6.5. LES PRESENCES FRANCAISE ET LYONNAISE EN CHINE AVANT 1895

En 1893, le consul français de Shanghai rappelle que le commerce d'exportation de la Chine vers la France est important mais qu'il "n'est pas entièrement, tant s'en faut, entre nos mains. Une grande partie des soies destinées à Lyon et Marseille est expédiée par des maisons anglaises et suisses" 1112 . Celui-ci souligne aussi le fait que les produits français ne correspondent pas aux besoins chinois ou qu'ils ont fort peu concurrentiels par rapport aux produits japonais, américains ou anglais. Il joint enfin un rapport de 18 pages dans lequel il préconise d'adapter les produits, notamment les cotonnades, en utilisant la base du Tonkin par exemple 1113 . En 1895, au titre des principales maisons établies à Canton, J.A Ganeval cite la firme française Cozon & Giraud, puis Arnold Karberg & Cie, Carlowitz & Cie, Reiss & Cie, Siemssen & Cie, soit quatre compagnies allemandes, Dent & Cy et Rowe & Cy, deux anglaises, enfin une américaine, Russel & Cy. Dans la liste des Français établis dans l'arrondissement consulaire de Canton deux ans plus tard, on relève la présence de deux inspecteurs des soies, Robton et Barmont, le second étant de Lyon, tout comme les deux autres inspecteurs des soies dont les noms figurent, Paul Crépier et J.F Trévoux 1114 . La même année, les maisons de Shanghai exportant des soieries de Chine ne seraient que Olivier, de Langenhagen & Cie, Racine & Cie, A. Karberg & Cie, Carlowitz & Cie 1115 . L'influence anglaise dans le milieu lyonnais de la soie se fait toujours autant ressentir d'une façon ou d'une autre. Par exemple, M. Lintilhac, associé de la maison Dufour frères de Lyon, prend la succession de cette même maison en août 1893. Le consul en est d'ailleurs averti par P. Lintilhac & Cie & Great Winchester de Londres. C'est à cette occasion qu'il est rappelé que dans une lettre d'avril 1877 Dufour frères de Lyon voulait s'établir à Shanghai sous la raison sociale "Dufour Brothers & Cy London" et "Dufour frères & Cie", le gérant en aurait été l'allemand Aretz auquel la protection consulaire aurait alors été accordée 1116 . Autres exemples, une feuille adressée à Chabrières, Morel & Cie à Lyon donnant les cours de la soie en août 1896 est en anglais 1117 et les échantillons de soieries chinoises transmises à la CCIL en 1897 le sont de la part de M. Haas, consul anglais 1118 .

