7.5. L'EVOLUTION DE L'ACTION LYONNAISE EN CHINE

En Chine aussi, l'évolution de la filière de la soie n'est guère positive et la situation des Français se dégrade. En 1898, Tillot & Cie tente de faire du commerce d'importation mais le succès est très mitigé car les industriels français ne s'adaptent pas aux exigences chinoises 1337 et les prix sont trop élevés, ce qui inspire la remarque suivante au consul: "trop souvent, nos industriels confient leur représentation à des négociants anglais et allemands fortifiant ainsi la position de ceux-ci et contribuant au développement du commerce d'importation de nos rivaux" 1338 . La même année, un rapport de M. Chapsal, représentant des Messageries Maritimes à Shanghai sur des caisses de rubans de soie brodés, soit 14 échantillons, est sans appel 1339 . Concernant la caisse 646, on lit: "tissage irrégulier dans la chaîne et pire encore dans la trame, certains passages très serrés tandis que d'autres sont trop ouverts (...) quant à l'argent il est complètement terni"; Caisse 648: "tissage médiocre (...) l'argent a perdu son brillant et pris une couleur jaunâtre"; Caisse 654: "tissage et qualité mauvais, broderie mauvaise sous tous les rapports"; Caisse 668: "pour cette pièce on a voulu employer de la soie, c'est possible, mais elle a tellement changé de nature qu'il serait difficile de formuler une opinion juste, l'argent commence à tourner au fil de fer rouillé". Edifiant. Voilà qui contraste singulièrement avec les déclarations triomphantes de certaines maisons comme C. Dutel & Cie de Lyon. Dans une lettre du 11 mars 1892, cette dernière demande à être représentée à Shanghai pour vendre des articles de dorure, fils d'or, paillettes et cannetilles en précisant: "nous sommes fabricants et pouvons lutter facilement contre toutes concurrences", ce à quoi le consul répond: "Les articles de bonne fabrication comme ceux de l'industrie lyonnaise sont trop chers d'environ 15%". Celui-ci signale en outre qu'à Canton un essai a été fait par une maison française pour placer ce type de marchandise mais qu'elle a été obligée de renoncer. C. Dutel & Cie envoie une nouvelle missive dans laquelle elle proclame: "nous sommes en rapport depuis peu avec une maison de Canton où nous espérons bien réussir car nous pouvons faire facilement concurrence aux Allemands". A l'inverse de cet exemple, J.A Ganeval écrit 1340 : "les étoffes françaises sont supérieures à tous les produits similaires importés (...) mais elles sont par trop chères; souvent même elles n'ont pas les dimensions voulues (...). Si le commerce français veut voir s'ouvrir un nouveau champ d'action à son activité, il est de toute nécessité qu'il se décide à fabriquer pour le marché où il compte tenter d'écouler ses produits; pour cela il importe qu'il envoie des agents compétents et sûrs étudier minutieusement les centres de distribution (...)".

