2 – La Résistance, plurielle et hyperactive.

Car Grenoble a l’âme fondamentalement résistante. La culture politique locale est faite de très longtemps d’opposition radicale aux entreprises d’imposition de la loi par la force et aux velléités de dérives personnalistes. L’Isère – et Grenoble surtout – est un département « culturellement » rétif aux injonctions et réticent à la dictature 129 . Aussi, dès l’orée de la période, les élus locaux manifestent leur volonté de poursuivre cette tradition iséroise. Les plus connus d’entre eux se distinguent en effet en s’opposant clairement aux manœuvres de Laval et aux promesses de Pétain. L’ancien maire de Grenoble, le Docteur Léon Martin, le maire de Vienne, Lucien Hussel et celui de Rives, Séraphin Buisset, tous trois députés SFIO, entrent en effet en « résistance » (avant de faire, parmi les premiers, de la Résistance) dès le 10 juillet 1940 et refusent les « pleins pouvoirs » au vieux maréchal 130 . Ce sont donc trois sur huit des députés isérois qui savent résister aux sirènes des bradeurs de la République et de la démocratie. Le « score » est honorable 131 .

A cette attitude de « résistance » de principe, qui ignore encore son nom et son avenir, succèdent d’autres comportements, qui marquent peu à peu les étapes de structuration de ‘ « la Résistance [qui] en Isère est en premier lieu précoce, multiple et dispersée ’ ‘ 132 ’ ‘  ». Trois temps forts permettent de repérer les rythmes de sa progressive organisation.

Notes
129.

C’est à Vizille que débute la Révolution française, on le sait. Durant deux cents ans (de Bonaparte aux essais gaullistes), le département, foncièrement ancré à gauche, continue de se démarquer. Voir Atlas électoral du département de l’Isère. 1871-1999, Grenoble, Éditions Belledonne, Marcel Massard (dir.), Philippe Barrière, Emmanuel Bytnievwki, Gil Emprin, Marie-Jo Marselle-Rovéa, 1999, 250 p. D’ailleurs, Vichy se méfie de l’Isère, perçu comme le département type de l’ « anti-France ». Trente et une communes de plus de deux mille habitants sur 39 changent de maires (dont 22 par révocation) et « Fort Barraux, près de Pontcharra , devient un camp d’internement où les cadres communistes encore en liberté sont enfermés avec des syndicalistes, des opposants réels ou présumés, des francs-maçons notoires », signale Gil Emprin (« Quelques aspects de l’Isère pendant les années noires », in Vivre libre ou mourir. Tracts de la Résistance en Isère. 1940-1944, op. cit., p. 4.).

130.

Sur cette distinction entre « résister » et faire de la Résistance, voir Pierre Laborie « L’idée de résistance, entre définition et sens : retour sur un questionnement », in Les Cahiers de l’IHTP, n°37, La Résistance et les Français. Nouvelles approches et notamment les pages 21-26. Sur les entrées en Résistance, lire, sous la plume de Laurent Douzou, « L’entrée en résistance », in Le Mouvement social, jullet-septembre 1997, n° 180, dossier spécial Pour une histoire sociale de la Résistance, sous la direction d’Antoine Prost, p. 9-20. Pour l’Isère, on dispose à présent, grâce à Michèle Gabert, d’un travail de référence : Entrés en Résistance. Isère juin 1940-juin 1944. Approche sociologique d’une population de résistants, sous la direction d’Yves Lequin, 745 p.

131.

Minoritaires en France, les trois militants de la « vieille maison » le sont également au sein de leur parti puisque seuls trente six députés SFIO disent non à Pétain. Dans le même temps, quatre-vingt dix lui confient le sort du pays. Au passage, rappelons que sur les seize sénateurs (!) qui s’opposent plus ou moins directement à l’option Pétain (votant contre ou s’abstenant), en Isère, seul Léon Perrier s’abstient. Sur ces aspects, on lira avec intérêt les deux articles de Gil Emprin : « Vichy et les élus de l’Isère », in Résistance en Isère…, op. cit., p. 35-41 et en collaboration avec Olivier Vallade, « Les élus locaux en Isère de 1935 à 1953. Une étude socio-politique », in La Pierre et l’écrit/Évocations, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 1997-1998, p. 153-173.

132.

Pierre Bolle, « Naissance et évolution de la Résistance en Isère », in Résistance en Isère…, op. cit., p. 57-61 ; citation extraite de la page 57. Lire également du même auteur, p. 75-81 de la même publication, « L’organisation de la Résistance, les maquis de l’Isère ».