Dans les années 1890, les négociants ont les mêmes problèmes que trente ans auparavant. Ainsi, en 1892, un "silk & silk waste public inspector", Paul Genin, fait une demande de "transit-pass" auprès du consul afin de pouvoir se rendre vers l'intérieur du pays. Trois ans plus tard Paul Brunat demande l'intervention du consul car des balles de soie sont, selon lui, illégalement retenues à une "barrière du Nord" parce que leur poids s'est révélé supérieur à celui déclaré au départ, l'auteur évoquant l'humidité pour expliquer ce différent. Deux jours plus tard il remercie le diplomate pour son intervention auprès du Daotai, dénonçant au passage le chantage qu'exercent les officiers chinois qui consiste, en profitant du temps pluvieux, à ne laisser passer les bateaux chargés de cocons qu'à la condition que ceux-ci s'acquittent d'un petit supplément non prévu par les traités 1119 . La même année, 1895, une lettre de remerciement adressée au consul de France à Shanghai pour son intervention auprès du vice-roi de Nankin, confirme effectivement l'existence de pratiques frauduleuses 1120 : "Depuis une quinzaine d'années j'ai fait établir dans différents endroits des environs de Wuxi, Loza1121, Chuza (...) etc...des magasins pour l'achat des cocons et des fours pour les sécher. Ces magasins et ces fours ont été construits par mes mandataires chinois (...). Ils ont établi des hongs leurs noms (...)". L'auteur qui apparemment travaille pour la maison Russell & Cie, dénonce alors les agissements de certains qui vont chercher des cocons de qualité inférieure à ceux de Wuxi et les mènent dans cette localité pour profiter de sa réputation afin de vendre leur marchandise plus cher: "Ces individus sont ordinairement des lettrés ou de petits mandarins ou apparentés à des gens influents (...) si nous refusons d'accepter leurs cocons à leur prix, ils se livrent à des actes de violence, brisent nos poids et menacent de faire saccager nos établissements par des gens à leur solde.(...) A Chuza, petit village à environ 10 miles ou 30 lis de Wuxi j'ai un hong établi depuis 12 ans par mes employés sous le nom de "Kuchun" et où nous achetons tous les ans environ 12.000 piculs de cocons frais (...). Cette année un certain "Wantaya", lettré de Wuxi dont l'oncle, un nommé Wankosen a, paraît-il rempli des fonctions de Chenfou à Huzhou, s'est associé un individu de mauvaise réputation nommé Yantochi, lui a fait acheter des cocons de qualité inférieure à Wishin et à Leyang, localités distantes de 50 à 80 miles (...) et dans la nuit du 1er au 2em jour de la 5eme lune (24-25 mai), il est venu avec son associé apporter ces cocons à notre hong de Chuza (...). Le prix des bons cocons de Chuza était de 28 à 29 $. Wantaya a prétendu vendre ses cocons au prix de 32 $. Naturellement le chef du hong a refusé de les acheter (...) valant à peine 15 à 20 $ et de plus parce que ces cocons n'étaient pas de la localité et que l'achat de ces cocons, vu leur quantité (...) nous auraient empêché d'acheter les cocons de la localité (...) ce qui nous aurait attiré l'animosité des paysans dont nous n'aurions pu acheter les cocons. Alors il est devenu insolent et agressif et insultant le chef du hong, il a menacé de tout détruire (...) puis ameutant les mauvais sujets qui, dans ce cas, sont toujours prêts à piller, a forcé les portes, brisé les poids, démoli les portes des fours, renversé les paniers de cocons. Naturellement au milieu de cette bagarre les achats ont été arrêtés, les gens paisibles des environs emportant leurs cocons pour éviter de les voir abîmer et la place restant à Wantaya et à ses compagnons. Dès le commencement de ces désordres le chef du hong avait dépêché un express par bateau à mon compradore. Cet express nous est arrivé dans la soirée du deuxième jour de la 5eme lune, soit le 25 mai (...). Celui-ci [le compradore] a immédiatement envoyé à Wuxi demander l'aide du "Cheshien" (Zhixian) pendant que je me transportais moi-même avec mon compradore à Chuza (...). Là, j'ai trouvé dans la cour environ 300 piculs de cocons appartenant à divers spéculateurs tels que Wantaya (...). Tous ces gens tenaient le hong envahi et ne permettaient pas à nos gens de continuer les achats (...). J'ai essayé par l'intermédiaire de mon compradore de leur faire entendre raison (...) mais Wantaya est resté inébranlable jusqu'à ce qu'enfin les envoyés du "Cheshien"(Zhixian) soient arrivés vers six heures du soir. Alors, pendant la nuit tous ces gens sont partis emportant avec leurs cocons environ 13.000 de nos paniers et 5 à 6 piculs de nos cocons et le surlendemain seulement nous avons pu recommencer à acheter quelques cocons mais le meilleur moment des achats était passé, les paysans ayant préféré aller vendre leurs bons cocons dans les autres localités, à d'autres acheteurs et nous n'avons fait que de mauvais achats. Le préjudice qui m'a été causé par ces faits est considérable et je l'estime à 4.000 taels environ (...)". L'auteur termine en rappelant que dans une autre affaire de même type, "S. Rey, sujet français, un de mes directeurs de filature" a été insulté et qu'un directeur italien, M. Riva, a été victime de jets de pierres et a du se réfugier sur son bateau.