En 1898, les principales maisons de commerce de la soie françaises à Shanghai sont Chauvin, Chevalier & Cie, Paul Brunat, Ulysse Pila & Cie. Ces quatre-là sont spécialisées dans ce commerce tandis que Racine, Ackermann & Cie, Olivier, de Langenhagen & Cie font du commerce de la soie et "toutes autres matières premières de Chine". Sur les 35 M FF de CA traités par les maisons françaises, 27 sont alors affectés à l'achat de soies et déchets et 8 à l'achat d'autres matières premières, les maisons étrangères enregistrées au Consulat général de France comme Bavier & Cie ou Vrard & Cie, Bouet, "etc"... ne participant pas à ce CA 1341 . En 1899, il n'y a toujours aucune maison française présente à Fou-tchéou 1342 . En 1898 encore M. Claude Eymard (n° M.20 Foochow Road, Shanghai), négociant en soies et déchets à Yokohama, demande l'intervention du comte de Bezaure, consul de France à Shanghai, à propos d'un envoi d'orge et de son pour Yokohama bloqué par la douane chinoise. Le consul se désespère 1343 : "il est regrettable de constater que nos négociants lyonnais qui sont cependant très entreprenants, n'hésitant pas à aller fonder des comptoirs au loin, n'aient pas tenté de donner aux maisons qu'ils ont établies ici une direction leur permettant d'étendre leurs affaires sans les limiter aux seuls achats de soie. Ils auraient pu, cela n'est pas douteux, trouver à Shanghai et dans toute la Chine, un vaste champ à leur activité. Il est certain malgré tout que notre place est bien tenue sur le marché de Shanghai et sur le Yangtzé même par les négociants français (...)". Les capitalistes français sont toujours aussi discrets sur leurs affaires. Ainsi, c'est en parcourant une lettre consulaire du 27 juillet 1899 à propos d'un problème de paiement pour une machine au Conseil municipal d'Hankow, qu'on apprend qu'il existe un Syndicat lyonnais de constructions industrielles en Extrême-Orient 1344 . Il semble que les moyens soient toujours aussi réduits et que les problèmes d'économie d'échelle soient identiques à ce qu'il étaient trente ou quarante ans auparavant. Dans le Journal des économistes en 1898, dans l'article "colonisation française" de Gustave de Molinari cité par J.F Sirinelli, on lit: "Que dirait-on d'un industriel ou d'un négociant qui dépenserait chaque année 100.000 francs en frais de commis-voyageurs, de circulaires et de réclame pour placer 100.000 francs de marchandises ? On dirait qu'il n'a pas la tête bien saine et on conseillerait à sa famille de le faire interdire ou tout du moins à l'obliger à renoncer au commerce." La faiblesse bancaire est manifeste. En 1898, le consul français de Shanghai communique un rapport de la HKSBC pour 1897 dans lequel il est dit que cette banque a réalisé plus de 55 M $ de bénéfices pour l'année et que la valeur de l'action qui était de 25 $ en 1866 est alors de 125 $. Il commente: "la HKSBC doit sa grandeur à son intelligence des conditions spéciales du marché dont elle a obtenu aujourd'hui le contrôle (...)". Il souligne son "admirable esprit de libéralité (...)" et précise: "Son histoire forme une contre-partie attristante mais instructive à la vie mesquine et végétative que, gênée par des statuts étroits et intempestifs, mena jadis à Shanghai l'agence du Comptoir d'Escompte (...). Le principe qui a fait la fortune de la grande Corporation fait aussi à Shanghai, quoique sur une échelle moindre, la prospérité d'établissements tels que la Chartered Bank, la Deutsch-Asiatische Bank, la Specie Bank et la Banque russo-chinoise". Il réclame une banque française pour les négociants en soies: "(...) Le Crédit Lyonnais semble spécialement indiqué pour prendre position sur le grand marché de l'Extrême-Orient et (...) j'entends (...) exprimer le désir qu'il ouvre ici une agence. Je ne puis m'empêcher de comparer les énormes ressources de cet établissement et les faibles fonds de roulement dont disposent les banques locales. La HKSBC a un capital de10 M $, la Banque russo-chinoise de 6 millions de roubles-or, la Chartered Bank de 800.000 £. Les dépôts en compte-courant de la HKSBC qui sont d'une importance très supérieure à ceux des autres établissements de crédit ne sont que de 62.869.366 $ et les dépôts fixes de 58.177.192 $. Or le proverbe n'est pas moins vrai en Chine que partout ailleurs qui veut qu'en matière de finances comme en tout autre, la victoire appartienne aux gros bataillons" 1345 . Maladies et mutations obligent négociants et autorités chinoises à sans cesse changer d'interlocuteur. Ainsi, à Fuzhou, ce sont pas moins de cinquante six consuls au total qui se succèdent entre 1869, date de la création du consulat français, et 1934 1346 , il y a même une vacance de poste entre 1884 et 1887. Rien qu'entre 1869 et 1900, il y a 26 consuls, soit presque un par an. Pour sa part, Claudel en profite pour se livrer au trafic de coolies contre du riz entre Fuzhou, l'Indochine et Madagascar. Il s'associe à un diplomate de Fuzhou qui est lui-même ruiné 1347 .

