5.1. LES BLOCAGES 707 CHINOIS

"Lentes et limitées d’abord, les mutations en Asie orientale s’accélèrent après 1870 avec l’ouverture du canal de Suez et surtout les progrès de la navigation à vapeur et de la production de masse": ce n'est pas évident car durant la décennie 1870-1880 la Chine reste prisonnière de ses problèmes internes et de ses dilemmes. Les troubles liés aux Taipings durent jusqu'en 1875 et il faut l'intervention du major Gordon soutenu par Li Hongzhang pour venir à bout des révoltes musulmanes au Yunnan et au Turkestan en 1878 708 . La même année, une famine fait 9 millions de morts 709 . L'empire est donc toujours confronté aux mêmes débats. D'une part, que financer entre la consolidation de la présence chinoise au Turkestan oriental visé par les Russes ou les Anglais et la modernisation des défenses côtières qu'imposent les raids pirates ? D'autre part, comment parvenir à rembourser les emprunts d'un Etat qui, condamné aux expédients, ne parvient pas à sortir du piège de l'endettement ? Que privilégier finalement entre le politico-militaire et l'économique ? Dans le domaine militaire, ce sont les arguments "continentaux" qui l'emportent au détriment de la défense maritime 710 et dans les années 1870-1880, les écoles militaires se multiplient 711 . Animés par mouvement Ziqiang 712 qui prône le mot d’ordre "fuqiang", des efforts sont tout de même effectués pour créer des entreprises d’Etat 713 , notamment des arsenaux sur le modèle de Fuzhou. De 1872 à 1881, 120 étudiants chinois sont envoyés à l’étranger 714 , notamment vers les Etats-Unis et de 1872 à 1885, le capital des entreprises modernes officielles ou patronnées par l’administration est plus de six fois supérieur à celui des entreprises privées. L'Etat qui utilise alors les Jésuites pour l'assistance technique, soutient les projets communs entre étrangers et Chinois 715 . C'est ainsi qu'en 1876, soit quatre ans avant la ligne Tokyo-Yokohama, la première ligne de chemin de fer chinoise est ouverte et que dès 1880 le télégraphe relie les sous-préfectures chinoises 716 . Les sociétés occidentales hésitent de moins en moins à venir s'installer en Chine. En 1874, on relève la présence de quarante deux maisons anglaises, douze allemandes, neuf américaines, deux suisses, une danoise et cinq françaises 717 . Parmi les sociétés anglaises, il y a 5 banques, 26 négociants, 6 marchands, 3 compagnies de navigation, une entreprise de télégraphe et une entreprise de construction navale et de fonderie. Très active, Jardine Matheson & Co. fonde à elle seule trois sociétés entre 1873 et 1881 718 . Le Comptoir d’Escompte, trois maisons de négoce, Lacroix Cousins et Cie, Ulysse Pila et Cie, Nachtrieb, Leroy et Cie, les Messageries Maritimes représentent la France. C'est dans les secteurs des transports et des mines que les investissements sont les plus importants et que la collaboration avec les étrangers est la plus poussée. C'est ainsi que la première compagnie chinoise de navigation à vapeur est lancée dès 1872 par Li Hongzhang, la China Merchants steam Navigation C°, trois ans avant les entreprises de charbonnage et la première une filature de coton à Shanghai qui, elle, est fondée en 1878. Le développement du secteur privé moderne favorise le recours au capital privé également servant au développement "d'entreprises à direction officielle et à gestion marchande" (guandu shangban) dont la plupart appartiennent à la nouvelle couche des compradores 719 . Petit à petit, Shanghai devient la véritable tête de pont des étrangers en Chine. L'agence Reuter s'y installe en 1872 bientôt suivie par d'autres agences 720 . A l’initiative du consul anglais, "pour initier les Chinois à l’Occident", le "chinese polytechnic institution" est inauguré 721 et en 1879, the American Episcopal Church Mission crée la première Université de Shanghai, la St John’s University 722 . Le consul français témoigne: en janvier 1877, cinq compagnies de navires à vapeur naviguent déjà sur le Yang tse kiang: la Shanghai steam Navigation Cy, américaine, la China Coast Steam Navigation, anglaise, la China Navigation, branche de la compagnie Holt anglaise, la Douglas et Lapraik et enfin la Compagnie chinoise qui vient justement de racheter la première; "la situation actuelle en Chine est caractérisée (...) par la tendance de plus en plus prononcée des Chinois à lutter contre les étrangers dans toutes les branches du commerce que ces derniers sont venus exploiter dans leur pays (...) nous les voyons aujourd’hui entreprendre les affaires d’assurances maritimes" et celui-ci de rajouter qu’une société chinoise au capital de 400.000 taels, soit 2,8 M FF, vient justement d’être créée 723 . Pareillement, dans une lettre de 1870 d'un membre du Syndicat des Marchands de Soie de Lyon, on lit: "le peuple chinois est parfaitement bien disposé pour nous car il n'y trouve que des avantages; libération des rebelles d'abord, ensuite augmentation du bien-être par les importations et par la bonne vente des produits du sol" 724 .