A ces conditions d'exercice déjà pénibles, il convient d'ajouter les propres défaillances françaises. En voilà un exemple 1122 , celui-ci méritant d'être développé tellement il illustre un profond manque d'efficacité. Tout commence le 20 septembre 1893 quand U. Pila, vice-président du Conseil supérieur de l'Exposition Universelle de Lyon, informe le consul français à Shanghai de la prochaine tenue d'une exposition coloniale. Le consul répond le 30 du même mois qu'il a répercuté l'invitation de Pila auprès de MM. P. Brunat, Lajeat, fondé de pouvoir de la maison MM. Chauvin, Chevalier & Cie, M. Roche (?) fondé de pouvoir de la maison U. Pila et M. Rousha (?), inspecteur des soies de Jardine Matheson & Cie qui, tous, à l'initiative du consul, ont fondé un comité shanghaien pour l'Exposition lyonnaise dont Brunat est le président. Le 7 décembre 1893 U. Pila envoie une liasse de brochures sur l'Exposition avec brochures de demandes d'admission pour exposer. A cette occasion, les MM accordent -30% aux objets envoyés pour y être exposés et le gouvernement chinois exonère des droits d'exportation les soies et soieries qui y seront envoyées. Le 29 décembre, U. Pila félicite le consul pour son idée de comité: "nous n'oublierons pas que c'est à des concours aussi précieux et aussi actifs que le vôtre que ce succès sera dû". Quatre mois plus tard, dans une lettre du consul à Pila du 16 février 1894,on lit: "le comité shanghaien a fait tout ce qui lui était possible pour obtenir un résultat. Malheureusement, le temps était très limité et il n'a pu réunir tous les concours des maisons chinoises". Le Ministre des Affaires étrangères intervient donc en envoyant une lettre au consul dès le 20 février: "ce concours [l'Exposition lyonnaise] qui semblait ne devoir, au début, ne présenter que le caractère d'une entreprise de société privée1123 a depuis lors obtenu l'appui moral et le concours financier de diverses autorités lyonnaises. M. le Ministre du Commerce de son côté, vient de décider qu'il lui accorderait également son patronage et qu'il déposerait prochainement un projet de loi tendant à l'ouverture d'un crédit spécial destiné à participer aux frais de la future exposition lyonnaise. Dans ces conditions je ne puis que vous prier de continuer les démarches que vous auriez faites, au reçu de l'avis du maire de Lyon en vue de faire connaître aux négociants et industriels de votre circonscription l'entreprise qui se prépare. Vous voudrez bien toutefois maintenir à ces communications un caractère purement officieux (...). Je n'ai pas besoin d'ailleurs d'appeler votre attention sur la date rapprochée à laquelle doit s'ouvrir le concours dont il s'agit et sur l'urgence des mesures que vous croirez devoir adopter conformément aux présentes instructions (...)". Une seconde lettre de Casimir Perrier datée du 3 mars 1894 est envoyée à M. Dubail, consul, l'informant des réductions des MM pour les marchandises destinées à l'Exposition lyonnaise: "je vous prie en me référant à ma circulaire du 20 de ce mois, de vouloir bien communiquer ces renseignements aux négociants de votre circonscription". Finalement, dans une dernière missive du consul du 12 avril 1894 accompagnée de la lettre qu'il avait envoyée à U. Pila et accusant réception des courriers du 20 février et du 3 mars, on lit: "nous avions été malheureusement saisis un peu tard de la question et notre action s'est trouvée limitée par les délais de voyage et d'envoi des objets à exposer (...) et j'espère que malgré ces retards et ces difficultés, le commerce de Shanghai pourra y figurer honorablement (...)". Comme auparavant, ce manque d'efficacité est dénoncé, cette fois-ci par G. François dans son ouvrage Le Commerce 1124 où l'on lit: "l’organisation des consuls à l’étranger n’est pas sensiblement différente de celle qui existe en France mais il est à remarquer que les diplomates étrangers accordent une attention plus grande aux questions financières et économiques" (...). "Ils [les consuls] doivent (…) rechercher et centraliser les renseignements et informations utiles au commerce, les communiquer à tous ceux qui s'adressent à eux (…) ils doivent faire office d'observateurs économiques".

