité ainsi dans l'analyse sociologique : ‘"A Genève, le particularisme local, tout autant que l'adaptation, constituent un danger. Le Genevois, par nature, est indépendant et particulariste. Il se méfie de ce qui n'est pas d'extraction genevoise, de ce qui ne se réalise pas "entre nous", avec les propres moyens du bord. Il y a en lui la peur d'une intrusion étrangère2378."’ Comme nous le verrons plus loin, cette conclusion s'appliquera très bien à la vie du Courrier.

Enfin, l'étude sociologique relève que la question de la presse catholique représente un des problèmes les plus préoccupants, surtout si on la considère comme la seule chance d'atteindre cette majorité des baptisés qui ne fréquentent plus les paroisses et ne reçoivent aucune nourriture chrétienne; le rapport préconise alors que la presse se fasse l'instrument d'une formation chrétienne pensée à long terme. L'analyse jette un regard positif sur le Courrier : sur les 5.000 familles catholiques pratiquantes et actives du canton, il s'avère que 4.500 lisent ce journal. Ce qui amènera le commentaire suivant dans la revue française Informations catholiques internationales : ‘"(...) le quotidien catholique de Genève, Le Courrier, bien connu pour les éditoriaux de René Leyvraz, est une réussite remarquable dans le domaine de l'opinion sérieuse et libre. Le Courrier n'est pas l'organe officiel du parti chrétien-social genevois, il lui donne son appui en toute liberté et il n'est pas rare que les points de vue du journal ne soient pas partagés par le parti. (...) Il est à remarquer toutefois que le Courrier touche parmi sa clientèle catholique davantage les Genevois de souche que les étrangers ou les ressortissants d'autres cantons suisses d'installation plus récente à Genève2379".’

Dans ses conclusions, qui sont très marquées par le mode d'analyse de l'Action catholique, la recherche sociologique - qui dénote une perspicacité étonnante et trace un programme que l'on peut qualifier d'avant-gardiste - préconise de créer, autour de l'évêque, une pastorale d'ensemble incluant clergé et laïcs afin d'arriver à "une réussite d'Eglise", à "un tous ensemble". Pour cela, il faudra former des militants, développer une animation, instaurer une adaptation au monde nouveau en instituant des Commissions pastorales chargées d'étudier tous les enjeux dans les divers milieux de vie (catéchèse et formation d'adultes, formation de militants d'Action catholique ou de paroisses, monde ouvrier, jeunesse, nouveaux venus); en outre, par la prédication, il s'agira de mettre en valeur l'annonce de la Parole de Dieu, de revaloriser la vie liturgique et sacramentaire, de former des prêtres "spécialisés", de veiller à une meilleure diffusion des bulletins paroissiaux, d'instaurer des Conseils de Communauté, et "d'aller aux païens"2380.

Il est intéressant de relever que, précédant l'enquête sociologique, la plupart des éditos de Leyvraz confirment pleinement les analyses relatives à la situation genevoise, tant dans le domaine ouvrier (le journaliste a conservé sa sensibilité syndicale) qu'en ce qui concerne la famille, les jeunes, la mise en péril de la démocratie par l'abstentionnisme et le désintérêt politiques; en outre, Leyvraz est resté fidèle à sa conception journalistique d'une presse catholique qui se doit formatrice. Il garde toute sa sympathie à l'Action catholique et prône un christianisme de militance. Bref, on peut affirmer que le rédacteur en chef est bien ancré dans le présent et que ses écrits sont un bon reflet de la réalité et des problèmes de l'heure, puisque l'étude sur la situation de l'Eglise à Genève et des problèmes auxquels elle se doit de répondre pose le doigt sur les mêmes questions, dénonce les mêmes dangers et préconise des remèdes identiques.

Notes
2374.

En 1920, dans l'ensemble du canton, la population était de 171.000 habitants; en 1941, de 174.855; en 1950, de 202.918; en 1957, de 235.477; en 1960, de 259.234. On parlera même ensuite d'une Genève de 800.000 habitants pour l'an 2015 ..., prévision totalement fausse puisque le recensement du 31 juillet 1998 indiquera un chiffre de 401.462 habitants.

2375.

En 1956, la moyenne française est de 31,1 %.

2376.

Père LAPRAZ, OP. Etude sociale. Novembre 1958, tome I, p. 97. Archives du Vicariat général, Genève.

2377.

Pour autant que la femme qui désire avorter dispose d'une autorisation signée par deux mé-decins.

2378.

Père LAPRAZ. Etude sociale. Novembre 1958, tome 2, p. 128. Archives du Vicariat général, Genève.

2379.

"Le dossier de la Quinzaine", commentaire basé sur l'enquête sociologique faite à Genève. Informations catholiques internationales, 15 juin 1959; p. 23.

2380.

Cette vision pastorale se mettra effectivement en place après la Mission, particulièrement grâce à l'abbé Charles Devaud, prêtre à Genève, très proche des mouvements d'Action catholique ouvriers, qui a fait des études de sociologie et sera nommé "Secrétaire de la Pastorale d'en-semble". Elle se prolongera lors du Synode diocésain, Lausanne, Genève, Fribourg et Neuchâtel, 1972-1975, dont les conclusions sont exposées dans l'ouvrage Pour une Eglise servante de Jésus-Christ. Décisions et recommandations". Fribourg, Suisse : éd. Saint-Paul, 1978. L'ensemble de la réflexion de ce Synode a été bâtie sur les thèmes suivants : Croire aujourd'hui, une Eglise signe de Jésus-Christ - La prière, la messe, les sacrements - Ministères diversifiés et solidaires - Oecuménisme - Mariage et famille - Mission, développement, paix - Formation et loisirs - L'Eglise et les réalités temporelles - L'Eglise et la communication sociale, à partir de certains textes de Constitutions, Décrets et Déclarations du Concile Vatican II (Lumen Gentium N° 8; Sacrosanctum Concilium N° 7; Apostolicam Actuositatem N° 2; Unitatis Redintegratio N° 4; Gaudium et Spes N° 47 et 72; Ad Gentes N° 12; Inter Mirifica N° 13; Gravissimum Educationis Momentum).