Le contexte général de la croissance urbaine du tournant du siècle ne suffit pas à expliquer l’attrait de Pittsburgh pour les réformateurs. Il faut encore resserrer l’analyse pour mieux comprendre le statut très particulier de cette ville, symbole d’une industrie dont l’importance économique devenue prépondérante contribue à remettre en cause l’image que les Etats-Unis se font d’eux-mêmes. Les peurs suscitées par le monde urbain, et dont les principaux éléments ont été résumés plus haut, ne sont pas exactement les mêmes que celles des décennies précédentes. Lors des premières périodes de forte croissance urbaine, au milieu du 19e siècle par exemple, la pauvreté, la violence et l’immoralité semblaient, aux yeux des contemporains, inhérents à la nature urbaine. Il était entendu que la ville était, par définition, marquée du sceau de l’infamie. Cette vision des choses n’est plus aussi dominante en 1900, le discours sur la ville ayant changé de manière perceptible. La modification de l’espace et la faillite démocratique, invariablement ramenés par les observateurs aux nouvelles données démographiques, sont désormais mises en rapport avec un autre phénomène d’une ampleur jusque-là inconnue, à savoir l’industrialisation massive des Etats-Unis dans le dernier quart du 19e siècle.
C’est à ce titre que Pittsburgh, ville de l’acier, prend toute son importance pour les réformateurs : elle doit en effet l’essentiel de son essor à la sidérurgie, autour de laquelle elle a construit son identité. Cette dimension unique lui donne une image très contrastée au début du 20e siècle. Il apparaît clairement en effet que les gigantesques besoins en main-d’oeuvre des hauts-fourneaux, ainsi que de toutes les industries dérivées, sont à l’origine non seulement de la grandeur, mais aussi de la décadence de la cité. La plupart des contemporains - du moins ceux qui n’ont pas d’intérêt engagé dans la production sidérurgique - ressassent une analyse relativement simple, que l’historien J. S. Kleinberg résume en ces termes :
‘« The expansion of steel production lured tens of thousands of people into the city, turning it into a whirling vortex of humanity, frequently ill-housed and poorly served by outmoded physical structures. Rapid population turnover severely stressed the sanitary services and cultural homogeneity of the city. » 230 ’Le schéma invariable du combat progressiste pour l’amélioration de l’environnement urbain est ici posé. Partant d’une analyse des nouvelles formes industrielles, les réformateurs n’ont de cesse, dans le Survey et ailleurs, de s’interroger sur ses conséquences « physiques et culturelles », pour reprendre les termes de Kleinberg. Si ce manque d’harmonie entre le développement économique et les infrastructures municipales est problématique à Pittsburgh, sa situation n’a rien d’unique. A bien des égards, pour les contemporains, la ville de l’acier est déjà le laboratoire grandeur réelle de l’Amérique du 20e siècle.
Kleinberg, J.S., op. cit., p. xix.