Si l’entreprise dirigée par Kellogg est financée par des fonds privés, on peut en effet la rapprocher de deux grands projets fédéraux ayant marqué le développement de la photographie américaine. Les surveys de l’Ouest, dans les années 1860-1880, et la production photographique de la Farm Security Administration, sous l’administration Roosevelt, ont été analysés en détail dans deux études récentes de François Brunet et Jean Kempf. Ce travail s’en inspire en partie, notamment pour l’hypothèse de la représentation du territoire national comme enjeu majeur d’entreprises photographiques ambitieuses, en quête d’une définition de l’Amérique et d’un projet pour la nation, à diverses étapes de son histoire.
Jonathan Green a pu définir la photographie, aux Etats-Unis, par son rapport à ce qu’il appelle « l’expérience américaine », exploration « d’une terre, d’une culture, de mythes et de symboles qui [définissent] l’Amérique ».15 De son côté, Régis Durand suggère que le double rôle du médium a été d’explorer ce territoire et de contraire ce pays, conciliant ainsi exigence taxinomique et travail d’imagination :
‘« American photography has, from the beginning, been confronted with the task of providing images of a yet virtually unknown land - in a sense, of inventing it. And the paradox is that this exploratory nature carries with it a dream or fantasy element [...] This union, one of the marking traits of American radical idealism, turned out to find a remarkable expression in photography, as if the medium were particularly suited to its heterogeneous nature and conflicting claims : realism and dream, utilitarianism and idealism, democracy and artistic orginality. »16 ’Citons enfin Jean Kempf, pour qui la photographie américaine oscille sans cesse « entre pragmatisme et téléologie ». Selon lui, la représentation du territoire fonde l’interrogation de l’Amérique sur son identité nationale :
‘« Cette volonté divinatoire donne lieu à une course éperdue (d’avance) à l’image unique qui abolirait toutes les autres parce qu’elle aurait percé le Secret, cette ’identité’ du lieu que l’on dit américain : qu’est-ce qui fait cet ici et maintenant de l’Amérique ? La veine ’documentaire’ et ’sociale’ de la photographie américaine, depuis le début du siècle en passant par les années 30, ne fait rien d’autre que de poser la question [...] Car c’est encore une fois l’essence unique du lieu américain [...] que traquent, jusque dans ses avatars les plus noirs, cette photographie dite sociale. Derrière, s’ouvre une humanité transcendante, actualisée (ou actualisable, en tout cas) ici et maintenant, sur ce territoire. »17 ’On ne doit donc pas s’étonner qu’un certain nombre de projets photographiques de grande envergure scandent le développement de la nation américaine. Chacune de ces entreprises marque une étape dans l’élaboration de représentations collectives de la nation, et tentent de suggérer à leur manière la destinée d’un pays à la fois admirable ici et maintenant, et promis à un avenir plus radieux encore. François Brunet, consacrant son travail aux surveys de l’Ouest américain, montre comment les « vues » collectées lors de ces expéditions servaient à la fois d’aide-mémoire aux scientifiques, d’éléments constitutifs d’une archive, et d’outils de communication à destination du grand public. Leur rôle consistait aussi à redéfinir un pays dont le premier portrait photographique collectif d’une réelle envergure fut réalisé lors de l’épisode traumatisant de la Guerre de Sécession.18 Si les premières expéditions californiennes des années 1860 avaient pu répondre pour une large part à un souci promotionnel,19 les photographies réalisées après le conflit tentent de rendre justice au territoire d’une nation en devenir, définie le temps d’une guerre, par quelques centaines de photographies largement distribuées, comme un immense champ de bataille et de mort.
Soixante-dix ans plus tard, une autre crise majeure secoue le pays, et suscite une nouvelle entreprise de redéfinition photographique. La Farm Security Administration fait partie des nombreux programmes mis en place par Franklin D. Roosevelt dans les domaines artistiques. Elle mène une double entreprise de documentation des effets de la crise économique et d’exaltation de l’Amérique rurale et de ses habitants. Jean Kempf montre que cette iconographie est largement consacrée à une représentation du territoire. Terre immense qu’il a fallu apprivoiser et structurer par l’exploration et l’établissement de limites, de frontières, et de lois, « les Etats-Unis, état de droit et nation créée [...] est donc fondamentalement une nation de l’espace »,20 et non le fruit d’un terroir, donc d’une histoire. La photographie ne sert pas à traquer les vestiges anciens d’une origine. Elle documente et participe au présent à la construction de l’Amérique par les Américains.
Entre ces deux grands moments de la photographie américaine - exploration des territoires de l’Ouest dans la période 1860-1880 et exaltation des valeurs rurales et communautaires dans les années 30 - le Pittburgh Survey révèle, en dépit peut-être des apparences, la continuité du rôle confié au médium photographique. En consacrant six volumes et 500 illustrations de toutes natures à Pittsburgh, Paul Kellogg et son équipe identifient la métropole industrielle comme nouvelle forme dominante du territoire américain. Dès lors, ils s’efforcent eux aussi de « faire l’histoire »21 par l’élaboration de représentations de la ville et de l’usine qui s’inscrivent résolument à contre-courant d’une iconographie conventionnelle par laquelle Pittsburgh a été élevée au rang d’icône du progrès et de la prospérité.
Green, Jonathan, American photography : A critical history, New York : Harry N. Abrams, 1984, p. 9.
Durand, Régis, « The archive and the dream », Revue Française d’Etudes Américaines, 39, Fév. 1989, p. 8.
Kempf, Jean, « Les lieux et les choses. Réel, réalisme et réalité dans la photographie américaine », in Chénetier, Marc, ed., Américônes : Etudes sur l’image aux Etats-Unis, Fontenay-aux-Roses : ENS Editions, 1997, p. 117.
Brunet, François, La collecte des vues : explorateurs et photographes en mission dans l’Ouest américain, 1839-1879, thèse de doctorat, EHESS, 1993, tome 1, p. 306.
Ibid., p. 214.
Kempf, op. cit., p. 148.
Ibid., p. 309.