Au début du XX° siècle, avec la nomination d'un attaché de légation à Pékin en 1901, la situation paraît tout de même s'améliorer. En janvier 1901, M.Frandon, consul de France, envoie un rapport intitulé "développement possible du commerce entre la France et la Chine" contenant une carte commerciale de la Chine 1348 . Ce travail s'intéresse beaucoup aux mines, aux chemins de fer, aux transports et à la soie: "il se fait un grand commerce de soie qui autrefois venait aboutir à Lyon. Dans ces dernières années, Londres, Milan et New York ont fait à cette ville une concurrence de plus en plus terrible (...) le commerçant lyonnais qui possède en Chine des agents capables (...) se trouve déjà très bien renseigné". Et l'auteur de conseiller aux Lyonnais de profiter du nouveau traité pour établir à Nankin, Shanghai et Canton des moulinages de soie tout en précisant qu'il existe déjà deux moulinages à Shanghai mais qui appartiennent à des Anglais et sont insuffisants. Il préconise enfin la tenue de conférences dans les Chambres de Commerce françaises pour encourager les entreprises en Chine. La même année, le commandant Hourst remonte le Yang-tsé 1349 . De son côté, la population de la concession française de Shanghai s'étoffe. En 1902, cette dernière compte 91.646 personnes dont quelques centaines d'Européens 1350 . Cinq ans plus tard 1351 , la "population française administrée par le consulat général" est de 800 personnes auxquelles il faut ajouter 100 individus correspondant à la "population française dans le reste de la circonscription" et 25 "Suisses protégés". La concession administre à peu près 100.000 Chinois et une petite communauté de 175 personnes composée de Grecs, de Turcs et d'autres nationalités bénéficiant de la protection diplomatique française. Sans que celles-ci soient nommées, il y a sept maisons d'exportation de soie en gros, trois maisons de courtage et six maisons d'import-export en gros. On relève également la présence de trois maisons de détail pour bijouterie et horlogerie, trois compagnies d'assurance contre l'incendie, trois agence de transport maritime et quatre avocats 1352 . Bénéficiant de tous les services nécessaires 1353 , après les péripéties des années 1860-1870 et trois extensions 1354 , la concession mène un train de vie tranquille. En 1905, l'Université Aurore est créée par des missionnaires jésuites entre Shanghai et Zikawei 1355 , suivie, en 1907, de l'Ecole supérieure de médecine et d'ingénieurs fondée par les Allemands, puis entre 1910 et 1911 une école pour garçons chinois, français et étrangers établie par le Conseil Municipal et enfin en 1912, une deuxième Ecole des Beaux-Arts à l'occidentale, ce qui fait écrire à Huang Ping: "Ce fut seulement pendant la première décennie du XX° siècle que les deux municipalités commencèrent à appliquer une politique dans l'éducation des concessions" 1356 . Dans L'Echo de Chine du 21 mars 1905, on lit cependant que "l'Hôtel des Colonies est le rendez-vous des voyageurs français mais que ceux-ci étant trop rares, l'hôtel ne doit sa survie qu'à sa salle de lecture, "véritable centre d'attraction pour les Français de la colonie" où ils trouvent notamment Le Sémaphore de Marseille. Selon Ellis 1357 , soixante firmes sont situées à Shanghai, Tientsin et Hankow, comme la Compagnie de coton & Tabac présente à Shanghai et Hankow. Le capital total investi en Chine par les sociétés françaises qui y sont présentes en 1902 serait de 30.000.000 $ 1358 . Quant aux missions, en l'absence de toute statistique fiable, on sait juste que sur les 1.500 prêtres de l'Eglise catholique romaine en Chine, 850 sont Français. Concernant les créations d'entreprises françaises en Chine, les archives consulaires ne sont guère plus bavardes. Par exemple, en 1907, AN F12 7224 parle d'un projet de création d'une verrerie française en Chine sans plus de précisions. Quelques résultats commerciaux tangibles semblent être obtenus puisque si jusque 1899, la valeur des ventes françaises en Chine était toujours inférieure à 4 ou 5 M FF par an, elle serait de 16,4 millions en 1900 1359 . Cependant, les méthodes sont inchangées et les problèmes sont les mêmes qu'un demi-siècle auparavant. En 1901 par exemple, la CCIL rapporte que c'est en même temps à la Société de Géographie de Paris et au gouvernement que le consul, M. Frandon, envoie un rapport sur les relations commerciales France - Chine 1360 . La même année, la maison Olivier & Cie dépose une plainte pour fraudes dans le commerce des soies du Tchékiang parce que celles-ci ont été chargées en produits chimiques 1361 .

