III. Les rapports Père/fille

III.1. A la recherche du Père perdu...

Un enfant connaît d’une façon différente qui est sa mère et qui est son père. La filiation à la mère est donnée “ naturelle ”, elle est une donnée biologique incontestable. Au contraire la paternité est un objet de croyance, elle peut laisser place au doute. Dans Les Silences du palais, Alia interroge inlassablement sa mère ‘“ Qui est mon père? Quel est son nom? ”’ La réponse de cette dernière, ‘“ ton père est mort ”’, ne satisfait guère Alia. Elle continue sa quête du père même après la mort de sa mère. Pour Freud 362 , la paternité est d’un autre ordre : la filiation à la mère est une donnée de l’expérience sensible, la paternité est de l’ordre de la réflexion, de la logique dit-il. Connaissance des sens d’une part, connaissance de l’intelligence, d’autre part. Il en résulte que si la place de la mère “ va de soi ”, celle du père est “ à construire ”, et elle ne peut l’être par la mère. C’est ce que tente d’expliquer Khalti Hadda à Alia ‘“ Tu crois qu’un père se réduit à un nom? Un père, c’est de la sueur, de la douleur et de la joie. Toute une vie, une attention quotidienne ”’. Dans le film de M. Tlatli, Sid’Ali n’a pas cherché à “ construire ” son image de père auprès de sa fille naturelle. Il a failli à son rôle, encouragé dans sa démission par la mère. En effet, Khadija refuse de dire à sa fille que Sid’Ali est son père. Tous les habitants du palais le savent mais ils ont décidé d’obéir à la loi du Silence, particulièrement la mère d’Alia.

En effet, le silence de Khadija est lourd de conséquences. Sa responsabilité vis à vis de sa fille est encore plus grande que celle du père puisque c’est à elle qu’incombe la tâche d’introduire le père auprès de la fille. Comme l’exprime en d’autres termes le psychanalyste A. Naouri : ‘“ Introduit auprès de son enfant par la désignation fondamentale qu’en fait la mère, le père ne peut être qu’une fonction de parole. Parole qui se développe, toute condensée autour du nom qu’il transmet et qu’il a, sa vie durant, à soutenir’ ‘ 363 ’ ‘ ”’. Dire du père que c’est une fonction de parole équivaut à dire que sa fonction est de l’ordre du symbolique, de la loi. Fonction différente de celle de la mère, mais qui lui est complémentaire. Cette fonction complémentaire ne va pas de soi. ‘“ Pour l’humanité, l’une des grandes énigmes a toujours été de savoir ‘comment un provient de deux ’ : un principe difficile à comprendre et à admettre. D’où la tentation de réduire le deux à un : soit du côté de la mère, soit du côté du père. L’enjeu ici est en fait la reconnaissance de l’autre’ ‘ 364 ’ ‘ ”’.

Dans le film de M. Tlatli, il s’agit justement de cette problématique de la reconnaissance. Le père ne reconnaît pas sa relation avec la mère à cause de la hiérarchie sociale, ni il ne reconnaît sa relation avec sa fille puisqu’elle est née de ses amours interdites avec une servante. La mère ne reconnaît pas la figure paternelle pour les mêmes raisons que le père. Et c’est l’enfant qui paie le prix fort puisque nous découvrons tout au long du film les conséquences désastreuses de cette non-reconnaissance dans la construction de la personnalité d’Alia, notamment dans ses rapports avec la figure maternelle et paternelle et également dans ses rapports avec son compagnon Lotfi. En général, dans les films du corpus, nous réalisons que à, cause de cette non-reconnaissance de l’autre dans les rapports entre le père et la mère, les enfants sont placés soit d’un côté ou de l’autre. Dans les rapports avec leurs enfants, les femmes et les hommes ne sont jamais montrés ensemble à l’écran.

Comme nous l’avons analysé ci-dessus, la relation mère/fils est fortement valorisée par la culture maghrébine. La mère est en parallèle avec l’épouse et doit lui être préférée : de nombreux proverbes le rappellent, disant que les épouses (possibles) sont innombrables, mais que la mère est unique. Cette attitude qui minimise le lien conjugal, redouble dans le même sens, celle qui ridiculise l’homme qui serait amoureux de sa femme, et ferait preuve ainsi de peu de virilité. Quant à la relation père/fille, elle est plutôt passée sous silence. La culture la marque d’un fort tabou : père et fille doivent se monter distants, plus particulièrement lorsque la fille devient pubère. Selon H. Bendahmen 365 , la force du tabou fait supposer l’existence d’une menace à conjurer, évoquant son contraire : un attachement de ce père pour sa fille. Le contexte laisse supposer que l’attachement qu’il a eu pour sa mère s’est transféré sur sa fille (et non sur son épouse, en raison des forts obstacles mis par la culture à cette relation). La relation père-fille serait ainsi une relation d’amour refoulée par l’interdit culturel de l’inceste, en plus de l’expression du rejet de la fille et de sa dévalorisation.

