1 – Au commencement : Voltaire et la Révolution.

Pour le Parti communiste, avant la Révolution, la France n’existait pas. Tout commence avec les Encyclopédistes – Diderot, Rousseau, D’Alembert – annonciateurs du grand événement de 1789. Mais c’est encore un peu en amont, dans la haute figure de Voltaire, que le Parti communiste voit le plus lointain ancêtre des luttes contemporaines. Le deux cent cinquantième anniversaire de la naissance du patriarche de Ferney permet au Travailleur Alpin d’abolir le temps et de faire un formidable bond, depuis 1694 jusqu’à 1944. Le titre de l’article qui paraît en première page du numéro du 13 novembre 1944 est de ce point de vue significatif : ‘ « 1694-1944. Voltaire passa un grande partie de sa vie dans la clandestinité. »

Car – qui s’en serait douté –, Voltaireétait non seulement un « clandestin » et un « résistant », mais qui plus est, un clandestin et un résistant communiste. C’est du moins ce qu’affirme Le Travailleur Alpin, maniant avec un art consommé l’analogie historique et la captation idéologico-culturelle, ne craignant ni l’originalité ni l’anachronisme :

‘« Voltaire fut un des ancêtres clandestins de 1944. Ce fut aussi un résistant de grande allure. Il dut d’abord changer son nom d’Arouet en celui de Voltaire, emprunté à un petit domaine de sa mère. Il vécut jusqu’à quatre vingt quatorze ans, ayant, au cours des ans, changé souvent de tanière pour échapper aux stupides persécutions des fanatiques. Un pamphlet sur l’ancien régime le fait enfermer à la Bastille, tout comme un communiste 663 . »’

L’activité de « Voltairele clandestin » s’apparente en effet de très près à celle des patriotes des années 40 : ‘ « les “lettres philosophiques” qu’il écrivit à ce moment furent lacérées, par arrêt du parlement. Il composa alors des tracts qui furent diffusés clandestinement. » ’ Et tout comme les résistants communistes, ‘ “Voltaire ’ ‘ a bataillé contre les pharisiens de l’idéal de justice dont nous rencontrons de nos jours de nombreux exemplaires. Il a plaidé constamment la cause des opprimés. Les fanatiques n’avaient pas grâce devant lui. Il résistait superbement comme ont résisté, sous l’oppression nazie, les Résistants de 1944... »

La Révolution de 1789, en revanche, n’est qu’assez peu évoquée pour elle-même, c’est-à-dire en son « tout », comme si le Parti communiste grenoblois hésitait à établir une relation pourtant facile de 1789 à 1944-1945 et à laquelle pratiquement toutes les familles politiques ont recours à la Libération.

Le Travailleur Alpin et Les Allobroges insistent néanmoins avec une particulière attention sur les épisodes les plus locaux de cette décennie révolutionnaire. L’Assemblée de Vizilleest ainsi largement présentée comme l’épisode qui déclencha la Révolution et c’est sur son modèle que les « États généraux de la Résistance » doivent se tenir à Paris le 14 juillet 1945. Un de ses principaux animateurs, l’avocat Barnave, est certes une personnalité importante parce qu’il figure tout à la fois au panthéon local et national, mais c’est un modéré (même Le Réveil ne craint pas d’y faire référence !) ; cela achève de le déconsidérer aux yeux des communistes grenoblois.

Le Parti communiste grenoblois se sent en revanche beaucoup plus à l’aise à l’évocation du souvenir de Valmy. Cette constatation permet d’avancer une explication à son manque de chaleur relatif pour la Révolution. Celle-ci, considérée dans sa totalité chronologique, n’est en effet que la « révolution bourgeoise » dont parlait Marx. Le Parti communiste manifeste en retour une nette préférence pour la période jacobine de la décennie révolutionnaire et pour ses élans populaires. En 1945, le Parti communiste grenoblois rattache donc directement la Résistance à l’expérience des années 1792-1794, fidèle en cela à sa lecture traditionnelle de la Révolution française. Il a d’autant plus de facilité à se présenter comme l’héritier légitime et naturel de la Révolution qu’en 1939, il fut quasiment le seul à en commémorer le cent cinquantième anniversaire et que « la population grenobloise s’en souvient en 1945 », comme nous le disait Paul Billat 664 .