En ce début de siècle, des tensions diplomatiques apparaissent, créant une atmosphère peu favorable aux affaires. En 1901, suite à la révolte des Boxers, Henri Cordier proclame dans sa Conférence sur les relations de la Chine avec l'Europe: "les Chinois n'acceptent de nous uniquement ce qui leur est imposé par la force. C'est par la force seule que nous nous maintiendrons, à coups de canon, et non par l'échange de notes diplomatiques dans la rédaction desquelles les Chinois sont nos maîtres et nous dépassent de beaucoup". L'année suivante, le projet de révision des tarifs douaniers chinois, met en évidence les divergences d'intérêts entre les différentes nations présentes en Chine ou en Indochine. Dans la commission française chargée d'étudier le dossier du réexamen des tarifs douaniers chinois, preuve de leur compétence, on retrouve M. Racine de Racine Ackermann & Cie et M. Roche de Olivier & Cie auxquels s'ajoute M. Thévenard, inspecteur des douanes de l'Indochine 1362 . Sur ce sujet, la CCIL répond au Ministre qui en a consulté les membres qu'après les lijins, l'autre problème à résoudre est le désir du gouvernement chinois de taxer les industries étrangères s'installant en Chine: "il faudrait que les industries nouvelles fussent encouragées au lieu d'être considérées comme autant de proies pour les mandarins et les fonctionnaires. Le commerce lyonnais qui a pris une part si grande à l'organisation des filatures de soie en Chine se voit entravé dans le développement progressif de son œuvre d'initiative par l'esprit de fiscalité effréné qui guette toute création nouvelle". Pour elle, il faut d'abord faire respecter les accords précédents et elle précise: "La tâche est assurément malaisée dans un pays où le respect de la vérité n'a jamais existé et où tout mensonge, tout faux-fuyant est accepté du moment que la face est sauvée (...) L'introduction des mœurs européennes, si supérieures du point de vue de la sincérité et de la justice est donc la seule garantie qui nous reste (...)" 1363 . Ce passage est assez représentatif des peurs européennes de l'époque vis-à-vis du monde asiatique, suite à l'insurrection des Boxers et à la victoire japonaise sur la Russie. Cette crainte du "péril jaune" 1364 est ancienne et vivace dans les esprits. Déjà en 1879, par exemple, dans une conférence qu'il tient au Palais du Commerce sur l'émigration chinoise aux Etats-Unis, l'avocat R. Lançon rassure déjà l'auditoire quant à une éventuelle concurrence de la main-d'œuvre chinoise qui aurait émigré en Europe et plus spécialement à Lyon 1365 . En 1895, J.A Ganeval, professeur à l'Ecole Supérieure de Commerce de Lyon, cite dans son Dictionnaire de la Géographie commerciale, un article de la Revue des Deux Mondes du 1er avril 1889 qui proclame: "la Chine longtemps endormie se réveille peu à peu et un jour viendra peut être où cette masse immense de faces jaunes (…) s'abattra comme une trombe sur la race blanche". En 1900, Pinon et de Marcillac, dans La Chine qui s'ouvre, page 208, sont encore plus explicites: "la France est la voisine de la Chine par l'Indochine mais les barrières montagneuses imposent d'arriver le plus vite possible par chemin de fer à Yunnan-fou où notre voie croise celle des Anglais"1366. (…) Il faut (...) bien voir que la question d'Extrême-Orient a pris dans la politique générale l'une des premières places (...). Toute la politique russe de ces dernières années a ses raisons d'être en Extrême-Orient et la politique anglaise pivote autour des deux grandes questions du Nil et du Yangtsé. C'est en Extrême-Orient que pour la première fois l'alliance franco-russe s'est manifestée pratiquement (...). L'allure des affaires européennes tend aujourd'hui à se régler sur les fluctuations des intérêts coloniaux. S'il est vrai que l'aurore de nouvelles conjonctures politiques a lui sous le ciel d'Extrême-Orient, il est certain aussi que des complications y peuvent surgir qui déchaîneraient jusqu'en Europe de terribles conflits: peut-être l'ancien monde verra-t-il des querelles nées sur les bords du Fleuve Bleu, venir troubler la vieillesse des nations occidentales, comme, il y a quelques années, les cendres impalpables épandues dans les airs par le Krakatoa vinrent, elles aussi, du lointain Orient, troubler jusque sous les climats d'Europe, la limpidité de nos couchers de soleil". Après la guerre russo-japonaise, Emmanuel Pellerey enfin, évoque clairement l'éventualité d'un affrontement entre le "monde jaune" et le "monde blanc" qui provoquerait une rupture des approvisionnements en soie 1367 .