Dans Les Silences du palais, l’attachement d’Alia pour son père est aussi fort que peu affirmé. En effet, tout laisse comprendre que Alia est la fille naturelle de Sidi Ali, le seigneur du palais. La figure du père revêt des attributs antithétiques : Sid’Ali est adoré par Alia, bien que maintes fois il est absent ou lointain (et cette distance contribue peut-être à l’idéalisation de cet amour filial). Néanmoins, malgré la tendresse qui règne entre eux, père et fille sont socialement irrémédiablement différents, cloisonnés par les tabous dans des mondes qui ne communiquent pas. Bien qu’elle l’aime et qu’elle l’admire, Alia s’adresse à son père (naturel) comme “ Sidi Ali ” (Maître Ali), à l’instar des autres domestiques du palais car ce dernier refuse de la reconnaître comme sa fille. Son attitude envers Alia est un mélange de tendresse, de silence et d’indifférence. Seules demeurent pour Alia les apparences et ce rejet, cette condamnation à la solitude contre lesquels elle ne cesse de protester. Interdits et répression sont donc le fait et de la mère et du père. Tout le film est marqué par l’idée d’une faute commise à leur égard, d’une désobéissance à certaines valeurs, et d’un châtiment consécutif qui prend la forme d’une autopunition. En effet, Alia a transgressé toutes les lois du palais : elle apprend la musique, elle fouille dans le passé de sa mère à la recherche de l’identité de son père, elle espionne sa mère dans les couloirs du palais pour découvrir ce qu’elle fait “ en haut ”, elle se révolte contre les seigneurs du palais et la dynastie des beys en chantant dans la cérémonie du mariage pour la liberté et l’indépendance de la Tunisie, etc. Néanmoins, elle n’est pas parvenue à s’épanouir après qu’elle ait quitté le palais car elle porte dans on coeur et sur ses épaules le lourd poids de la culpabilité. Elle pense avoir provoqué la mort de sa mère et celle de son “ père naturel ”, Sid’ Ali, mort de chagrin suite à son départ du palais.

A travers les films du corpus, nous découvrons deux figures principales du père : celle abusive et violente telle qu’elle est montrée dans Halfaouine, L’Homme de cendres et Tunisiennes (violence psychologique) ; et la deuxième figure qui se caractérise par l’absence telle qu’elle est montrée dans Les Silences du palais et dans Tunisiennes. Dans ce film, Aïda et Fatiha souffrent de l’absence de la figure paternelle dans leur vie. Cette absence ne fait que compliquer les rapports entre les hommes et les femmes puisque ces dernières projettent sur les hommes l’amour inassouvi pour leur père et une impossible communication avec les hommes. Dans Les Silences du palais la figure du père est également présente à cause de son absence. A travers tout le film, l’héroïne exprime sa souffrance face à la figure absente et défaillante du père. La dernière séquence de ce film s’achève sur un monologue d’Alia adulte qui décrit ainsi sa relation avec son compagnon : ‘“ Je pensais que Lotfi allait me sauver. Je ne suis pas sauvée ”’. Cette phrase est à mettre en relation avec une autre phrase d’Alia enfant. Cette dernière demande à sa mère qui la met en garde contre les hommes : ‘“ Sid’Ali pourrait me sauver? ”’ On voit que depuis son enfance, le personnage féminin est à la recherche de la figure rassurante et salvatrice du père ; figure qu’elle pourchassera toute sa vie et qu’elle projettera sur son compagnon. A la figure paternelle absente Alia superpose la figure également absente de Lotfi. Sid’Ali a manqué à son devoir de compagnon auprès de Khadija, et à son devoir de père auprès de sa fille naturelle, Alia. L’histoire se répète puisque Lotfi manque à son devoir de compagnon et de père. Non seulement il refuse d’épouser Alia, mais il refuse d’assumer sa responsabilité paternelle et exige qu’elle avorte de l’enfant dont elle est enceinte. Tout laisse à croire que dans les rapports des sexes, le personnage féminin reproduit, consciemment ou inconsciemment, le même schéma relationnel qu’il a eu avec son père. Le personnage de Sid’Ali et de Lotfi se ressemblent curieusement.

Néanmoins, le personnage féminin semble finalement prendre conscience de cette “ ressemblance ” puisque Alia établit une comparaison entre son destin et celui de sa mère. Elle décide par la même occasion de réécrire l’histoire à sa façon et de “ rectifier le tir ” : elle garde l’enfant en dépit de l’avis de son compagnon. Elle fait le choix volontaire et courageux d’être mère célibataire et défie ainsi une loi archaïque. Elle réinvente les rapports entre les sexes puisque la femme n’est plus prisonnière du bon vouloir de l’homme pour avoir un enfant. Dans le schéma traditionnel, une femme doit d’abord se marier pour pouvoir être mère. Dans le film de M. Tlatli, le personnage féminin choisit délibérément le statut de mère célibataire. Ceci est un acte révolutionnaire dans une société régie par une culture arabo-musulmane. Alia pourrait-elle mener jusqu’au bout sa révolution et résister à l’hostilité sociale environnante? Ou serait-elle condamnée à la solitude comme toutes celles qui ont osé et qui osent encore défier les diktats sclérosés qui gèrent les rapports des sexes dans la société maghrébine en général et tunisienne en particulier?

Notes
362.

S. Freud, Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1975, p. 251

363.

A. Naouri, Une place pour le père, Paris, Seuil, 1985, p. 125.

364.

G. Grandguillaume, “ les relations père-fils et père-fille au Maghreb ” dans A. Dore-Audibert et S. Khodja, op. cit., p. 67.

365.

H. Bendahmen, Personnalité maghrébine et fonction paternelle au maghreb, Paris, La Pensée universelle, 1984, p. 218.