Concernant les lijins, le négociant anonyme qui rapportait devoir payer 5.000 taels de droit de lijin pour 1.000 piculs de cocons secs en 1881, précise qu'en 1895, pour 6.000 piculs achetés dans le Kiangtzu, il a déboursé 54.000 taels de lijin tandis que dans le Chekiang, où il s'est procuré 1.200 piculs, il a payé 14.400 taels de lijin, soit en taxes diverses, un total de 75.000 taels 1125 . Si ce témoignage n'est pas fantaisiste, il est vrai que les lijins par picul sont bien passés de 5 à 9 taels mais si l'on tient compte de la dévaluation de l'argent sur lequel s'étalonne la monnaie chinoise, on peut dire que cette augmentation ne fait que compenser la perte liée au change. En effet, en 1896 par exemple, la CCIL note que la dépréciation de l'argenten Chine entraîne une hausse des taxes télégraphiques de la part de l'Eastern Extension Cy et de la Great-Northern Telegraph Cy dans le sens Chine-Europe, soit + 37,5% pour l'Europe, + 43% pour l'Amérique et + 100% pour Hong-Kong-Shanghai 1126 . "Toutefois, les moyens d'action proposés par la Chambre de Commerce de Hong-Kong et tendant à la création d'une ligne concurrente par la voie du Pacifique n'ont pas paru au Syndicat des Marchands de Soie de nature à trouver un concours financier sur notre place". Autre problème inchangé, en 1895, J.A Ganeval rapporte l'arrivée à Shanghai du Yarra et du Salazie jaugeant chacun plus de 4.000 tonnes mais précise: "les exportations de France en Chine sont, (…) tout à fait insuffisantes pour lui assurer des chargements: ce n'est pas le transport de quelques caisses de vin, de liqueurs et de conserves qui pourrait couvrir les frais de charbon de paquebots de cette dimension et acquitter un péage énorme au canal de Suez. (...) Un fait demeure certain, c'est que pour les Messageries Maritimes la grosse question est d'avoir des cargos suffisants pour leurs départs d'Europe". Problème nouveau, par contre celui dont il est question dans une lettre du 22 avril 1896 dans laquelle "E. Bavier & Cie (Lyon, Milan, Marseille, Shanghai)" se plaint d'une ouvrière faisant du grabuge dans la filature de Jeay-fong dont ils sont les agents 1127 . Du côté des banques pour finir, rien de bien nouveau quand on lit René Girault 1128 : "les banquiers français et les soyeux lyonnais attirés par les perspectives commerciales (...) sont décidés à alimenter financièrement une nouvelle banque, la Russo-chinoise1129, fondée en janvier 1896 sous la protection de l'Etat russe (...)." Mais la collaboration entre les cinq administrateurs français et les cinq russes est impossible et les hommes d'affaires se détournent d'elle pour s'allier aux capitalistes belges 1130 . Au bout du compte, force est de constater que les Français ne profitent pas réellement des circonstances pour affermir leur présence en Chine. Comment expliquer une telle apathie ?

Les raisons sont nombreuses. Première de celles-ci, un protectionnisme viscéral freinant toute initiative qui tendrait à développer une industrie concurrente. C'est ce à quoi fait allusion cette remarque du consul de Shanghai des années 1870: "la France n'est pas fort intéressée au développement de cette industrie [de la soie] dont les premiers essais ne paraissent pas être sans avoir déjà porté préjudice à notre fabrique des Cévennes" 1131 . Vingt ans plus tard, on retrouve la même méfiance vis-à-vis de la Chine lorsqu'on lit dans les CRT: "quoique la Chine nous ait envoyé 11 M FF de ses tissus corah (...) Il y a là néanmoins pour l'avenir un nouveau danger pour nos producteurs" 1132 . On eut évoquer ensuite la méconnaissance totale ou partielle du monde chinois de la soie. Par exemple, le 16 février 1894, la société E. Béranger de Chamaret dans la Drôme, contacte le consul français de Shanghai pour lui demander notamment si "la province qui produit des soies Tsatlees est loin de Shanghai" car elle projette d'y monter une filature à l'européenne. Enfin, il ne faut pas nier un certain mépris, une certaine suffisance, Claudel, diplomate à Shanghai s'exclamant au lendemain de la défaite chinoise: "la Chine n'est pas comme la Turquie un homme malade, c'est un cadavre prêt à être dépecé et qui s'offre lui-même au couteau". 1133 La raison essentielle reste néanmoins le cruel manque de moyen lié à des résultats économiques médiocres. L'impulsion est bien donnée par un Etat de plus en plus interventionniste 1134 , un taux d'escompte stable 1135 et par une phase de hausse des prix mais les résultats commerciaux restent très largement insuffisants. La France qui assurait 12,7% du commerce mondial en 1875 alors que l'Allemagne et Etats-Unis en réalisaient respectivement 11,1 et 9,1%, n'en assure plus que 7,6 en 1913 contre 18,1 pour l'Allemagne et 15,4 pour les Etats-Unis 1136 . Alors que durant la période 1876-80 la France comptait pour 16% des exportations de produits manufacturés, elle n'en assure plus que 12% en 1911-1913. A la fin du siècle, onze postes sont supérieurs à 100 millions de francs mais deux ne sont que des ré-exportations de produits bruts non modifiés, en l'occurrence la soie et la laine. Le seuil des 200M FF n'est alors franchi que par le vin ainsi que les tissus de soie et de laine, et aucun n'est supérieur à 400 M FF. Les produits pas ou peu élaborés occupent onze postes sur vingt cinq. Pour un pays industrialisé, la France exporte peu de produits métallurgiques, chimiques ou mécaniques. Les postes importants déclinent ou stagnent après 1870, sauf les tissus de coton grâce aux colonies. Le secteur des tissus de soie s'effondre en valeur relative, chutant de 23 à 7,4% des ventes nationales 1137 . Néanmoins, la part du commerce extérieur dans le produit national français est de plus en plus important puisque de 1850 à 1910, celle-ci passe de 7,4 à 15,3%. Alors que deux clients seulement absorbent 72% des tissus de soie que nous vendons, un seul 46% de ceux de laine et deux 30% de ceux de coton, parmi lesquels l'Angleterre 1138 et les Etats-Unis, le marché américain est de plus en plus difficile et les ventes de plus en plus aléatoires 1139 . En ce qui concerne les importations françaises, le niveau de 1880 est retrouvé seulement en 1906 1140 et en 1913, celles-ci se composent encore à 24% de produits alimentaires et à 53% de matières premières, 40% agricoles et 13% industrielles 1141 .

