2-L’agent double

Les enquêtes menées à son sujet en vue du procès de 1949 établissent qu’il a été arrêté par les Allemands dès 1942 et que c’est par la suite qu’il aurait été recruté par MOOG, pièce maîtresse sous l’immatriculation “ K30 ” du dispositif constitué par Ludwig KRAMER. Il est alors affecté à la sous-direction IV-E du SD lyonnais dirigée par les agents KRULL et SCHMIDT. Sa défense remet en cause ce déroulement des faits, commencé par l’arrestation à Chalon. Un témoignage, ignoré de tous ceux qui ont travaillé sur le dossier DOUSSOT intervient en faveur de la thèse de l’accusation. Il émane du colonel Henri THOMAS 1 . Les parents de ce dernier tenaient le café situé près de la ligne de démarcation, aux Chavannes, faisant de plus office de dépôt des cars Citroën dont les lignes venant du sud s’interrompaient là, du fait de la ligne. Il se souvient avoir assisté à l’arrestation de DOUSSOT, qu’il connaissait pour le voir fréquenter les lieux, peu de temps avant la suppression de la ligne de démarcation. L’autre point de la défense de DOUSSOT consiste à justifier son entrée en fonction par des consignes venues de la Résistance, transmises à Mâcon chez LONGEPIERRE, rue Bigonnet, lors d’une réunion avec Henri GUILLERMIN et Laurent BAZOT de Combat, à l’initiative d’un homme clef de ce mouvement, Marcel PECK-BATTESTI. Cet homme est un proche de Claude BOURDET et constitue une pièce maîtresse des NAP, appartenant à la gauche de Combat. L’histoire de PECK, disparu après son arrestation en 1943, recoupe d’ailleurs en une autre circonstance l’histoire de la Résistance en Bourgogne puisque c’est un de ses adjoints au NAP, Jean MAIREY qui proposa au poste de Commissaire de la République Jean BOUHEY avant de le remplacer au pied levé à la suite d’un accident en septembre 1944. Laurent BAZOT, ancien officier aviateur, fut l’adjoint de Claudius BILLON-BUISSON responsable de la R1 de l’AS jusqu’à la chute de ce dernier le 1er février 1943 en compagnie de son adjoint Pierre LAVERGNE-BEAUGE. Cette chute précède de quelques semaines le dramatique coup de filet opéré par la police lyonnaise dans l’ensemble du dispositif de l’AS.

Toujours est-il qu’entre mai et juin 1943, DOUSSOT émarge aux services du SD lyonnais et que jusqu’au bombardement du 26 mai 1944 de l’Ecole de Santé militaire de l’avenue Berthelot, il déploie une intense activité. Celle-ci l’amène à croiser des résistants originaires de son département natal. C’est ainsi qu’il participe aux interrogatoires très musclés de Bernard MOREY 1 et qu’il rencontre une connaissance du quartier des Chavannes, Henry THOMAS. Celui-ci, appelé aux Chantiers de Jeunesse d’Artemarre, y avait rapidement acquis des fonctions de chef. Lié à la Résistance, il avait organisé un simulacre d’agression par ses hommes, suivie d’un vol d’équipements (tenues, skis). Peu dupes, les policiers l’avaient remis aux autorités d’occupation et il se retrouva ainsi dans les locaux de la Gestapo lyonnaise, y croisant DOUSSOT, chacun interpellant l’autre sur le mode “ qu’est-ce que tu fais là ? ” 2 . DOUSSOT participe aussi à des actions de filature, selon le témoignage de Klaus BARBIE, auditionné le 16 juillet 1948 par le commissaire BIBES alors que ce dernier est employé par les autorités d’occupation américaines en Allemagne. Notons au passage l’aspect surréaliste de cette audition, portant tout de même sur les circonstances de l’arrestation du représentant du chef de la France libre, pendant laquelle BARBIE peut, en présence d’un officier de liaison français, tranquillement deviser sur les rôles respectifs de ses subordonnés dans cette affaire, bénéficiant de la protection de ses nouveaux commanditaires. Il est vrai que nous sommes alors en plein blocus de Berlin-Ouest.

Pendant cet épisode lyonnais, DOUSSOT, via BAZOT, donne des gages à certains organismes de la Résistance, en particulier le réseau Dupleix, fournissant des listes d’hommes à mettre à l’abri, menacés qu’ils sont d’arrestation. Le chef de ce réseau, Marcel DREYFUS-LAFOND témoigna devant la Cour de Justice de Lyon de la réalité de ces activités, tout en soulignant qu’elles étaient tarifées fort cher, ce qui confirme, s’il en était besoin, que l’argent constituait la motivation majeure d’un homme dépourvu de tout scrupule.

Notes
1.

Entretien 2 juin 1999.

1.

Bernard MOREY fut successivement responsable du secteur de Cuiseaux (Saône-et-Loire) de Combat puis des MUR. Dans le cadre du SAP, il organisa le terrain d’atterrissage Chimène. Arrêté par la Gestapo lyonnaise en avril 1944, il fut déporté à Neuengamme.

2.

Entretien, 2 juin 1999.