A. The « status revolution »

L’essentiel des questions abordées par les historiens depuis les années 30 portent en réalité sur les motivations réelles des divers mouvements de réforme que l’on réunit sous le nom de Progressisme au début du siècle. La première tentative réellement convaincante d’interprétation globale du phénomène est celle de Richard Hofstadter, élargissant certains éléments avancés par George Mowry dans les années 30. Le modèle proposé par Hofstadter décrit des classes moyennes et supérieures traditionnelles (intellectuels de la Côte Est, fortunes modestes, marchandes ou foncières, clergé protestant, etc.) qui se sentent soudain menacées par les élites industrielles montantes, et tentent en quelque sorte de reprendre l’initiative pour maintenir leur influence morale sur la société. Pour cela, elles s’approprient certains des combats du populisme agraire des années 1880 :

‘« It is my thesis that men of this sort, who might be designated broadly as the Mugwump type, were Progressives not because of economic deprivations but primarily because they were victims of an upheaval in status that took place in the United States during the closing decades of the nineteenth and the early years of the twentieth century. Progressivism, in short, was to a considerable extent led by men who suffered from the events of their time not through a shrinkage in their means but through the changed pattern in the distribution of deference and power. »53

Cette théorie, qui a longtemps fait référence, de la « révolution de statut » est d’autant plus convaincante qu’elle s’ancre dans la réalité du changement d’échelle de la ville américaine. L’avocat, le prêtre ou le commerçant jouissaient d’une véritable reconnaissance sociale dans la petite communauté traditionnelle. A l’heure de la métropole tentaculaire, produit du dernier tiers du 19e siècle, l’anonymat les rattrape. Issues de familles relativement aisées, les principales figures du Progressisme mettraient ainsi leur éducation universitaire au service d’une remise en question du pouvoir grandissant des capitaines de l’industrie et de la finance, et des nouvelles hiérarchies sociales. Robert Woods, dans le Survey, ébauchait déjà cette interprétation, notamment en opposant clairement les intérêts égoïstes de dirigeants industriels anonymes et lointains, et l’implication réelle d’une classe de commerçants locaux attachés à leur ville. Il discernait, dès 1914, l’existence d’une tension entre anciennes et nouvelles élites, et les conditions d’une prise de conscience civique, commune à plusieurs composantes des classes moyennes traditionnelles :

‘« The large industrial interests have now been turned in the main into bureaucracies whose plans in detail are decided in New York, and whose local officials must guide their public actions so as to serve the corporation’s interests. The merchant and professional men of the city, who had always deferred to the manufacturers, have only recently begun to assert themselves. It was perhaps natural that civic co-operation should make a more effective appeal to merchants than to manufacturers, merchants’ constituencies and scenes of action being very largely local. »54

Ce texte présente plusieurs des éléments que l’historiographie ultérieure a depuis tenté de clarifier. La distinction entre des leaders réformateurs locaux et issus de secteurs économiques traditionnels d’un côté, et les nouveaux dirigeants des grands groupes industriels de l’autre, est ici clairement posée. La plus grande efficacité (et peut-être même la plus grande légitimité) du premier de ces deux groupes est plus ou moins ouvertement réaffirmée. Ceci n’est pas sans apporter un certain crédit au modèle proposé par Hofstadter ou par George E. Mowry qui, dans les années 30, parlait d’une « perte de statut » de l’élite économique et intellectuelle locale, d’où aurait émergé les principales figures du Progressisme :

‘« [...] the great majority of the reformers came from the ‘solid middle class’, as it then was called with some pride. That their families had been of the economically secure is indicated by the fact that most of them had had a college education in a day when a degree stamped a person as coming from a special economic group [...] Of a sample of over four hundred a majority was lawyers, as might be expected of politicians, and nearly 20 percent of them newspaper editors or publishers. The next largest group was from the independent manufacturers or merchants, with the rest scattered among varied occupations, including medecine, banking, and real estate. »55

L’étude de Mowry, qui porte uniquement sur les leaders politiques du mouvement réformateur, suggère l’hypothèse d’une proximité de vues et d’objectifs entre les « enquêteurs » sociaux et le Progressisme politique à l’oeuvre dans pratiquement tout le pays, car elle souligne notamment que la formation universitaire des auteurs du Survey - sur laquelle il faudra revenir - n’est pas seulement un facteur d’explication du travail qu’ils effectuent à Pittsburgh. Le cursus académique de John Commons, John Fitch ou Crystal Eastman marque leur origine sociale presque aussi sûrement que leur profil de scientifiques. Leur savoir serait donc à la fois une marque de statut et un moyen de reconquête d’une part perdue de prestige, ainsi que d’influence sociale et politique. Dans son étude du parcours type des settlement workers, Allen F. Davis confirme très largement cette idée : d’après lui, la plupart des jeunes gens, hommes et femmes, que l’on rencontre dans ces centres d’étude et d’aide sociale installés au coeur des quartiers pauvres et immigrants sortent de l’université, sont originaires des villes du Nord-Est et du Middle West, et sont nés dans des familles relativement aisées de médecins, d’enseignants, de pasteurs ou d’avocats. Leurs motivations semblent tenir de ce que Davis appelle « a sense of restlessness », un besoin de redéfinir leur rôle dans la société américaine.56

Telle est donc, rapidement résumée, la première lecture possible de la montée du Progressisme et à travers elle, de l’origine sociale des auteurs et du public du Survey. Cette hypothèse, qui revient à assimiler l’essentiel des mouvements de réforme aux résistances des classes moyennes aisées traditionnelles, est toutefois contestée par de nombreux historiens.

Notes
53.

Ibid.

54.

Woods, Robert A., « Pittsburgh : an interpretation of its growth », The Pittsburgh District : Civic Frontage, New York : Arno Press [Survey Associates], 1974 [1914], p. 24.

55.

Mowry, George, « Progressivism : middle-class disillusionment », in Davis, Allen F. &Woodman, Harold D., Conflict or Conscensus in Modern American History. [Boston] : D.C. Heath & Co., 1968, p. 165.

56.

Davis, Allen F., Spearheads for Reform - The Social Settlement and the Progressive Movement, 1890-1914, New York : Oxford University Press, 1967, pp. 30-37.