Pour remédier à une telle situation, une réforme du corps consulaire est entreprise. 1880-1900 est la période de création des conseillers du commerce extérieur, notoriétés commerciales françaises enrôlées pour développer le commerce d'exportation. En 1909, ils sont au nombre de 1.177 1142 . En 1902 passe le décret du 10 juillet par lequel les concours d'entrée dans la carrière diplomatique consulaire sont ouverts aux jeunes diplômés de l'Ecole des hautes études commerciales et des écoles supérieures de commerce agréées par le gouvernement. En 1896, la Chambre de Commerce française à New York est créée et dès l'année suivante, le commerce national peut s'appuyer sur 35 Chambres de Commerce à l'étranger 1143 . Le 4 mars 1898, l'office national du commerce extérieur est lui aussi créé. Son but est de "fournir aux industriels et négociants français les renseignements commerciaux de toute nature pouvant concourir au développement du commerce extérieur et à l'extension de ses débouchés dans les pays étrangers, les colonies françaises et les pays de protectorat" 1144 . Jean Perrier, le premier attaché commercial en Angleterre en 1904, nous livre un intéressant témoignage sur la portée réelle de ces réformes 1145 : "la représentation économique de la France à l'étranger était devenue à partir de 1908, l'un des outils les plus perfectionnés du monde. Toutefois, la structure de cette représentation (...) paraissait encore insuffisamment régénérée (...) Espagne et Italie comptaient 17 et 16 postes rétribués contre 7 pour les Etats-Unis (...)". J. Perrier est déçu car il y a trop de papiers. Sa correspondance est de 900 lettres en 1904 contre 5.000 en 1911. Et puis: "la grande plaie de l'institution résidait dans une mobilité qui ne donnait à certains postes aucune continuité dans le travail". On comptait 1.200 conseillers du commerce extérieur en 1909 contre moins de 800 en 1914: "(...) le Ministère du Commerce commençait à percevoir les premières manifestations du fiasco (…) pour quelques Chambres de qualité (...) combien de compagnies qui ne firent que végéter puis agoniser! De 1887 à 1896 les Chambres de Commerce nouvellement créées à Rangoon, Shanghai (...) périclitent les unes après les autres faute de moyens suffisants peut-être, faute d'ardeur chez les commerçants français sans doute" 1146 .