Cette peur non feinte vient s'ajouter aux problèmes quotidiens de relations sino-françaises ou sino-lyonnaises qui stagnent. En 1902, la CCIL transmet ainsi au SMSL un échantillon de soie du Siam qui lui avait été procuré par M. Edoardo Fornoni, agent commercial de l'Italie à Bangkok 1368 . De nombreuses contrefaçons japonaises de produits européens vendus sur le marché chinois font une concurrence déloyale à ceux-ci 1369 . En 1907, les savons de toilette vendus par Carlowitz et Cie en Chine (connue sous le nom de Lee Woo) sont ainsi copiés par une firme d'Osaka 1370 . Le manque de personnel compétent est toujours aussi criant et le recours aux négociants en soie semble indiquer que ceux-ci sont des personnages incontournables en Asie. D'après les lettres du consul par exemple 1371 , il est très difficile de recruter des conseillers du commerce extérieur qui soient dignes de ce nom parmi les commerçants français vivant en Asie. Selon lui, ce sont souvent des incapables ou bien ils refusent la fonction. Dans une lettre du consulat de France à Hong-Kong du 25 août 1908,on lit ainsi: "[X] n'a d'ailleurs fourni, soit à mon consulat, soit directement aux intéressés, aucun renseignement d'une valeur quelconque. Je ne puis même dissimuler la surprise que j'ai éprouvée en apprenant tout récemment que cet armateur (...) aurait été proposé au Ministère des colonies par les autorités locales du Tonkin pour la Croix de Chevalier d'Honneur. On peut se demander à quel titre et pour quels services exceptionnels". D'après une missive du Ministère de mai 1911, le consul de Canton a proposé de faire nommer M. Richarme, inspecteur des soies à Canton, conseiller du commerce extérieur mais les conseillers étaient alors en nombre suffisant. Selon le consul, celui-ci est alors le Français le plus anciennement installé à Canton: "il y est fixé depuis 25 ans" 1372 . Le 8 décembre 1908, le consul français à Yokohama s'adresse à son tour à l'ambassadeur de France à Tokyo pour lui suggérer de placer aux deux postes de Conseillers du Commerce extérieur à Yokohama, son propre associé et Claude Eymard "qui dirige la plus grosse maison de Yokohama pour les achats de déchets de soie" 1373 . Mais à ce moment, deux autres personnes occupent déjà les mêmes fonctions, M. Reiffinger Georges et M. Dourille Paul, tous deux négociants en soie 1374 . Fait nouveau en Chine, la présence américaine se fait de plus en plus sentir dans le milieu de la soie. Ainsi, en 1909-1910, la Foreign Silk Association of Shanghai communique à Lyon un projet qu'elle veut soumettre à la Chinese White Silk Guild of Shanghai. Il s'agit d'exiger une garantie de 3% de perte de poids sur toutes les soies blanches. L'UMSL, au sein de laquelle il existe désormais une section "Importation asiatique", approuve cette démarche mais insiste sur le fait que "les rapports avec les marchands chinois sont tout à fait loyaux" et que "ce genre de pratiques1375 n'est que le fait d'un petit nombre" 1376 . Pourtant, une décennie plus tard, la Cour mixte française statue toujours sur des cas de vente de soie mouillée. Il semble que finalement ce problème n'ait pas trouvé de solution vraiment convaincante. A une lettre de la société Riousset de Pierrelatte adressée au début du siècle à l'UMSL par exemple, il est répondu que sur la place de Lyon il n'y a pas de garantie de décreusage pour les redévidées de Chine à cause des manipulations dans ce pays pouvant entraîner un excès de grès anormal et qu'une tolérance de 22% est admise "par l'usage" pour les ouvrées originaires de ce pays (Tsatlées, Woozie et Kahings). Finalement, l'UMSL conseille à M. Riousset de convenir d'un arrangement avec son "donneur d'ouvraisons".

