L’hypertextualité comme ouverture de la publication vers l’extérieur.

L’hypertextualité ne contribue pas simplement à faciliter la navigation dans le document médiatique. Elle sert de manière plus décisive à élargir l’espace discursif de la publication. En installant des passerelles vers l’extérieur, ici le réseau, elle tend à accélérer l’évolution de la presse vers le “ journalisme de communication ”, où les discours des acteurs médiatiques (journalistes, organes de presse) s'effacent progressivement derrière ceux des acteurs du domaine décrit (institutions du secteur via leurs services de communication).

La médiation hypertextuelle du Web amplifie ce mouvement en établissant des liens entre les sites de chacun. Il en résulte une interdiscursivité accrue, au détriment des journalistes dont la maîtrise de la médiatisation sort affaiblie.

Ce mode de fonctionnement n’est pas totalement inédit, existant déjà de manière larvée sur le support imprimé. Il est toutefois près de franchir une nouvelle étape avec le Web, son hypertextualité brouillant les frontières des publications.

La prolongation hypertextuelle de la publication électronique, vers les sites Web des acteurs décrits dans ses pages, constitue le fait marquant de l’arrivée de la presse sur l’Internet. L’information voit son statut quelque peu modifié, issue d’une coproduction par l’ensemble des acteurs participant au processus de médiatisation.

Le discours de la revue peut ainsi être complété par celui de l’acteur concerné dans l’article ou le dossier en question. L’hypertextualité prolonge la publication en logeant, sur son support électronique, des liens pouvant mener sur le site Web des protagonistes de l’information. Sur l’extension Web de Planète Internet par exemple, les différents modules informatifs sont suivis d’un encart récapitulatif dans lequel sont répertoriées les adresses électroniques des sources du sujet traité. En outre, ces liens permettent d’actualiser l’information, en déléguant au site Web référencé la responsabilité de mise à jour des données (procédé utilisé par Planète Internet, Internet Reporter, CD-Rama, et Internet Professionnel).

Dans cette configuration, les extensions électroniques des publications sont confinées dans un rôle restreint d’orientation vers les sources et compléments extérieurs : ‘“ Avec les réseaux, on s’approche d’un mode circulaire, reliant sources et publics, fournisseurs et consommateurs, les confondant même. Le média prend une place nouvelle - et primaire : il est médiateur (celui qui met en relation). ”’ 208 . La médiation journalistique perd ainsi peu à peu sa dimension analytique et réflexive pour se réduire à un stade minimal de gestion de l’information : ‘“ Les journalistes ont bien conscience que, de plus en plus, on attend d’eux qu’ils soient des médiateurs, des relais d’une information qui va du social au social. (...) Ils savent que, comme leurs médias, ils sont désormais des intermédiaires plus que des acteurs à part entière. Ce qui disparaît avec cette nouvelle donne, c’est la conception (fondée sur une réalité historique) d’un journalisme qui décide à la place du lecteur, qui arbitre pour lui : entre les informations, entre les sources, entre les analyses, entre les valeurs. ”’ 209

En multipliant les passerelles hypertextuelles vers l’Internet, la revue électronique constitue un puissant accélérateur du transit vers les acteurs du domaine du multimédia. Elle en est en même temps la porte d’entrée puisque le lecteur-Internaute va s’orienter, à partir de cette sélection des différentes adresses électroniques, pour naviguer sur le Web. Ce qui confère aux publications électroniques une place éminemment stratégique alors que simultanément l’intervention propre des journalistes semble amoindrie.

La fonction d’intermédiation entre l’Internaute et les ressources du réseau est déterminante, mais à double tranchant pour les acteurs médiatiques. Les publications de presse font partie de ces “ portails ” au rôle décisif. Cette situation risque toutefois d’ôter au journaliste une partie de la substance de son activité, limitée à une simple orientation au sein de l’opulence informationnelle de l’Internet : ‘“ Le rôle du journaliste en tant qu’expert décline. (...) Dans ce contexte, les faits et les informations circulent souvent sans médiation du journaliste, amené à renoncer à une partie de son pouvoir traditionnel pour devenir animateur. C’est tantôt un agent qui dirige le trafic, parfois un explorateur, souvent un “ facilitateur ” de discussions. ”’ 210 .

En “ pointant ” hypertextuellement vers les sites Web de ses sujets, la publication électronique voit également son espace discursif élargi dans des limites beaucoup plus floues.

Certes, la presse se caractérise déjà sur le support papier par une forte interdiscursivité 211 . Il ne faut donc pas voir dans l’hypertextualité électronique une révolution par rapport à l’intertextualité imprimée, plutôt une concrétisation de relations abstraites existantes. Cette modification de la circonscription de la revue engendre toutefois une nouvelle matérialisation du rapport entre acteurs médiatiques et acteurs décrits.

La position de lecture hypertextuelle reproduit finalement de manière formelle un processus qui s’élaborait auparavant mentalement et qui consistait en l’intertextualité. L’aveuglement du déterminisme technique fait souvent apparaître comme nouveauté ce qui est en réalité transformation d’une pratique de réception existante 212 .

Au-delà du cas particulier des dictionnaires et des documents scientifiques, ces renvois et liaisons entre les textes existent déjà pour les documents imprimés. Ils sont remplis de références qui les relient à d’autres productions littéraires : ‘“ les marges d’un livre ne sont jamais nettement ni rigoureusement tranchées : par-delà le titre, les premières lignes et le point final, par delà sa configuration interne et la forme qui l’autonomise, il est pris dans un système de renvois à d’autres livres, aux autres textes et aux autres phrases : un noeud dans un réseau  ’” 213 . L’hypertextualité électronique consiste en fait en une systématisation de l’intertextualité imprimée.