Tous ces témoignages et ces faits ne doivent cependant pas nous leurrer. Les firmes étrangères font surtout de l'importation d'opium et de cotonnades, respectivement 29 et 26,5% dans les années 1880, et de l'exportation de thé pour 50%, de soie 23,5% et de coton brut 18%. La China Merchant’s steam Navigation, par exemple, ne comprend que trois bâtiments et cette expérience, comme celle de la filature de coton à Shanghai, se termine par un échec 725 . L'Ecole des langues de Pékin créée en 1862 ne compte que 125 étudiants en 1888 726 . Tout comme les pays d’Asie, la Chine souffre du manque de structures juridiques, surtout l'absence de codes fonciers, ce qui empêche d'éventuelles implantations étrangères 727 . A Canton, en 1866, les premiers efforts de Ch’en Ch’i-yuan (Chan Kai-wen) qui veut implanter des filatures modernes, se heurtent à une population au moins aussi hostile 728 que celle qui massacre quatre ans plus tard à Shanghai, le consul de France, un chancelier, un prêtre lazariste, un interprète et sa femme, un négociant français et sa femme, trois russes et dix sœurs de la charité 729 . Craignant de perdre leurs pouvoirs respectifs et ce, malgré la volonté affichée des uns et des autres, mandarins et administration impériale freinent la création d'entreprises privées concurrentes de celles du gouvernement: "L'Etat veille donc au respect de cette sorte de monopole sur l'économie qu'il hérite de la tradition. De 1872 à 1885, le capital des entreprises modernes officielles ou patronnées par l'administration est plus de six fois supérieur à celui des entreprises privées" 730 . Enfin, en ce qui concerne le commerce extérieur chinois, si celui-ci a fortement progressé depuis les années 1860, la crise de 1873, qui semble dans un premier temps avantager celui-ci en provoquant un recul du cours mondial de l’argent 731 , stimule en réalité l’exportation des réserves d’or chinoises et amène un afflux d’argent qui lui-même entraîne une hausse du cuivre préjudiciable à la population 732 . Condamnée à l’étalon argent, il semble que la balance des paiements de la Chine ne tende à s’équilibrer dans les années 1870 que grâce aux transferts des nationaux établis à l’étranger et aux importations de capitaux et, si de 1871 à 1881, la valeur moyenne du commerce extérieur de la Chine atteint 137 millions de haikouan taels par an, la balance de celui-ci tend à devenir déficitaire de façon chronique 733 . C'est dans ce contexte particulier qu'il semble qu'un vigoureux effort soit fait pour redresser au plus vite la sériciculture après l'épisode des Taipings 734 . Ces derniers ont ravagé l’industrie urbaine du tissage à Suzhou, Hangzhou et Nanking qui subissent en outre le recul des commandes impériales 735 . Le gouvernement général de Nanking tente de reconstruire son industrie mais en 1880, le "niveau d’avant" est difficilement retrouvé. Des filatures à vapeur sont montées dans le Kwangtung dans les années 1870 mais pas avant les années 1890 à Shanghai. Suzhou s’en sort grâce à la proximité des zones de production de la soie et parce qu’elle est plus réceptive à la technologie moderne 736 mais s'il y avait 12.000 métiers dans cette ville avant les Taipings, 5.500 seulement reprennent en 1878 qui produisent 83.000 balles par an exportées vers la Russie, la Corée, l’Inde et la Birmanie. A Hangzhou, 3.000 métiers reprennent en 1880 pour une production de 70.000 balles. En fait, les dégâts des Taipings sont variables suivant les préfectures et il est facile de replanter en mûriers après leur passage car beaucoup de terres sont restées non-cultivées durant l’occupation. Les autorités encouragent le re-plantage: les fonctionnaires ouvrent des "bureaux de la sériciculture" et font distribuer des plants de mûriers, écrivent des traités de sériciculture 737 . Ceci est confirmé par une lettre du consul français de Shanghai de 1873 dans laquelle on lit que les autorités chinoises ont fait traduire et distribuer dans tous les districts séricicoles les demandes de soins émises par la Chambre de Commerce de Shanghai 738 . L’ouverture des ports correspond à la baisse de la demande locale 739 , le commerce extérieur stimule la croissance et de nouvelles provinces se mettent elles aussi à produire de la soie 740 . La demande occidentale entraîne alors incontestablement le développement de la sériciculture en Chine 741 . Peu à peu, les exportations de tissus de soie elles aussi, passent de 8% des exportations soyeuses en 1870 à 15 à 25% dans les années 1880 742 . Néanmoins, pour répondre aux exigences de quantité et de qualité des Européens, le marché chinois de la soie doit aussi tenter de résorber ses blocages intrinsèques.

