LE TEMPS DE LE FAIRE : POSSIBILITE ET NECESSITE DE CETTE ETUDE

S’attaquer à la problématique annoncée ne va pas de soi, du fait de la présence physique d’un nombre encore conséquent d’acteurs. Interroger des hommes et des femmes, susciter chez eux un travail de mémoire, à propos d’un épisode souvent douloureux, parfois enfoui dans l’oubli, pose quelques difficultés dans la conduite de l’entretien, dès lors qu’il s’agit d’interlocuteurs dont la plupart sont habitués à parler de la période lumineuse de leur engagement résistant 1 . Les premiers moments de l’entretien initial ont souvent amené des réponses sous-tendues par l’idée implicite “ Pourquoi parler de cela ? Interrogez-moi plutôt sur “ma” résistance ”. Cela signalait à la fois de la difficulté d’“en ” parler et de la surprise d’être interrogé à ce propos.

Mais difficulté ne fait pas impossibilité et cette fin de siècle constitue un moment où l’abord de telles questions devient réalisable.

Secondairement joue l’âge. Particulièrement pour ceux qui n’étaient déjà plus des jeunes en 1944, la conscience d’arriver au terme de leur vie incite à en accepter le bilan. Il serait évidemment sordide d’en jouer pour en quelque sorte extorquer des “ aveux ” sur un mode quasi policier ; mais il est loisible, en particulier lorsque les conditions matérielles - dont la proximité géographique -, permettent un travail prolongé d’interlocution, d’accomplir avec celui qui témoigne un travail de mémoire fécond. C’est parfois une course contre le temps. Il arrive que la mort devance le carnet de rendez-vous, suscitant non pas le regret médiocre d’avoir perdu une information mais le sentiment de l’occasion manquée d’une rencontre avec la conscience d’un “ monument historique ” 1 . En plus des freins matériels, temps et éloignement géographique, ce travail d’interlocution active doit s’imposer une limite, celle du droit à l’oubli, oubli qui fut pour des acteurs une façon de survivre à un passé douloureux, de vivre un présent non pollué par une mémoire difficile. Le respect de ce droit s’impose.

Mais l’essentiel dans le déblocage des questions politiques est dans la rupture provoquée par l’effondrement du système soviétique et ses conséquences sur la conscience des anciens résistants communistes ou l’ayant été, mais aussi indirectement sur celle de ceux qui s’opposèrent à eux. L’ébranlement géopolitique, la disparition de la “ patrie des travailleurs ”, les défaites politiques du parti français ont fait tomber bien des barrières mentales. Y compris chez ceux qui eurent à souffrir des manœuvres bureaucratiques de l’appareil politique du PCF, a longtemps opéré une sorte de devoir de réserve, fondé sur le vieux souci né du climat de guerre froide de ne pas donner de gages à l’adversaire. Cette sorte de rétention de mémoire a le plus souvent cédé depuis une dizaine d’années. Significativement la non appartenance de celui qui enquête “ au Parti ” ou à “ la famille communiste ” n’est plus que rarement un obstacle à une interlocution féconde, ce qui ne fut pas toujours le cas dans le passé. Lorsque ça le reste, c’est le fait d’individus ou d’appareils médiocres, habitués aux rapports de clientèle, gardiens d’une orthodoxie d’un autre âge.

Possibilité donc, ouverte par le cours du temps et les ruptures politiques, mais aussi nécessité, sinon urgence. Autant la possibilité relève de son évaluation, autant la nécessité ou l’urgence découle du choix, de la volonté délibérée. Ce choix se discute, ne relève en rien de l’évidence. Il est loisible de penser qu’il ne sert à rien, ou que cela est trop tôt, ou trop tard, pour développer une telle problématique. Un argument recevable est que les constructions mythiques ou les effacements de mémoire servent à rendre un passé difficile supportable et qu’en conséquence leur démolition relève de la mauvaise action.

Telle n’est pas mon approche de la question. La Résistance, les résistants, dans la victoire du combat libérateur comme dans les difficultés et échecs n’ont besoin en aucune façon de constructions mythiques. Certes, celles-ci opposent une étonnante résistance aux chocs successifs qu’elles ont subis. La double mythologie gaulliste et communiste constituée après la guerre ayant été en grande partie démantelée tant par le travail d’historiens comme Robert O. PAXTON que par la fragilisation de leur base idéologique et politique, on pouvait espérer la disparition des mythes internes à la mémoire résistante. Or cette fin de siècle apporte une démenti partiel à cet espoir. En témoigne la récurrence, en particulier au niveau de l’histoire locale de micro-mythologies à propos des petits “ grands hommes ”, de la survalorisation de la lutte armée par rapport aux autres dimensions de l’action résistante et en cette fin de 1999, les cérémonies engagées en de nombreux lieux pour célébrer le centième anniversaire de la naissance de Jean MOULIN. Après avoir été successivement affecté à la fonction d’agent soviétique puis d’homme des Américains, voilà le “ Roi de l’armée des ombres ” de MALRAUX statufié à nouveau comme il le fut en 1964 dans une grande et belle opération orchestrée par le chantre de la Ve République, comme si son comportement de 1940 à 1943, son activité, son courage face à la barbarie ne suffisaient pas à constituer une figure magnifique, à l’instar de bien d’autres.

Les incertitudes du monde actuel, la fragilisation entretenue de l’image de la figure résistante, les mythes récurrents rendent nécessaire et urgente une restitution de ce que vécurent la Résistance, les résistants, de ce que devint leur combat, dès lors que la France fut libérée. Traiter ce dernier aspect sous l’angle de la défaite n’est en rien brouiller, affaiblir la figure historique des acteurs concernés, mais la restituer dans sa totalité, dans sa complexité, donc dans sa réalité. L’histoire de leur défaite ne diminue en rien le sens et la grandeur de leur combat. Pour être défait, il faut avoir combattu et s’il subvient ensuite une défaite politique, c’est après avoir mené une grande bataille nationale. Au-delà de ce qui n’est après tout que le travail classique de l’historien, il s’agit bien de la meilleure façon de leur rendre hommage, de leur restituer un poids d’humanité dont les “ antiquaires ” 1 comme les fabricants de statues tendent à les priver.

Notes
1.

Michelle PERROT : “ L’histoire peut blesser la mémoire ”, in Travail de mémoire, 1914-1998, Collection Mémoires, Autrement, 1999, p. 39.

1.

Il en fut ainsi avec Bernard MOREY, décédé en mars 1998. Membre du secteur de Cuiseaux, (petite ville aux limites orientales de la Saône-et-Loire, au piedmont du Jura) de Combat dès 1941, chef de secteur des MUR en 1943, responsable SAP du terrain Chimène jusqu’à son arrestation et sa déportation à Neuengamme au printemps 1944. Chef d’entreprise, dirigeant sportif, élu local, écrivain, il incarnait une figure à la fois ouverte, distante des mythes, quelque peu désenchantée d’un cadre important de la Résistance de la R1.

1.

L’expression est, dans une acception quelque peu dépréciative, de Moses I.FINLEY.