Cette nuance est tout à fait perceptible dans les magazines qui présentent leur sélection de données dans les deux versions, imprimée et électronique. La transposition sur le nouveau support s’accompagne de la mise en place de liens hypertextuels qui permettent d’obtenir une mise en relation plus directe avec l’adresse souhaitée. Symptomatique à cet égard, Netsurf, dans la partie “ Découvrir ” de son CD-Rom, reproduit le Netsurf Guide de son édition papier, sauf qu’ici la consultation s’effectue via un logiciel de navigation proposant de se connecter immédiatement à chacun des sites recensés.

L’ensemble des publications consacrées au multimédia, des plus anciennes aux plus récentes, ont ainsi eu recours à l’hypertextualité sur leurs extensions Web et CD-Rom. Celle-ci apparaît véritablement comme l’élément fédérateur du développement de la presse électronique. L’adéquation entre les possibilités offertes par cette nouvelle technologie et le mode de fonctionnement de l’activité médiatique est manifeste.

L’hypertextualité est tout d’abord au centre de l’adaptation de la publication à ses nouveaux supports. En conjuguant multimodalité et interactivité, elle en devient la spécificité intégratrice qui conforme la lecture de presse au mode de consultation du CD-Rom et du Web, caractérisé par une dualité paradoxale entre autonomie et automatisation.

Corollairement, la médiation hypertextuelle se fond dans l’orientation récemment prise par la presse écrite. Celle-ci repose actuellement sur un “ journalisme de communication ”, marqué par l’importance grandissante des relations publiques, auquel répond tout à fait la généralisation des liens entre les sites Web des revues et ceux des individus et institutions concernés dans les contenus rédactionnels : ‘“ Les “ communicants  ” des organisations (publiques, privées, associatives, politiques, syndicales...) maîtrisent les usages journalistiques. Ils rédigent déjà des communiqués de presse, voire des articles, que la presse a l’habitude (par souci de temps, d’économie) de reprendre dans ses colonnes sans modification à partir de supports papier. Pourquoi l’usage de réseaux informatiques ne faciliterait-il pas cette habitude ? ”’ 214

Dans les deux cas, l’hypertextualité semble même amplifier ces phénomènes qui lui ont valu son adoption généralisée. Ce qui démontre une nouvelle fois, au niveau de la presse électronique, la complexité de l’interaction entre évolutions sociales et innovations techniques.

La presse multimédia n’illustre pas une exacerbation globale du rapport d’interdépendance de type économique, caractérisant normalement la médiatisation spécialisée. Et ce, malgré son extension sur les nouveaux supports électroniques : ces derniers n’affectent pas les deux logiques du fonctionnement médiatique de la même manière.

La logique économique connaît une stagnation dans sa progression alors que c’est le seul rapprochement entre les acteurs qui est réellement renforcé, principalement par le recours massif à la technologie hypertextuelle. Mais sans que ce soit pour autant un bouleversement du rapport entre l’information spécialisée et le domaine auquel elle est consacrée. Il s’agit plutôt d’une modification dans la continuité de son évolution consistant en une accélération.

L’hypertextualité s’est partout imposée dans les publications dédiées au multimédia et en particulier dans celles qui subsistent actuellement, malgré leurs différences. D’un côté, .net et Netsurf reposent sur une architecture économique de double marché des lecteurs et des annonceurs, classique dans la presse. De l’autre, Hachette.net bénéficie en revanche d’un financement supplémentaire apporté par le groupe de communication qui la contrôle, celui-ci ayant de fortes ambitions dans le secteur du multimédia.

Toutes l’ont néanmoins adoptée car cette innovation technologique répondait à leur développement journalistique propre, qui lui-même s’inscrit dans une évolution sociale.

Elle a permis à .net et Netsurf de mettre en place leurs modèles généralistes en combinant les approches professionnelles et de loisirs autour d’une nouvelle figure commune de la créativité sur l’Internet. Celle-ci a pu prendre toute sa mesure grâce au CD-Rom, par sa fourniture de logiciels comme par ses passerelles vers les sites Web. Hachette.net y a ajouté une dose d’interactivité en automatisant jusqu’à la personnalisation sa sélection de l’information sous forme électronique. Ceci en s’intégrant au serveur Internet de son groupe de communication, et par là même à sa stratégie globale dans le secteur du multimédia.

De toutes les potentialités technologies présentes sur les nouveaux supports électroniques de l’information, l’hypertextualité est la plus apte à s’inscrire dans la dynamique sociale de la presse, en accélèrant le rythme déjà élevé de l’interdépendance entre les acteurs participant au processus de médiatisation au sein de cette nouvelle configuration socio-technique.

Notes
208.

RUELLAN Denis, THIERRY Daniel, 1998, op. cit., p. 198

209.

ibid, p. 199.

210.

GIUSSANI Bruno, 1997, op. cit., p. 27.

211.

MOUILLAUD Maurice, TETU Jean-François, 1989, op. cit.

212.

CROS Pierre, 1996, Appropriation du texte numérisé et du texte imprimé, Lyon 2 : Mémoire de D.E.A.

213.

FOUCAULT Michel, 1969, L’archéologie du savoir, Paris : Gallimard, coll. Bibliothèque des sciences humaines, p. 34.

214.

RUELLAN Denis, THIERRY Daniel, 1998, op. cit., p. 196.