Dans de telles conditions, la politique et le commerce extérieur français glissent lentement, insidieusement, vers le repli, les alliances, le protectionnisme et pour finir, le colonialisme. Entre 1885 et 1889, les affaires Boulanger et Schnaebelé mettent la revanche à l'ordre du jour tandis que le conflit franco-chinois au Tonkin jette le doute dans l'opinion publique: les conquêtes coloniales sont différées. Mais en 1887-88, une très forte détérioration des rapports entre la France et l'Italie, notamment à propos du vin, relance une "guerre douanière" qui existait alors à l'état larvé, et l'Italie se rallie à la Triple Alliance. Alors que les attitudes étaient diverses suivant les moments et les lieux, dans les années 1890, "un consensus favorable au principe de la colonisation s'affirme dans la psychologie collective" 1147 . La conjoncture politique intérieure est alors favorable avec notamment la politique de ralliement des catholiques à la République. Il y a équilibre en Europe et les radicaux français se rallient eux aussi à la politique coloniale. L'accord franco-russe enfin assure la sécurité de la France 1148 . Les choses vont alors très vite. En 1890, l'Afrique française est créée, puis en 1892 le groupe colonial à la Chambre et en 1893 l'Union coloniale. Au milieu d'une Chambre indisciplinée, il existe désormais un "parti colonial" très influent. Parmi les membres du CAF il y a J. Charles Rou, député de Marseille, vice-président des Chambres de Commerce de Nantes, Lyon, Bordeaux et le banquier Aynard. Objectifs commerciaux et politiques sont mêlés, les liens personnels nombreux entre les membres du CAF, le Quai d'Orsay et les membres du département des colonies. Un groupe colonial se crée également au Sénat. L'Union coloniale notamment est un "syndicat des principales maisons françaises ayant des intérêts dans les colonies" 1149 . Comptant 40 membres à sa fondation et ses vices-présidents étant Pila et Maurel, de Bordeaux, très engagé au Sénégal, elle en rassemble 243 en 1893 et 1.219 en 1899. Rapidement, elle évolue vers un "office colonial privé et un organisme de propagande coloniale", "un grand service de renseignements à la disposition des affaires" 1150 . Elle a son périodique, la Quinzaine coloniale, organise des conférences sur le modèle de celles de la Société de Géographie et assure des cours libres d'enseignement colonial. Vers 1892, apparaissent les insultes "bicot", "Pavillon noir" ou "boer", l'année suivante, une armée coloniale est créée puis successivement le Comité Dupleix, le Ministère des Colonies, la Ligue coloniale française et en 1895, le Journal des Economistes lance le mot "colonialisme" 1151 . Dans ce contexte, les importations de denrées exotiques et de matières premières en provenance d'Asie, notamment soie et caoutchouc, et de l'hémisphère Sud, en l'occurrence la laine, prennent une importance particulière.

En même temps que cette politique colonialiste, de leur côté, les Chambres de Commerce de Bordeaux, Rouen et Nantes se sont finalement ralliées dans les années 1880-85 à une autre politique, complémentaire en cette période de tensions internationales, le protectionnisme. Le tarif Méline est voté en 1892 et la "loi du cadenas" appliquée cinq ans plus tard 1152 . Loin de résoudre le problème de notre commerce extérieur, ces mesures créent au contraire de nouvelles difficultés pour nos industries parmi lesquelles la Fabrique lyonnaise 1153

Evolution du commerce extérieur de la Fabrique lyonnaise en poids et en valeur entre 1879 et 1889
Evolution du commerce extérieur de la Fabrique lyonnaise en poids et en valeur entre 1879 et 1889

(source : Léon Permezel, rapport à la CCIL, 1890)

Production française de soieries teinte en pièce par centres producteurs en fonction du nombre d’ouvriers [A] ainsi qu’en valeur et en pourcentages [B] en 1889
Production française de soieries teinte en pièce par centres producteurs en fonction du nombre d’ouvriers [A] ainsi qu’en valeur et en pourcentages [B] en 1889

(source : Léon Permezel, rapport à la CCIL, 1890)

Importations lyonnaises de soieries par origines et exportations par destinations à la fin des années 1880
Ventilation des demandes de la CCIL entre 1869 et 1888 en francs et pourcentages par rapport au total
Ventilation des demandes de la CCIL entre 1869 et 1888 en francs et pourcentages par rapport au total

(source : CCIL/CRT)

Les CA respectifs des succursales de la maison Arlès-Dufour en 1882 CA total = 76739416 francs
Les CA respectifs des succursales de la maison Arlès-Dufour en 1882 CA total = 76739416 francs

(source : P. Cayez, thèse, tableau n°22)

Evolution du nombre de commissionnaires en soieries entre 1853 et 1890
Evolution du nombre de commissionnaires en soieries entre 1853 et 1890

(source : P. Cayez, p.46)

Geostratégie du commerce de la soie : l’Asie en 1912
Geostratégie du commerce de la soie : l’Asie en 1912 Les zones sericicoles de l’Orient au cœur des luttes impérialistes
Geostratégie du commerce de la soie : Afrique du nord-est et Europe orientale en 1914
Geostratégie du commerce de la soie : Afrique du nord-est et Europe orientale en 1914 Une dangereuse amplification de la compétition imperialiste autour du Canal de Suez
The « break up of China » : les étrangers en Chine en 1913
The « break up of China » : les étrangers en Chine en 1913

(sources : J.L. Miège, N. Wang, M. Meuleau et …Le Petit Journal !)

