1.3.4. Evaluation des indices de discrimination socio-linguistique

1.3.4.1. La triade [ message URL theta.gif message URL delta.gif message URL delta.gif message URL exposant.gif] un critère de discrimination pertinent ?

On admet ordinairement que le sémitique ‘commun’ possédait quatre consonnes interdentales répartie de manière ‘équilibrée’ dans le système, soient deux phonèmes ‘simples’ et leurs correspondants ‘emphatiques’ :*/ message URL theta.gif ;  message URL theta.gif message URL exposant.gif ;  message URL delta.gif ; message URL delta.gif message URL exposant.gif / (Brockelman, 1910), mais selon M. Cohen (1912), « les spirantes interdentales sont des phonèmes instables : dans toutes les langues où elles viennent à faire partie du système consonantique, elles ont tendance, au bout d’un certain temps, à disparaître soit en se confondant avec les occlusives correspondantes, soit en passant à d’autres spirantes plus stables (postdentales ou labiales) ».
Les quatre fricatives dentales du sémitique commun ont ainsi connu, selon les parlers, des évolutions différentes. L’arabe ancien attestait une triade d’interdentales, une sourde / message URL theta.gif/, une sonore / message URL delta.gif/ et une sonore pharyngalisée / message URL delta.gif message URL exposant.gif /. Il comprenait aussi une série de trois alvéolaires dont une sourde /t/, une sonore /d/ et une sourde pharyngalisée /t message URL exposant.gif/ ainsi qu’une triade de sifflantes : une sourde /s/, une sonore /z/ et une sourde pharyngalisée /s message URL exposant.gif/. Par ailleurs, une latérale emphatique, transcrite / message URL ddot.gif/ était attestée. Cette dernière, non-intégrée dans le système, est devenue en arabe classique une alvéolaire pharyngalisée (i.e. /d message URL exposant.gif/). L’intégration de cette latérale dans les systèmes des dialectes arabes modernes s’est presque toujours faite par confusion avec l’interdentale pharyngalisée / message URL delta.gif message URL exposant.gif /. Néanmoins, deux cas principaux sont à distinguer :
  1. Maintien des interdentales : Un grand nombre de parlers a conservé des réalisations interdentales. Ce sont notamment les parlers dits ‘bédouins’. Dans ces cas, l’interdentale pharyngalisée représente généralement aussi bien l’ancienne interdentale / message URL delta.gif message URL exposant.gif / que l’ancienne latérale / message URL ddot.gif/ correspondant au phonème /d message URL exposant.gif/ de l’arabe classique.
    Cet état ancien est particulièrement bien conservé dans les parlers ruraux du Maghreb et dans certaines villes dont le peuplement est relativement récent. Mais dans la plupart des dialectes de citadins, représentant des formes dialectales ‘innovantes’, cette série articulatoire tend à disparaître au profit des plosives correspondantes.
  2. Disparition des interdentales : Beaucoup d’autres dialectes (en particulier parmi les parlers de sédentaires) n’ont plus d’interdentales. Généralement, la triade de fricatives dentales est alors confondues avec les plosives alvéolaires, mais ceci ne constitue pas une règle absolue, car la confusion se fait parfois avec les sifflantes, ou plus rarement encore avec les fricatives labio-dentales.

(Rjaibi-Sabhi, 1993) répertorie les différentes réalisations phonétiques possibles pour ces trois phonèmes en fonction de l’origine dialectale des locuteurs27.