A priori, l'espace et l'organisation du marché chinois de la soie sont plutôt favorables à l'établissement d'un courant d'exportation. Tout repose sur la souplesse, la répartition des risques, les "hongs", les marchands-fabricants, les villes de foires et des réseaux hydrographiques qui sont autant de voies de communication. Selon un article des Annales 743 , la hiérarchie des foires correspond à celle descentres urbains. C'est ainsi que dans les villes ordinaires ne se tiennent que 9 foires par mois contre 15 dans les villes deuxième ordre et tous les jours dans les plus importantes d’entre elles. Toujours selon cette même source, les acheteurs paient par terme et si le vendeur ne connaît pas l’acheteur, ils sont obligés de trouver une connaissance commune qui servira de caution, un médiateur étant toujours nécessaire pour conclure un accord. Les affaires importantes se concluent la nuit car on a alors le temps de discuter 744 . Calquée sur ce modèle, la hiérarchie des centres de commerce détermine celle des intermédiaires avec au cœur du système, les "hongs". Ces dernières associations se divisent en trois grandes catégories, les "warp hongs" qui font le commerce des chaînes 745 , les "cocoon hongs", chargées du trafic de cocons et les plus importantes, les "silk hongs". Pour la plupart ces dernières sont des "local silk hongs" (hsiang-ssu-hang) de petite taille, à faibles capitaux et individuelles mais au-dessus il y a les "silk hongs" aux opérations plus étendues, au capital plus important et pouvant être associées à des entrepôts de Shanghai auxquels elles vendent leurs soies 746 . Quant aux "cocoon hongs", ils sont individuels ou en partenariat mais pas en Cy. Leurs relations avec la filature sont à la commission ou forfaitaires mais en fait, de multiples solutions existent, le commerce des cocons étant très spéculatif 747 . Comme sur les marchés européens, la cohésion de l'ensemble 748 repose sur les épaules des marchands-fabricants ou "chang-fang". Le système du "chang-fang" est l'équivalent du "putting-out system" européen des premières heures de la Révolution Industrielle 749 . Ceux-ci s’occupent d’opérations financières à grande échelle 750 , achètent la chaîne au "ching-hang", la teignent et la tordent 751 mais surtout par l’intermédiaire de la guilde et de nombreux entremetteurs, contrôlent tout. Le développement du commerce inter-régional entraîne celui des chang-fang dont la hiérarchie est déterminée par l’étendue du réseau d'intervention. En définitive, par bien des aspects, le marché chinois de la soie ressemble fort aux autres marchés de production, notamment européens. Il s'en distingue très nettement cependant par son activité permanente 752 , son étendue géographique 753 , sa dispersion, sa spécialisation très poussée 754 , l'extraordinaire variété de ses productions 755 , le nombre de ses animateurs 756 et les risques naturels 757 dont les effets dévastateurs sont malheureusement amplifiés par les méthodes routinières, le manque d'application et de moyens des éducateurs. En fait, la Chine n'est pas "l'Eldorado de la soie" auquel les soyeux occidentaux vont longtemps croire.