La France continue d'envoyer des missions comme celle du commandant d'Ollone 1377 en 1904-1906 ou de Félix Leprince-Ringuet qui participe à une mission en Chine envoyée par le Crédit Lyonnais afin d'étudier les voies ferrées qui serait éventuellement à construire. Les négociants en soie sont toujours aussi discrets. Un rapport du consul sur les exportations de soie de Shanghai pour la saison 1906-1907 se contente de dire que "sur un total d'une trentaine, le nombre de maisons ayant des noms à désinence française est de douze ayant exporté ensemble 24.140 balles (...), parmi ces noms d'aspect français, plusieurs appartiennent certainement à des nationaux suisses" 1378 . Le métier est toujours aussi risqué puisque dans un rapport sur la crise commerciale à Tientsin, on apprend la liquidation de certaines sociétés et le suicide de M. Bavier de Shanghai, suisse protégé allemand 1379 . Le savoir-faire lyonnais est toujours reconnu: "la réputation de compétence et d'habileté de nos compatriotes et si bien établie que dans la plupart des maisons étrangères les inspecteurs de soie ou les employés chargés de ce rayon sont choisis parmi les Français" 1380 . Quelques maisons de commerce présentes dans les années 1880 sont toujours là comme le prouve une lettre du consulat français à Shanghai de 1910. A une demande de MM. B.Friede & Cie, 16 rue Royale à Lyon, pour l'importation de soieries françaises en Chine, le consul recommande en effet de s'adresser à Permezel, Racine Ackermann & Cie dont le siège social se trouve à Shanghai, Paturel & Cie, Toche & Cie, Cohen & Beudin ou bien Audinet Lacroix & Cie 1381 . Quelques timides initiatives voient enfin le jour à la fin de la décennie. M. Meurer & fils par exemple, fait broder des étoffes françaises à Shanghai pour les renvoyer ensuite en France 1382 . En juin 1912, le vice-consulat de France à Hoi-hao rapporte: "comme les Japonais après la révolution de 1868, les Chinois de la jeune République éprouvent l'irrésistible désir de s'habiller à l'européenne (...) je crois devoir attirer sur la transformation lente mais certaine du costume chinois l'attention de nos commerçants. Cette transformation intéresse, par ordre d'importance, les chapeliers, les tailleurs et les chemisiers"1383. Une lettre de Pékin de juin 1913 abonde dans le sens de cette dernière missive en soulignant l'opportunité qu'il y aurait d'ouvrir dans cette ville un magasin "genre la Belle Jardinière" afin de profiter de l'engouement des Chinois pour les vêtements européens depuis la révolution 1384 . Mais le coût et le caractère éphémère de la mode font que: "il semble qu'on doive attendre quelques années encore avant de pouvoir fonder de sérieuses espérances sur l'avenir du commerce des vêtements européens en Chine".

