II – L’« affaire Voitrin » (septembre 1948) : un tournant et un cas d’école.

Le 20 février 1990, dans le cadre des contributions scientifiques grenobloises à la célébration de l’Année de Gaulle, Jean Lacoutureévoquait en des termes très évocateurs les difficiles relations qu’entretint le général avec l’Isère : ‘ « Le face à face entre le général de Gaulle ’ ‘ et Grenoble et l’Isère et le Dauphiné ’ ‘ ’ ‘ est savoureux pour quelqu’un qui s’intéresse aux caractères et aux paysages. La rencontre du personnage le plus considérable et le plus fructueux de notre histoire contemporaine et de cette région, c’est, en effet, la rencontre de deux rébellions, de deux natures rebelles ’ ‘ 1346 ’ ‘  ».

De fait, toutes les personnes, d’obédience politique les plus variées, que nous avons rencontrées et interrogées confirment ce que le célèbre biographe de De Gaulle a par ailleurs longuement développé : on peut aimer ou ne pas aimer de Gaulle, l’aduler ou le détester, il reste que c’est toujours par rapport à lui que l’on se situe.

Ainsi, entre 1944 et 1948, à Grenoble comme dans toute la France, les cérémonies du souvenir sont pendant longtemps placées sous le haut et symbolique patronage du général de Gaulle, et les officiants crient aussi souvent « Vive De Gaulle ! » que « Vive la France ! » à la fin de leur discours. En ce sens, l’Appel du 18 juin donne plus particulièrement lieu, comme nous l’avons dit, à la tenue de cérémonies commémoratives enthousiastes, de plus en plus dédiées à la personne même du général cependant plutôt qu’à son appel.

Surtout, de Gaullevient deux fois à Grenoble en quatre ans. Si la première visite, en 1944, conforte peu ou prou Grenoble dans la vision qu’elle a d’elle-même de capitale de la Résistance, son deuxième voyage, celui du 18 septembre 1948, se déroule d’une toute autre façon et représente une fracture grave dans la mémoire grenobloise de la Deuxième Guerre mondiale et de la Résistance.

Bernard Montergnolea écrit tout ce que cette deuxième visite comportait forcément comme risque de confusion : ‘ « le 18 septembre 1948, le général de Gaulle ’ ‘ ’ ‘ effectue dans la région – en Vercors ’ ‘ ’ ‘ et à Grenoble –, une tournée où se trouvent inextricablement mêlés les aspects “De Gaulle ’ ‘ chef de la Résistance” et “De Gaulle leader R.P.F et candidat au pouvoir” ’ ‘ 1347 ’ ‘ . »

La venue du général est l’occasion d’observer combien la mémoire de la Résistance est encore conflictuelle à Grenoble fin 1948. Alors même que les pratiques sociales les plus traditionnelles du souvenir – et notamment les cérémonies commémoratives – semblent sur la pente d’un relatif déclin, la mémoire locale de la Résistance est en revanche facilement mobilisable dès lors qu’il s’agit de défendre des enjeux strictement politiques. Plus de trois ans après les premières élections de l’après-guerre, la tactique reste en fait la même : l’appartenance à la Résistance et le respect des valeurs issues de cette même Résistance sont les principaux arguments politiques des prétendants au pouvoir. De ce côté-là, de Gaullesemble a priori inattaquable. Il est toujours une haute figure morale. Sa stature de Premier Résistant de France paraît historiquement assurée, et le lien purement affectif qu’il entretient avec les Français fait, même si lui comme les autres est à présent un chef de parti, que sa tournée électorale de 1948 connaît un franc succès 1348 .

Cependant, les violents incidents de Grenoble, qui se solderont par la mort d’un des contre-manifestants communistes opposés à la venue de De Gaulle 1349 – Lucien Voitrin, vraisemblablement tué par les balles tirées par le service d’ordre plus que musclé qui encadre le général – permettent d’observer à l’œuvre une véritable tentative de démythification de De Gaulle « en résistant », menée de façon prioritaire par la presse grenobloise de gauche, Le Travailleur alpin en tête.

C’est bien la question du respect d’une mémoire de la Résistance dont le Parti communiste se fait le gardien jaloux, et que de Gaulle foulerait consciemment aux pieds, qui est au centre des affrontements du 18 septembre 1948.

Notes
1346.

Plaquette 1890-1990-1940-1970. L’Isère et de Gaulle, Association pour la contribution de l’Isère à l’année de Gaulle, imprimée par le service reprographique de la ville de Grenoble, 1990, p. 9-10.

1347.

Bernard Montergnole, La presse grenobloise de la Libération (1944-1952), Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 1974, p. 162.

1348.

Sur ces aspects, consulter Jean Lacouture, De Gaulle, t. 2, Le politique. 1944-1959, Paris, Le Seuil, réédition dans la collection « Points-Histoire », 1990, 723 p.

1349.

Il serait trop long de retracer ici la chronologie de cette » journée si particulière ». Pour un compte rendu quasiment exhaustif, envisagé à travers les trois titres de la presse quotidienne grenobloise, voir Bernard Montergnole, op. cit., p. 162-166, « II – Quelques événements passés au crible de la presse locale », « La visite du Général de Gaulle à Grenoble ».