La Mission d'exploration commerciale de 1895 témoigne: "en Chine, les éducations sont familiales et elles n’atteignent jamais de fortes quantités, une à deux onces au plus (...) l'éducation est uniquement familiale. Il n'est point de famille de la plus riche à la plus pauvre, jusque dans les yamens des grands mandarins, où ne soit pratiqué l'élevage du ver à soie (...)" 758 .A propos des procédés de tissage, les membres de l'expédition s'étonnent: "Depuis des siècles aucun changement n’est survenu (...) et cette routine invétérée explique la persistance de la grossièreté de la matière soyeuse (...) un fabricant accepte, de père en fils, la même teneur, la même qualité de soie (...) Mêmes soies, mêmes tissus, mêmes dessins depuis des siècles (…) "Il n’est point jusqu’à la mode qui n’abdique ici ses droits. Ses caprices et ses fantaisies sont inconnus et c’est une véritable révolution dans les mœurs qu’un changement introduit dans le costume". Plus loin: "Nous n’avons pu trouver la raison de l’emploi des diverses sortes de mûriers et des préférences qui s’attachent à une espèce plutôt qu’à une autre. Les Chinois que nous avons interrogés nous ont répondu: - J’ai vu faire ainsi mes ancêtres, et si je changeais, cela me porterait malheur! La superstition chez les Célestes se trouve ici, comme partout, dans toute sa grossièreté. (...) Les procédés de filature sont plus que primitifs. Les Chinois n’ont jamais eu l’idée de les améliorer 759 . Leur raisonnement est bien simple: - Ainsi ont fait mes ancêtres, ainsi doivent faire leurs descendants! Aucun argument ne peut venir à bout de leur entêtement. (...) Mêmes soies, mêmes tissus, mêmes dessins depuis des siècles. Il n’est point jusqu’à la mode qui n’abdique ici ses droits. (...) Dans le passé, comme dans le présent, même vêtement (...) Les nuances sont immuables (...)". Et enfin: "(...) le danger qui menace les éducations au Se-Tchouan, c’est le vent brûlant du désert, sorte de sirocco (...). La plus commune [des maladies] et celle qui fait le plus de ravages est la flacherie qui atteint les vers à la montée (...) quelques cas de pébrine (...) Les rats font aussi de grands ravages (...) Les Chinois ne savent à quoi attribuer ces maladies et leurs superstitions sont les suivantes: un mort dans la maison, l’odeur du poisson, même le regard d’un homme qui vient de voir un serpent ou un mort suffit pour faire mourir les vers. Pour prévoir les cours de la feuille de mûrier, le recours à la divination est fréquent. Aussi, pendant la période des éducations, les Célestes renoncent à leurs cérémonies; et ceux qui élèvent des vers à soie se gardent bien d’assister à un enterrement, ou de prier auprès des morts, ou de rendre les devoirs aux ancêtres. (…) Il est fort rare dans cette région que l’élevage de vers à soie ne réussisse pas d’une manière à peu près satisfaisante. Néanmoins, fort peu d’éducations sont complètement exemptes de maladies". Plus que l'accès aux régions séricicoles, le principal problème pour les soyeux lyonnais, c'est avant tout la routine, les superstitions et ce fatalisme qui font que la production moyenne des éducations n’atteigne que "1 à 2 onces au plus" et "le rendement soyeux est certainement de 20% au-dessous de ce qu’il devrait être". Alors qu'au Japon ou en France, à partir d'une once d'œufs, on obtient 110 à 113 onces de cocons, en Chine, on parvient à peine à 15 ou 25. Comment expliquer une telle inertie ? Le poids d'une tradition millénaire est indéniable mais il n'explique pas tout à lui tout seul. Si, par les revenus immédiats que la sériciculture procure par exemple, celle-ci est indispensable aux familles paysannes 760 , elle est aussi subsidiaire en regard des risques qu'elle représente par rapport à d'autres cultures plus sûres, plus rémunératrices, et surtout plus vitales, notamment en période de crise ou de famine.