Le nombre d’étrangers en Chine en 1875 et 1917 par nationalités
Le nombre d’étrangers en Chine en 1875 et 1917 par nationalités total 1875 : 3.579 total 1917 : 220.485

(source : Chong Su See ; op.cit. p.395)

Répartition des obligations du gouvernement chinois par pays en 1902 et 1930
Répartition des obligations du gouvernement chinois par pays en 1902 et 1930
Les relations sino-étrangères entre 1895 et 1905 : un malentendu historique.
Les relations sino-étrangères entre 1895 et 1905 : un malentendu historique. Mesure de présence étrangère en Chine, fin XIXe -début XXe siècles [A.1 et A.2]. La perception européenne de la Chine au début du XXe siècle : un empire immobile et tortionnaire [B]. Une Chine tiraillée entre volonté d’adaptation et refus de la coopération [C]

(sources : Chong Su See et L. Pann pour [A1], BCAF pour [A.2], Felice Beato pour [B], BCEO et imagerie d’Epinal pour [C])

Exportations des principaux produits soyeux à partir de Canton par nombre de balles, destinations et nationalités des pavillons de transport en 1911-1912
Exportations des principaux produits soyeux à partir de Canton par nombre de balles, destinations et nationalités des pavillons de transport en 1911-1912

(source : MAE Paris NS Chine 580)

Les exportations de soie de Shangai en 1906-1907 par principales maisons exportatrices en pourcentages par rapport au total de la quantité exportée (mesurée en balles de 50 kilo) total du nombre de balles exportées : 69584 balles
Les exportations de soie de Shangai en 1906-1907 par principales maisons exportatrices en pourcentages par rapport au total de la quantité exportée (mesurée en balles de 50 kilo) total du nombre de balles exportées : 69584 balles

(source : MAE Paris NS Chine 578)

Les exportations cantonaises de balles de soie par maisons en 1909-1910 par principales maisons exportatrices et en pourcentages par rapport au total de la quantité exportée. Total des exportations : 46625 balles
Les exportations cantonaises de balles de soie par maisons en 1909-1910 par principales maisons exportatrices et en pourcentages par rapport au total de la quantité exportée. Total des exportations : 46625 balles

(source : MAE Paris NS Chine 578)

Les exportations de soies grèges et ouvrées de Chine entre 1879 et 1884
Les exportations de soies grèges et ouvrées de Chine entre 1879 et 1884

(source Natalis Rondot, 1887)

Les exportations de soie de Chine (à partir de Shangai et de Canton) et du Japon (à partir de Yokohama) entre 1871 et 1913 en kilo
Les exportations de soie de Chine (à partir de Shangai et de Canton) et du Japon (à partir de Yokohama) entre 1871 et 1913 en kilo

(source : MAE Nantes Shangai cartons roses n°47, citant J. Knight, attaché commercial pour l’Extrême-Orient et membre du Comité de la Chambre de commerce française de Chine)

Notes
1112.

"La province du Setchouen produit beaucoup de soie mais son commerce "est accaparé par un commerçant anglais seul installé à Tchang-King." Tcheng Tse-sio, p.83 reprenant un extrait de la mission de 1895.

1113.

MAE Paris, CCC Shanghai, tome 15.

1114.

AN F12 7414.

1115.

MAE Paris, CCC Shanghai, tome 15, note du 24 mars 1897.

1116.

Intéressant: en 1877, cette maison "n'avait pas manifesté le désir de se faire inscrire au consulat général"; p.121. MAE Paris, CCC Shanghai, tome 15, p.47 et p.50.

1117.

MAE Nantes, Shanghai, série rose n°23.

1118.

CCIL / CRT 1897; p.87.

1119.

MAE Nantes, Shanghai, série rose n°22, affaires diverses; 1886 à 1893 demande de deux transit pass pour 50 piculs de soies sauvages le 2 mars 1893 de la part de Paul Brunat; le papier est à en-tête de "the Shanghai Silk filature limited" mais ces soies sont pour son compte personnel et non pour la filature; les passes sont accordés (droits de 3,40 $).

1120.

MAE Shanghai 24, affaires diverses 1898-1900.

1121.

Dans cette localité, se trouvant à 10 miles au Nord-Ouest de Wuxi, le long du Grand Canal, l'auteur précise qu'il a fait installer en 1882 des magasins, des fours et que le hong qui s'y trouve achète 4.000 piculs de cocons par an. Wuxi était réputée pour la qualité de sa soie.

1122.

MAE Nantes, Shanghai, série rose n°22.

1123.

Souligné par nous.

1124.

Paris; 1894; 211 p, p.96.

1125.

MAE Nantes, Shanghai n°24 "affaires diverses, 1898-1900", annexe, lettre du 7 août 1895.

1126.

CRT 1896

1127.

