B – La continuité de la France, par l’armée.

Le « Tour de la France » 692 entrepris par le général de Gaulle a pour principal objectif, en offrant aux populations des nombreuses villes étapes qui émaillent son long périple de découvrir sa silhouette et d’entendre ses paroles, de leur permettre d’entrer de plain-pied dans le mythe élaboré par lui de la « Guerre de Trente Ans ». Le but est de ressouder au plus vite la nation pour faire accéder la France – entité suprême qui mérite tous les sacrifices, dont la survie tolère toutes les (re)constructions mythiques et dont on saura bientôt que le général s’en fait une « certaine idée » – au rang qu’elle mérite. L’œuvre d’escamotage qu’entreprend de Gaulle est double : passer sous silence la « parenthèse de Vichy  » en assurant avoir représenté la légitimité gouvernementale républicaine depuis Londres puis Alger et rejeter dans l’ombre la part prépondérante prise par les Alliés dans la Libération du territoire afin d’insister en retour sur l’union des Français dans le combat. C’est là le sens de son discours parisien du 26 août. Au centre de ce dispositif d’interprétation de l’histoire entièrement pensé par de Gaulle, figure l’armée, pivot central de sa construction, qu’il choisit de particulièrement choyer lors de sa visite à Grenoble . Tous les témoignages concordent : elle est vraiment l’arche Sainte de la Nation alors en reconstruction, l’élément essentiel par qui la France repart à l’assaut de son destin. Le « reportage spécial » que le périodique En avant ! F.F.I. Drôme consacre au « général de Gaulle dans les Alpes 693   » apparaît ainsi, sous la plume de Louis Campouro , comme un long et très détaillé panégyrique de l’armée française.

‘« Et voici Grenoble, qui par son action dans la Résistance a mérité d’être la première à connaître une prise d’armes française. Grenoble dont la population que ne peut contenir les rues, s’amoncelle par on ne sait quel miracle jusqu’au premier étage des maisons. Le Général De Gaulle passe en revue les Chasseurs alignés avenu Foch, la Brigade de la Division Alpine, les Tirailleurs Marocains, les véhicules et les blindés des Spahis. »’

Ce qui compte par dessus tout, c’est la force armée, condition de l’indépendance, gage de la souveraineté : ‘ « Et pendant près d’une heure, jusqu’à la nuit, l’armée Française reconstituée, défile : le B.C.A., 15/9, artillerie F.F.I. prise aux boches, chars des Spahis… La nouba succède à la clique des Chasseurs, le grondement des blindés au pas cadencé de l’Infanterie. » ’ Le journal FFI rend au passage hommage à la prescience du général.

‘« Près de moi est cette jeune fille, la troisième résistante de France, partie en juin 1940 avec le Général. Elle me dit son émotion de voir renaître notre armée, une armée, une véritable armée, de ce qui n’était au 14 juillet 1940 qu’une poignée d’hommes aux uniformes disparates défilant dans les rues de Londres. Et chacun, dans cette ville aux places trop pleines, vit en ce moment pareille émotion. Et le Général qui salue un à un les étendards, comment ne la vivrait-il pas plus intensément que quiconque. Voici le résultat de quatre années de lutte et d’espérance. » ’

De Gaulle lui-même, se muant en chroniqueur de sa propre mémoire, insistera préférentiellement, dans le tome trois de ses Mémoires 694 , sur le caractère d’abord militaire de cette visite : ‘ « [...] Ensuite défila la 27ème Division alpine. Je la saluai avec une particulière satisfaction ».

Les photos et articles de presse qui rendirent compte de la visite de De Gaulle insistent à l’envi sur les « troupes », la « revue », les « blindés », « le défilé », etc. On fait parler en priorité ceux des membres de la suite du général qui sont des professionnels de la guerre ; le général Juin, qui proclame par exemple qu’il a vu un ‘ « défilé remarquable. Les F.F.I., grâce à leur zèle et à la foi qui les anime, doivent faire le fond de notre armée, aussitôt qu’ils seront équipés et instruits, ce qui ne demandera pas longtemps. Ils offrent une excellent spectacle. Vous leur direz qu’ils nous ont bien reçu » ’ ; le général de Lattre de Tassigny s’exprime à son tour : ‘ « Je connais bien les F.F.I., puisque j’en commande dans la région de Belfort ’ ‘ , où ils font un travail magnifique. On peut faire confiance en ces hommes [sic] deux fois volontaires qui apprennent en quelques semaines, grâce à leur bonne volonté, ce que d’autres mettraient des mois à apprendre » ; le ministre de la guerre, Diethelm, n’est pas en reste : ‘ « Nous ferons avec les F.F.I. une armée à la taille de la Nation, le Général De Gaulle y travaille depuis 1940. Aujourd’hui les F.F.I. s’unissent à l’armée d’Alger ’ ‘ . Ils ont accompli pour s’armer, s’équiper, s’instruire et se former en unités régulières un travail formidable. Grâce à eux nous pourrons prendre dans la guerre une part qui fera grande la part de la France au traité de paix ’ ‘ 695 ’ ‘ . »

La journée du 5 novembre est alors une journée commémorative gigogne où chacun des éléments essentiels de la mémoire de De Gaulle s’emboîtent l’un l’autre dans une construction logique à la rigueur toute... « militaire » : la gloire de l’Armée, de la France, puis de leur chef, le général de Gaulle, voilà ce qu’il est venu illustrer à Grenoble. Le poids de l’État est évident, dont la solennité marque de son sceau toutes les pièces de l’édifice mémoriel dont de Gaulle propose l’adoption aux Grenoblois. L’armée, ce ne sont pas les seuls FFI ; la France, ce n’est pas que la République ; de Gaulle, chef du Gouvernement, et de l’Armée, et de la Résistance, ce n’est pas la Résistance, c’est toute la Résistance et plus encore. L’équation a en tout cas le mérite de la clarté et celui de pouvoir fonctionner immédiatement pour qui veut y adhérer, chacun pouvant en effet s’y reconnaître pour la part qui est la sienne.

Notes
692.

Pour copier le titre de cet autre lieu de mémoire que constitue le manuel de Giordano Bruno…

693.

Il est consultable au musée de la Résistance et de la Déportation de l’Isère.

694.

Mémoires, tome 3, Le Salut. La Libération, Paris, Plon, 1956 (cité par René Bourgeois, in Pierre Bolle (dir.), Grenoble-De Gaulle-Isère, 1890-1940-1970-1990. Hommage, Grenoble, Éditions Cent Pages, 1990, p. 24).

695.

« Le général de Gaulle dans les Alpes », En avant ! F.F.I Drôme, dernière page. Cf. annexe n° XVIII.

Le programme officiel, on ne peut plus minuté, prévoit ainsi que le général, arrivé à Grenoble à 16 heures 30 place de la Bastille, recevra les officiers pendant 45 minutes, entre 18 heures 15 et 19 heures, à l’Hôtel Lesdiguières, peu avare de son temps quand il s’agit de recevoir des « collègues ». ADI, 54 M 41, « Police Générale. Cérémonie avec diverses personnalités ».