Dans l’ordre des préoccupations des paysans chinois, la soie arrive en dernière position 761 . C'est là que réside le goulot d'étranglement de la sériciculture et de l'agriculture chinoises. Toutes les cultures sont indispensables parce que vivrières et complémentaires mais, hormis très localement, aucune ne peut faire l'objet d'une spécialisation, notamment dans le cadre d'une agriculture à vocation commerciale. Si elle faisait l’objet d’une mono-activité, la sériciculture exigeant une importante quantité de travail intensif, le travail serait mal réparti dans l’année et le paysan serait obligé de tenter de tirer tous ses revenus d'une seule source bien aléatoire. Le caractère saisonnier de la sériciculture implique par conséquent que l’intérêt du crédit pendant la saison du cocon soit de 10%, ce qui met le paysan entre les mains du marchand qui lui avance l’argent pour l’achat de feuilles 762 . Pendant toute la saison, l’équilibre est dur à trouver entre le risque de ruine si les prix des feuilles chutent et que l’on a planté trop de mûriers et un risque identique si l’on a trop fait de vers à soie et qu’au contraire les prix des feuilles augmentent 763 . En définitive, il ne s’agit plus pour le paysan que d’un jeu où il faut tenter de récupérer sa mise tout en faisant un bénéfice 764 mais comme celui-ci est obligé de vendre avant la sortie de la chrysalide, il ne peut le faire au prix le plus élevé, les transactions sont précipitées et la qualité s'en ressent. Toute anticipation de l’état des récoltes est impossible et le paysan est logiquement condamné à pratiquer la sériciculture à une petite échelle car si elle lui procure des appoints de revenus appréciables, ceux-ci sont trop aléatoires pour investir et se lancer dans une production plus importante. C’est ainsi que toutes les grandes productions agricoles chinoises, riz, thé, soie, élevage avicole ou porcin, étant à la fois complémentaires les unes des autres et concurrentes entre elles, à la fois indispensables tant pour le marché intérieur que pour le commerce extérieur, du fait du manque d’engrais chimiques et de surfaces, condamnées à une mécanisation limitée, exigeant toutes de nombreux bras mais un nombre de bouches à nourrir ne devant pas dépasser un certain seuil critique, l’ensemble ne peut évoluer vers un mode de culture de type industriel à moins de voir se développer des activités compensatrices. De la récolte des feuilles à celle des cocons, l’éducation des vers à soie exigeant de la part d’une main d’œuvre nombreuse un travail intensif et une attention exclusive pendant une centaine de jours, celle-ci sera même souvent négligée au profit de récoltes plus essentielles comme celle du riz qui n’occupe, elle, que 76 jours ou plus lucratives comme celle du thé qui n’impose de bloquer que 126 jours 765 . Si les récoltes de feuilles et les éducations sont possibles toute l’année, celles-ci ne sont commencées, surtout en été, qu’une fois les autres travaux des champs effectués 766 . Ceci explique que ce soit dans la province du Guangdong, là où le climat tropical autorise sept récoltes annuelles de feuilles et où il est possible de combiner adroitement riziculture, pisciculture et sériciculture, qu’une industrie de la soie, vouée à l'exportation grâce au port de Canton, ait eu le plus de chances de se développer 767 . C'est d'ailleurs pourquoi les Occidentaux ont d'abord hésité entre Canton et Shanghai pour y implanter leur tête de pont commerciale et leurs premières filatures à l'européenne. L’industrie de la soie ne pouvait donc devenir le moteur du développement économique du Jiangnan et de la Chine tout entière qu'une fois toutes ces contradictions résolues, c'est-à-dire une fois qu'il était devenu possible pour le paysan de vivre à partir des seules ressources procurées par ce secteur.

Notes
707.

Pour Lilian L.M Li, p.96, l'étude de la réponse de la sériciculture chinoise au commerce occidental passe par ses aspects technologique, institutionnel et quantitatif, quant au marché intérieur, il reste impossible à percevoir, même au XX° siècle…

708.

La campagne de 1875-77 coûte 9 millions de taels par an.

709.

MAE Paris, Asie 1918-1940, dossier n°47, p.8

710.

Si ce choix se justifiait parce que la Russie se faisait menaçante, celui-ci "compromet gravement (...) la dynamique industrielle associée aux programmes de développement naval" (M.C Bergère, La Chine au XX° siècle, tome 1, p.67) et entraînera les défaites face au Japon en 1894.