Mission lyonnaise de 1895 et Union indochinoise au début du XXe siècle
Mission lyonnaise de 1895 et Union indochinoise au début du XXe siècle
Famille de mandarins en costume de cérémonie et principaux acteurs de la Mission lyonnaise de 1895
Famille de mandarins en costume de cérémonie et principaux acteurs de la Mission lyonnaise de 1895

(source : CCIL)

La mission lyonnaise d’exploration commerciale en Chine-1895
La mission lyonnaise d’exploration commerciale en Chine-1895

(source : CCIL)

Détail des exportations tonkinoises à destination de la France et de l’étranger en valeur moyennes quinquennales 1892-1896
Détail des exportations tonkinoises à destination de la France et de l’étranger en valeur moyennes quinquennales 1892-1896

(source : Mission lyonnaise d’exploration commerciale)

Parts respectives de la France et de l’étranger dans les exportations tonkinoises en valeur en 1892 et 1896
Parts respectives de la France et de l’étranger dans les exportations tonkinoises en valeur en 1892 et 1896

(source : Mission lyonnaise d’exploration commerciale)

Balance commerciale de Tonkin en 1892-1896 moyennes quinquennales en valeur, « déduction faite du numéraire et du cabotage »
Balance commerciale de Tonkin en 1892-1896 moyennes quinquennales en valeur, « déduction faite du numéraire et du cabotage »

(source : Mission lyonnaise)

Production et commerce de la soie dans le monde en 1894 en poids (moyenne 1889-1894)
Production et commerce de la soie dans le monde en 1894 en poids (moyenne 1889-1894)

(source : N. Rondot, 1894)

Le marché mondial de la soie à la fin du XIXe siècle (suite)
Le marché mondial de la soie à la fin du XIXe siècle (suite)
Le marché mondial de la soie à la fin du XIXe siècle (fin)
Le marché mondial de la soie à la fin du XIXe siècle (fin)
Codification des usages de la place de Lyon pour la vente des soies décembre 1912 21 pages
Codification des usages de la place de Lyon pour la vente des soies décembre 1912 21 pages

(Source : CCIL)

Répartition des principales ventes françaises en Chine en 1902 par produits, en valeur et en pourcentage par rapport au total
Répartition des principales ventes françaises en Chine en 1902 par produits, en valeur et en pourcentage par rapport au total

(source : BCAF, août 1902, p.378)

Evolution des exportations de machines françaises vers la Chine en francs entre 1892 et 1899
Evolution des exportations de machines françaises vers la Chine en francs entre 1892 et 1899

(source : MAE Paris, NS Chine 553, lettre du Ministre de septembre 1901)

Notes
1337.

Une collection de tissus chinois est transmise par le consul de France en 1890; CCIL / CRT 1890; p.77.

1338.

MAE Paris CCC Shanghai, tome 16

1339.

MAE Nantes Shanghai 24, rapport d'inspection du 28 juillet 1898, extraits.

1340.

J.A Ganeval, Dictionnaire de la Géographie commerciale, Lyon, 1895.

1341.

MAE Paris, CCC Shanghai, tome 16.

1342.

Selon un rapport commercial (MAE Nantes, Foutcheou 33), il y en avait une l'année précédente "mais elle n'a pas duré".

1343.

Consul de Bezaure à Ministre Delcassé; MAE Paris, CCC Shanghai, tome 16, p.132.

1344.

MAE Nantes, Shanghai 24, affaires diverses 1898-1900.

1345.

MAE Paris CCC Shanghai volume 16, février 1898, rapport de la HKSBC pour 1897.

1346.

Parmi ces nombreux diplomates, on note le passage d'U. Pila de juillet 1908 à janvier 1909 et de P. Claudel de 1896 à 1898 et de 1900 à 1905.

1347.