MAE Nantes, Shanghai série rose n°23. Alors que le coût de la main-d'œuvre était un argument pour encourager les investisseurs à se rendre en Chine puisque J.A Ganeval, en 1895 insiste sur le fait que l'ouvrier chinois dépense 0,50 franc pour son entretien alors qu'il gagne 2,50 francs par jour, tandis que l'ouvrier européen équivalent dépensera, lui, pour son entretien également, 5 francs par jour.

1128.

R. Girault, Diplomatie européenne et impérialismes 1871-1914, Masson Paris, 1979, 253. p, p.165.

1129.

62% du capital serait français, peut émettre des billets et frapper de la monnaie chinoise, administration russe.

1130.

Contrat de la ligne Pékin-Hankéou signé en juillet 1897 par le groupe Paribas-Cockerill.

1131.

AN F12 7058. Souligné par nous.

1132.

CRT 1890, p.120.

1133.

Cité par M. Meuleau, p.181.

1134.

Politique prônée par Dupont-White à partir du milieu du XIX° siècle. Selon lui, l'Etat doit assurer des débouchés par la colonisation et agir sur les transports, l'enseignement, la monnaie et le crédit. Avant 1914, l'Etat ne s'occupe que des conditions favorables au développement économique (douanes, fiscalité, transport et droit des sociétés) puis le plan Freycinet (1879-1884, chemins de fer), les lois sociales (1890-1913) et les impôts directs sur le revenu, en 1917, marquent la poussée de l'interventionnisme.

1135.

taux d'escompte français à la fin du siècle = 2% puis 3 ou 4% jusque 1914.

1136.

B. Ricard, "Des consuls aux attachés commerciaux, la crise économique de 1882 et le Ministère des Affaires Etrangères", Revue d'Histoire diplomatique, 106e année, 1992 / 4, pp.343-369. Braudel et Labrousse: 1890-1900 est un tournant car les Etats-Unis et l'Allemagne nous dépassent dans les exportations. La France n'a que la 5e flotte mondiale avec 2,3 Mt: "c'est un des éléments du recul relatif de notre pays dans cette période". Lesourd et Gérard, Nouvelle histoire économique, le rôle des banques pendant la Révolution Industrielle, A. Colin, Coll. U, 1976, p.104.

1137.

Braudel et Labrousse, Histoire économique et sociale de la France, Tome III 1789-1880, PUF. 1993 (1ere ed. 1976), 1089 p, p.316.

1138.

En 1909, le Royaume-Uni absorbe encore 45,75% de nos tissus de laine et 1/4 de nos ventes de vêtements et de lingerie.

1139.

En 1893, la CCIL rapporte que depuis juin 1893, l'Amérique connaît une grave crise et que l'industrie de la soie est arrêtée. CRT 1893, p.417.

1140.

Braudel et Labrousse.

1141.

HESM, p203.

1142.

Bruno Ricard, "Des consuls aux attachés commerciaux, la crise économique de 1882 et le Ministère des Affaires Etrangères", Revue d'Histoire diplomatique, p.355. Tout comme l'essentiel des données concernant l'évolution du corps consulaire durant la période.

1143.

CCIL 1896, p.366.

1144.

CCIL / CRT 1898.

1145.

Bruno Ricard, p.367, conclusion.

1146.

Il y aura un réveil après la première guerre mondiale avec la création d'un véritable corps d'agents et d'attachés commerciaux dépendant du Ministère du Commerce.

1147.

J.L Miège, Expansion européenne et décolonisation de 1870 à nos jours, PUF Nouvelle Clio, 1973, 414 p, p.168.

1148.

Le 17 juin 1893 une convention franco-russe accorde des taxes préférentielles en faveur des produits français. Les Lyonnais suivent cela de très près puisque le 26 septembre 1896, une délégation lyonnaise assiste à l'inauguration du pont Alexandre III (CRT 1896, p.475) et le 28 octobre 1893, une corbeille de robes est offerte aux officiers de l'escadre russe pour leurs épouses et à l'impératrice; CCIL, "Affaires étrangères".

1149.

Sa première dénomination, "l'Union des intérêts coloniaux" avait été refusée par l'Administration. Meyer.

1150.

Meyer, p.646.

1151.

G. de Molinari.

1152.

loi protégeant les céréales, le vin et la viande.

1153.

Selon R. Girault, Diplomatie européenne et impérialismes 1871-1914, Masson Paris, 1979, p.29, les droits de douane ne font que croître entre 1880 et 1914 et celui-ci parle, p.30, de "lutte commerciale" et de "guerre douanière". La loi Méline est renforcée en 1911.