711.

M.C Bergère, L'Age d'or de la bourgeoisie chinoise 1911-1937, Flammarion, 1986, 370 p, p.69.

712.

"autorenforcement", M.C Bergère, pages 67 et 69. Ce mouvement consiste à s'approprier une technologie étrangère qui a fait ses preuves dans le domaine militaire. C'est ainsi qu'entre 1862 et 1866, les arsenaux de Shanghai (de Jiangnan), de Suzhou, Nankin et Fuzhou, toutes créations de Li Hongzhang, gouverneur de la province du Jiangsu, voient le jour.

713.

"richesse et puissance", N. Wang.

714.

N. Wang

715.

K. C Liu, Anglo-american steamship rivalry in China, 1962.

716.

Mémoire avec cartes et devis pour servir à la rédaction d’un projet de service télégraphique en Chine datant de 1872-1876 dans MAE Paris, CPC Chine, volume 2, pp.213-226.

717.

AN, F 12 7058, les principales maisons de commerce étrangères établies à Shanghai au 31.12.1874. Le détail des sociétés américaines, allemandes, suisses et danoise n'est pas donné.

718.

Kwang-ching Liu; Anglo-american steamship rivalry in China, 1862-1874; Harvard University Press; 1962; 218 p; p.11.

719.

M.C Bergère, p.71

720.

Huang Ping, La concession française de Shanghai, introduction et problématique, Mémoire de DEA sous la direction de Marc Michel, août 1995, Université de Provence Aix-Marseille, IHPOM, 130p, p.37.

721.

MAE Paris, CCC Shanghai tome 11, p.81: "simple local avec bibliothèque, projet qui reste à développer".

722.

Huang Ping,, p.38.

723.

MAE Paris, CCC Shanghai, tome 11, pages 81 et 188. Le consul français qui rapporte ces progrès les approuve par ailleurs.

724.

lettre du 18.12.1870, CCIL fonds "Relations étrangères".

725.

N. Wang

726.

M.C Bergère, p.69,

727.

M. Meuleau, Des pionniers en Extrême-Orient, histoire de la Banque de l'Indochine 1875-1975, Fayard, 1990, 646 p.

728.

L.M Li, p.164

729.

Henri Cordier, Conférence sur les relations de la Chine avec l'Europe, 1901, 16 p.; c'est suite à cet événement que les Chinois se voient imposer le traité de Fou-Tchéou les obligeant à installer des légations en Europe. Autre exemple de fait divers largement colporté en Europe à cette époque et insistant sur l'ignorance de la population chinoise: en 1879, la foule détruit une voie ferrée soit disant parce que les clous qui fixent les rails "peuvent blesser l’épine dorsale des dragons habitant sous la terre"…

730.

Y.P Paillard, Expansion occidentale et dépendance mondiale, A. Colin, Coll. U, 1994, 340 p.

731.

favorisant ainsi les ventes extérieures de la Chine.

732.

MAE Paris CCC Shanghai tome 11: 1872-1876: La monnaie d’argent chinoise est dépréciée de - 21%. "Salaires et prix agricoles tendent à être évalués en argent, bien que payés en cuivre, et l’écart s’accroît entre le taux de change réel qui détermine la rémunération du travail et le taux légal, fixé à une époque où l’argent était cher auquel obéit le paiement de la rente foncière et des impôts".

733.

Haikouan tael équivalent à 6,85 francs à cette époque; selon Philippe Daryl, Le monde chinois, 1885.

734.

L. M.Li, China's silk trade: traditional industry in the modern world 1842-1937, Harvard University Press 1981 288 p. pour toute cette partie sur le secteur séricicole chinois.

735.

Nan-hsun pour sa part est occupée par les Taipings de janvier 1862 à août 1864.

736.

L. M.Li p.121, pp.108 à 127 et 134-135; à Suzhou il s'agit sans doute de filatures à vapeur...

737.

L. M.Li pp.134-135.

738.

MAE Nantes, Shanghai, cartons roses n°5.

739.

L. M.Li p.102. J.A Ganeval, dans son Dictionnaire de Géographie commerciale, Lyon, 1895, précise que pour leur propre consommation, les Chinois préfèrent garder les soies des vers du chêne et de l’ailante, plus solides, et que si jusqu’en 1868 la consommation locale absorbait 50% de la production annuelle, à partir de cette date elle n'en garde plus que 20 % seulement.