La continuité qu’ils affirmaient entre les jacobins et eux-mêmes dès 1939, les communistes l’ont en quelque sorte comme confirmée en 1945. Elle passe principalement par la comparaison entre les soldats citoyens de l’an II et leurs glorieux descendants, les FFI. Le 24 juin 1945, on célèbre ainsi en première page des Allobroges l’anniversaire de Hoche, le général montagnard « aimé des dieux [qui] naissait le 24 juin 1768. Général à vingt-sept ans, il fut l’ancêtre et le modèle de nos F.F.I. » qui partirent au chant de La Marseillaise. Cette même Marseillaise, dont, le 25 avril précédent, le journal commémorait la création, parlant de ce ‘ « chant qui, hier comme aujourd’hui, anima tous ceux qui par le monde ont lutté et luttent pour la liberté ; ce chant qui, hier comme aujourd’hui, cimenta l’unité de la nation française ’ ‘ 665 ’ ‘  ».

La Libération permet ainsi de pratiquement recommencer la Révolution de 1789. D’ailleurs, les traditionnels opposants de hier n’ont-ils pas eux-mêmes été conquis, si l’on en croit notamment Le Travailleur Alpin, par la démonstration qu’ont faite les communistes de la valeur idéologique absolue de la République ? ‘ « Vive la Vendée ’ ‘ ’ ‘ [...]. Les fédérations socialiste et communiste de la Vendée ’ ‘ ont décidé de présenter un commun candidat aux prochaines élections cantonales. Le pays qui fut celui de la chouannerie et où la Troisième République fut souvent représentée par des hobereaux monarchistes est un des premiers à donner le bon exemple ’ ‘ 666 ’ ‘ . »

Notons que le Parti communiste grenoblois ne fait en revanche jamais appel au souvenir « positif » de Bonaparte. La Révolution ne s’étend pas pour lui jusqu’à l’Empire, et Napoléon Ier ne saurait passer pour le continuateur de Robespierre. Tout au contraire, au fur et à mesure que se creuse le fossé avec de Gaulle, le Parti communiste grenoblois distingue chez ce dernier les mêmes tendances autoritaristes qui caractérisaient Napoléon. Napoléon fait donc plutôt figure de valeur repoussoir, laquelle sert à stigmatiser le caractère césariste du pouvoir gaulliste 667 .

Notes
663.

Voir l’intégralité de cet article en annexe n° XIV.

664.

Entrevue du 21 juin 1991. Lire, dans le numéro 20-21 (1988-1989) de Communisme, l’article de François Hincker « La lecture de la Révolution Française par le P.C.F. » ainsi que la contribution de Jean-Marie Goulemot et Jean-Jacques Tatin, « Le parti communiste et le 150ème anniversaire de la Révolution Française, l’année 1939 ». L’ouvrage de Pascal Ory est aussi intéressant : Une nation pour mémoire : 1889, 1939, 1989 : trois jubilés révolutionnaires, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1992, 282 p.

665.

Au palmarès des chants préférés des militants communistes grenoblois, La Marseillaise arrive d’ailleurs en tête, suivie du Chant des Partisans en deuxième position, du Chant des Allobroges et de l’Internationale. Il n’est d’ailleurs pas rare qu’au cours de certaines cérémonies commémoratives (1er mai par exemple), les militants communistes entonnent ces quatre chants les uns après les autres.

666.

Le Travailleur Alpin, 29 août 1945, 1ère page.

667.

L’éditorial du docteur Moustier, dans Le Travailleur Alpin du 12 septembre 1945, intitulé « Rupture de Contrat » est sur ce point clair. Voir ce texte en annexe n° XV.