1. L’introduction de l’espace dans la théorie économique

Von Thünen est l’un des précurseurs de la prise en compte de l’espace dans l’analyse économique même si dans des travaux antérieurs quelques références à l’espace apparaissent notamment dans l’œuvre de Cantillon (PONSARD, 1983). Cette analyse de la localisation des activités agricoles conduit à prendre en compte l’espace dans la théorie économique. Il faut attendre le vingtième siècle pour voir émerger ce concept dans l’analyse économique. En 1956, Isard parle encore d’un wonderland of no spatial dimensions lorsqu’il décrit l’économie contemporaine (BESSE, 1994). Longtemps, l’économie est demeurée un monde ponctiforme (PONSARD, 1955, cité par ZOLLER, 1988). Ainsi, deux unités d’un bien homogène s’échangeant dans deux lieux différents sont demeurées longtemps des biens identiques dans la théorie économique.

Beguin et Thisse (1979) proposent une définition de l’espace. Ils distinguent un espace absolu et un espace relatif. L’espace est ‘un cadre de référence ou espace absolu défini par trois éléments de base : un ensemble de lieux (unités spatiales élémentaires), noté L ; une mesure des positions relatives des lieux : c’est une distance, d ; enfin, une mesure de la superficie des lieux, qui peut d’ailleurs être nulle. Un espace relatif peut alors être formé sur cette base par l’introduction d’attributs ou caractéristiques des lieux qui peuvent être simples ou composés entre eux et concerner des stocks et des flux’ (HURIOT et PERREUR, 1990, p. 199).

L’espace est, d’abord, un frein au déplacement des biens et des personnes. Il n’est pas neutre. En effet, certains points de l’espace correspondent à des lieux de rencontre entre les consommateurs et les producteurs. Les déplacements réalisés pour rejoindre ces lieux, engendrent des coûts de transport. Ces coûts modifient les équilibres de marché atteints en l’absence de prise en compte de l’espace.

L’espace est également caractérisé par des attributs de lieux. En effet, ces caractéristiques interviennent dans les choix localisés des agents économiques. Ainsi, il existe des liaisons entre les décisions des agents économiques et les caractéristiques de l’espace. Ce lien entre les consommateurs et les attributs de lieux se déroule à deux niveaux. Les lieux se singularisent par l’existence d’attributs et par le paiement d’impôts. Ces caractéristiques sont localisées et généralement non transportables. Pour en bénéficier, il est nécessaire d’être localisé dans le lieu correspondant. Par ailleurs, en fonction de la localisation choisie, l’importance des attributs et des impôts est variable. Aussi, le niveau d’utilité retiré par un consommateur est-il fonction du choix de sa localisation. En outre, les différences de consommation en biens localisés induisent des effets de revenu. Ces derniers provoquent, par conséquent, des changements dans la consommation des autres biens.

Nous avons présenté le cas des consommateurs. Les conséquences sont similaires pour les producteurs. La fonction objectif est alors la fonction de profit. La fonction de profit a comme facteur les biens localisés et les autres biens. Ainsi, la production de biens non localisés dépend également des attributs des lieux.

L’espace, ainsi défini, influence le choix de localisation. Au côté des effets de la distance entre les lieux, les caractéristiques de l’espace ont un rôle crucial dans la compréhension de la localisation des agents économiques. Ponsard (1988) considère que la prise en compte d’un espace anisotrope ‘n’apporte pas que des raffinements de détail, elle change tout’.

L’introduction du concept d’espace dans l’économie a conduit à la constitution de quatre paradigmes : le premier correspond aux travaux de Von Thünen ; le second résulte de l’œuvre de Weber et concerne les localisations industrielles ; le troisième est issu d’un article d’Hotteling sur la concurrence spatiale entre producteurs ; le quatrième correspond aux travaux de Christaller et de Lösch sur la théorie des places centrales. Ponsard (1988) indique que quatre champs de recherche ont été développés et concernent les modèles d’interaction spatiale, la théorie de l’équilibre général spatial, la théorie de l’économie spatiale publique et de l’analyse des espaces économiques flous. En outre, la prise en compte de l’autocorrélation spatiale dans les travaux économétriques (nous parlerons d’économétrie spatiale dans la deuxième partie) participe à l’intégration de l’espace dans les sciences économiques.

Avant d’exposer les travaux d’Alonso concernant l’analyse du comportement des consommateurs en termes de localisation résidentielle, nous présenterons l’apport fondateur de Von Thünen à l’analyse spatiale des localisations.