740.

L. M.Li p.103

741.

L. M.Li p.107

742.

Lilian M .Li, pp.72-73.

743.

Annales; 1834; VII, p.657.

744.

Enfin, les fraudes et les escroqueries sont fréquentes (mais il s'agit d'un des tout premiers articles des Annales).

745.

Le tissage exige la présence de deux éléments, une "chaîne", disposée longitudinalement, et une "trame", disposée transversalement. Les combinaisons d'entrelacements perpendiculaires de ces deux éléments sont extrêmement nombreuses, elles portent le nom "d'armures". Ces possibilités sont encore multipliées par l'utilisation simultanée de plusieurs chaînes et de plusieurs trames de diverses couleurs. On rencontre cependant plus fréquemment certaines armures et surtout les trois qui sont données comme "fondamentales": le taffetas, le sergé et le satin auxquelles on peut y ajouter le velours.

746.

Lilian M .Li, p.158

747.

du 18 mai au 4 juin dans le Jiangnan.

748.

En définitive, il existe tout un marché de fournisseurs pour les différents stades du travail de la soie qui fournissent absolument de tout et très peu de paysans assurent toutes les opérations du mûrier au tissage.

749.

Les relations sont de type employeurs-employés: les chang-fang apportent la soie grège et parfois le métier, les contrats sont écrits suivant les pratiques de la guilde locale, les paiements se font en nature, en pièces de tissu. Ils peuvent contrôler de 100 à 300 métiers chacun. A partir du XVIII° siècle cependant, ce système connaît un recul évident. Lilian L.M Li, pp.51-53.

750.

mais pas au niveau de la production, L.M Li, p.53.

751.

Ils font de même avec la trame qu'ils achètent au "ssu-hang", la classent et la teignent. La vente des produits de la soie peut également se faire par simples marchands itinérants ou en magasins individuels, L.M Li, p.54.

752.

Le climat de mousson aidant, des premiers jours de mai au mois de décembre, Canton connaît sept récoltes de cocons par an, ce qui explique que le marché soit tenu en haleine toute l’année.

753.

Les principales régions séricicoles sont la vallée du bas fleuve jaune, les milieu et bas du Yangtze et le Szechwan.

754.

Les soies appelées "Taysaam" proviennent par exemple de la région du Grand Canal, tandis que les "Yuen-fa" sont originaires des villes de Hai-ning et Youen-Hoa, Léon Clugnet.

755.

Les qualités sont nombreuses suivant le pays, le district, l’éleveur et surtout les procédés de filature. A Shanghai, par exemple, rien que pour les tsatlees, cinquante cinq chops sont recensés sans tenir compte des sous-divisions au sein même des chops. Ainsi, on distingue les Fish & Pagoda Red, Green, Yellow ou bien les Red Pagoda 2, 3, 4, etc... ou bien encore les Gold Dollar SSS, SSSS, SSSSS, etc... MAE Nantes, Shanghai, cartons roses n°21, "affaires diverses, 1860 à 1885", pp.23-33, catalogue de 1881. En règle générale, les soies sont désignées par le nom de la province et du district dont elles proviennent. Dans le Jiangnan, les soies fines vouées à l'exportation sont appelées "Tsatlees" (L.M Li, p.27), elles se distinguent des soies grossières réservées pour le marché intérieur appelées "Taysaams". Le ver à soie du chêne donne la soie "tussah" ou "wild silk", c'est-à-dire "soie sauvage". Les soies tsatlees produites dans les filatures sont divisées en sept classes: "curio" ou "extra", n°1, n°2, n°3, n°4, n°4,5 et n°5 tandis que les "re-reels" ("redévidées" et destinées la plupart du temps au marché de New York) sont divisées quant à elles en cinq catégories: "extras", n°1, n°2, n°3 et n°4. Les "grappes" chinoises sont des soies désignées par le mode de pliage. Enfin, les soies d’Europe sont "fines" tandis qu’en Extrême-Orient, où les titres des soies sont plus élevés, seules les "Japon-filature" sont considérées comme "fines" elles aussi.

756.