Fricatives dentales attestées en arabe classique et moderne
/ / / / / /
Réalisations dialectales [ ] [s] [ts] [t] [f] [ ] [d] [z] [ ] [ ] [z ] [d ]
Elle considère, dans son étude, que l’analyse de ce critère phonétique permet la caractérisation de l’origine dialectale et, par là même, de l’origine géographique de locuteurs arabophones. Selon sa classification quatre régions dialectales sont à distinguer : La Péninsule Arabique avec l’Irak ; le Moyen-Orient ; la Vallée du Nil et le Maghreb. Le premier groupe composée de l’Irak et de l’ensemble des pays de la Presqu’île Arabique (Arabie Saoudite, Oman, Yémen, Émirats Arabes Unis etc...) est représenté, dans ses analyses, par des réalisations irakiennes et yéménites. L’auteur repère pour le parler irakien des réalisations ‘standards’ correspondant à une situation de maintien des interdentales. Au Yémen, en revanche, l’enquête dialectologique révèle que les consonnes / message URL theta.gif/, / message URL delta.gif/ et / message URL delta.gif message URL exposant.gif / ne subissent aucun changement dans les parlers arabes des régions du Nord du pays, alors que dans les régions du Sud, ces phonèmes sont remplacées par leurs correspondantes occlusives, soient /t/, /d/ et /d message URL exposant.gif/ respectivement. Le second groupe (désigné sous l’appellation de ‘Moyen-Orient’) rassemble le Liban, la Syrie, la Jordanie et la Palestine. En Syrie, Rjaibi-Sabhi distingue deux groupes de parlers, les uns dits de bédouins font état d’un maintien des interdentales, les autres dits de sédentaires ont perdu les consonnes en question au profit des plosives alvéolaires. Au Liban, les changements ont mené à une situation plus complexe,. Ainsi, pour / message URL theta.gif/, on trouve soit [t], soit [s], pour / message URL delta.gif/, on peut avoir soit [d], soit [z] et enfin, pour / message URL delta.gif message URL exposant.gif /, il existe deux variantes possibles : soit [d message URL exposant.gif], soit [z message URL exposant.gif]. Tous les exemples cités par l’auteur démontrent une certaine dépendance de la variante vis à vis du registre, puisque les mots dans lesquels les interdentales sont remplacées par une plosive alvéolaire semblent avoir un lien plus fort avec la vie quotidienne que ceux où elles ont évolué en sifflantes. Ces derniers appartiennent en effet, à un registre plus soutenu, lié à la vie culturelle et à l’écrit.

Selon Mattson (1910), cette distinction d’ordre socio-linguistique permet de distinguer entre parlers purement citadins (i.e. réalisations sifflantes) et parler plutôt ruraux ou campagnards (i.e. réalisations plosives). Cette idée rejoint celle développée entre autres, par Labov selon laquelle l’utilisation d’une variable est une marque socio-linguistique.

L’Egypte et le Soudan, qui constituent, selon Rjaibi-Sabhi, une troisième aire dialectale (i.e. La Vallée du Nil), attestent des situations quelque peu similaires. On y note le passage des interdentales soit aux plosives alvéolaires [t d d message URL exposant.gif], soit aux sifflantes correspondantes [s z z message URL exposant.gif]. Le choix de la variante sifflante ou alvéolaire, étant lié à la nature du mot. Les unités classiques sont rendues en dialectal avec une réalisation sifflante ; les items purement dialectaux, appartenant au registre populaire, attestent une réalisation alvéolaire.
Au Maghreb, bien que l’approche adoptée par Rjiabi-Sabhi ne mette pas en valeur la complexité linguistique de ce domaine, plusieurs situations sont attestées. En Tunisie, les trois fricatives interdentales sont généralement maintenues (sauf dans la ville de Mahdia, à l’Est du pays, où elles sont passées aux occlusives alvéolaires (Attia, 1969) et sur quelques autres points isolés du domaine) ; au Maroc, c’est l’absence d’interdentales et leur passage aux occlusives qui est généralement la règle. l’Algérie atteste, quant à elle, un paysage mixte, où toutes les combinaisons sont possibles : entre les cas ‘simples’ de maintien ou d’absence des fricatives / message URL theta.gif message URL delta.gif message URL delta.gif message URL exposant.gif /, on trouve des parlers ‘intermédiaires’ où [ message URL theta.gif] est passé à [ts] alors que / message URL delta.gif/ et / message URL delta.gif message URL exposant.gif / ont convergé, de manière plus ‘classique’ vers [d] et [d message URL exposant.gif] ou encore des systèmes attestant une triade de type [ts message URL delta.gif message URL delta.gif message URL exposant.gif] .
Notes
27.

Ces différentes réalisations phonétiques correspondent à des différences locales, elles constituent autant de variantes dialectales permettant, selon Rjaibi-Sabhi (1993) l’identification de l’origine dialectale d’un locuteur. et selon la définition de Troubetzkoy (1939), peuvent être considérés comme variante phonétique ’deux sons de la même langue qui apparaissent exactement dans le même entourage phonique et qui peuvent être substitués l’un à l’autre sans qu’il se produise par là une différence dans la signification intellectuelle du mot, [...]. Les deux sons ne sont alors que deux variantes facultatives d’un phonème unique.’