C'est d'ailleurs à cette occasion qu'on apprend que celui-ci avait fui la France en 1899 pour échapper à une condamnation suite à une première faillite. MAE Nantes et C. Dubois, L'arsenal maritime de Fuzhou et la présence française au Fujian, 1865-1911, mémoire de Maîtrise sous la direction de M. Weber, 1993.

1348.

MAE Paris, NS Chine 674.

1349.

Ses travaux sont repris par son second, le lieutenant de vaisseau Audemard en 1909. N. Broc, Revue historique, 1986.

1350.

BCAF 1902, p.121.

1351.

Composition de la concession française de Shanghai en 1907, AN F12 7224.

1352.

En 1895, le Ministre de France à Pékin est M. Gérard, le consul en place, M. Haas, le consul à Moung Tse, M. Dejean de la Bâtie, les agents en Chine sont: M. de Bezaure à Sahnghai, Imbault-Huart et Flayelle à Canton, Morisse à Hankéou, François à Long-tchéou, le Ministre du Commerce puis des Colonies, M. André Lebon. Mission lyonnaise.

1353.

Un médecin, une laiterie modèle, trois pensions de famille, une maison de ventes d'automobiles, un vétérinaire, un pharmacien, deux "restaurants français".

1354.

1861, 1898 (74 hec après compromis avec les Anglais) et 1914 (878 hec).

1355.

village où se trouvait l'établissement principal des Jésuites; Huang Ping, La concession française de Shanghai, introduction et problématique, Mémoire de DEA, IHPOM, 130p, p.38.

1356.

p.38

1357.

H. S. Ellis, French and german investments in China in the Modern chinese Economy, 20 p., ed. by H. Myers Hoover Institution 1980, Institute of Pacific Relations Honolulu 1929.

1358.

En 1914, elles sont 113 avec un capital investi de 50.000.000 $.

1359.

BCAF n°17, août 1902, p.378.

1360.

CCIL / CRT 1901, p.470.

1361.

MAE Paris; CCC Shanghai, vol.16; p.254.

1362.

Il n'y a pas de négociants de Hankéou car ceux-ci ne dirigent que des filiales de maisons de Shanghai, les maisons Olivier, Racine, Mondon; MAE Paris, NS Chine 554, 1902.

1363.

CCIL / CRT 1902.

1364.

Puisqu'il faut bien la nommer ainsi…

1365.

Bulletin de la Société de géographie de Lyon, n°2, 1879, pp.437-455.

1366.

L'auteur, p.215, parle de "Fachoda au milieu de la Chine".

1367.

E. Pellerey, La sériciculture coloniale et l'industrie française de la soie, Paris, 1905, 70 p, p.17.

1368.

CCIL / CRT 1902; p.104.

1369.

En 1898, le Japon n'a pas signé de convention commerciale garantissant l'inviolabilité de la marque commerciale. BCAF de décembre 1902, p.540.

1370.

MAE Paris, NS Chine 557.

1371.

MAE Paris, NS Chine 674.

1372.

soit depuis 1886 puisque la lettre date de 1911.

1373.

"me paraît tout désigné pour remplacer son père décédé".

1374.

Finalement, le consul lui-même est favorable à leur maintien en poste.

1375.

vendre sciemment des soies mouillées.

1376.

CCIL / CRT 1910, p.102 et CCIL; fonds "Condition des Soies", lettre de la FSAS au président de la CCIL, décembre 1909.

1377.

mission "de reportage"; N. Broc, "Les voyageurs français et la connaissance de la Chine (1860-1914)" in la Revue historique, juillet-septembre 1986, pp.85-132.

1378.

MAE Paris NS Chine 578, 22 août 1907.

1379.

MAE Paris, NS Chine, volume 578, février 1908.

1380.

du consulat de Shanghai en 1911, AN F12 7224.

1381.

Remarque: d'après la consultation des archives, seules Racine et Audinet Lacroix sont à coup sûr présentes en Chine car celles-ci sont mentionnées dans d'autres pièces. MAE Paris CPC 1897-1918, mars 1910.

1382.

MAE Paris, NS Chine 579.

1383.

MAE Paris, NS Chine 580.

1384.

AN F12 7224