Au niveau du tissage, par exemple, les "chi-hu" sont des ateliers avec quatre ou cinq métiers, vingt au maximum, L.M Li, p.55.

757.

Le mûrier n'est pas exigeant, aucun sol spécifique n’est nécessaire et pour un maximum de productivité, il faut juste drainer et fertiliser, ce qui explique qu'il soit souvent planté le long des canaux, qui fournissent une boue fertilisante, et à flanc de collines. Par contre, des pluies suivies d'inondations comme en 1888-1889 sont des catastrophes car les mûriers restent les pieds dans l’eau, les feuilles jaunissent et tombent; si cela se produit au moment de la quatrième mue, l’éducation risque d’être compromise au moment où le besoin en feuilles est considérable. MAE Paris, CCC Shanghai, tome 14, p.194. En ce qui concerne les vers, parce que les éducations se font la plupart du temps en plein air, (or, pour le bombyx, il faut une température toujours supérieure à 15°), ceux-ci sont très exposés aux aléas climatiques: "La température a une grande influence sur la durée du sommeil ou mue, ainsi que sur le temps qu’ils mettent à s’endormir. Avec un froid vif, ils restent quelquefois dix jours avant de tomber dans cette sorte de léthargie et quelquefois le sommeil dure quatre ou cinq jours au lieu de 24 h. En général, les vers sont plus vigoureux quand il fait froid mais on doit avoir grand soin que la feuille qui leur est donnée soit bien sèche et qu’elle n’ait pas souffert de la gelée blanche." A Pékin, où la température passe en-dessous de 0°, les bourgeons ne viennent qu’en avril et les mûriers perdent leurs feuilles en septembre, il n’y a qu’une éclosion de vers à soie par an, à Han-kéou, la température moyenne est de 18,7° (0 à 33°) et le climat est plus continental qu’à Shanghai, il n’y a donc que deux récoltes par an (printemps et automne). MAE Nantes, PER 459 enquête de N. Rondot. Pour que le ver à soie se développe, il faut un climat chaud et sec, tandis que pour les mûriers, il faut un climat chaud et humide.

758.

Mission lyonnaise, p.317.

759.

"L’ouvrier chinois, pour faire une étoffe un peu compliquée, doit savoir par cœur les lisses qu’il a lever, et il devient lui-même une vraie machine". MAE Nantes, PER 459 enquête de N. Rondot.

760.

La meilleure preuve en est qu'en 1867 l’empereur ait interdit l'exportation de cocons pour éviter que du travail ne soit ôté aux familles chinoises.

761.

Pendant l’éducation, il faut beaucoup de main-d’œuvre dont le coût est estimé de 30 à 50% du coût total et, une fois le cocon achevé, il n’y a plus de travail; Kyang Tsing Tung-chun, p.30 et Lilian M. Li, p.148. Somme toute, du point de vue du paysan chinois, le seul intérêt de la sériciculture réside dans le fait qu'elle lui procure de l’argent "cash" L.M. Li, p.149.

762.

Ceci explique la misère des paysans et le surnom des marchands de soie, "the silk devils", L.M Li, p.160. Le caractère saisonnier de ce commerce explique également que le nombre de cocoon hongs soit difficile à cerner, la durée de vie et l'activité de ceux-ci pouvant être très provisoires.

763.

Ou ruine encore si l’on a trop fait à la fois de feuilles et de vers et que la demande n’est pas au rendez-vous. Lilian M. Li, p.147.

764.

L.M Li p.154.

765.

Durant la récolte de printemps, le paysan ne peut rien faire d’autre, les écoles sont fermées L.M Li, p.19. 196 jours sont nécessaires pour les feuilles de mûriers, L.M Li, p.142. Les champs exclusivement consacrés aux mûriers sont rares; Lilian M. Li, p.12.

766.

On plante le riz ou on s’occupe d’autres récoltes. Lilian M. Li, p.18.

767.

4/10e des terres étaient ainsi consacrées à des bassins procurant à la fois poissons et boue fertilisante pour les plantations, les 6/10e restant étant quant à eux plantés en mûriers. Grâce à ce système, L.M Li, page 150, estime qu'en 1923 pour un paysan ayant 10 mous, les revenus pouvaient être de 939 yuans, soit 120 tirés des ventes de poisson et surtout 819 des ventes de feuilles.