3-Des controverses prolongées

Celui que Jean-Claude MARTINET qualifie de “ personnage le plus controversé de la résistance nivernaise ” continue à être perçu comme un authentique résistant par “ quelques hommes restés fidèles à sa mémoire ”. Outre son rôle incontestable dans la structuration de l’OCM et en partie du BOA entre 1942 et 1943, ces soutiens se fondent sur l’image légendaire dont COURVOISIER lui-même s’est paré, utilisant, dans le contexte de la guerre froide, les ressorts de ce dont il s’est toujours réclamé : l’anticommunisme. Le document majeur est constitué par son rapport du 28 septembre 1951, déjà abordé. Du récit très détaillé de ses activités et contacts du 20 août à fin septembre 1944 se dégagent trois faits majeurs. NAPO prétend avoir été contacté dès le 21 août par un officier de gendarmerie, en liaison avec l’EM FFI, pour prendre en charge la libération de Nevers, d’où l’épisode de l’affiche du 26. Il lui reviendrait d’empêcher des affrontements qui impliqueraient la population. NAPO affirme avoir proposé, lors d’une réunion au château de Sermoise, en présence du capitaine BALLAND, officier FFI représentant l’EM d’Ouroux, de se présenter ‘“ seul et sans armes trouver le commandant allemand de la place (il s’agit de Nevers) et de lui proposer de se rendre sans combat ”’. Enfin il se présente comme celui qui, premier arrivé à Nevers, a su unifier les composantes multiples qui s’y trouvaient, après la libération de la ville.

Dans son histoire de l’OCM 1 , CALMETTE enjolive encore ce plaidoyer pro domo, faisant du groupe NAPO “ les FFI ” du département ce qui est une généralisation des plus abusives, le présentant comme une victime des FTP, forcément parés d’intentions hégémoniques, alors que son expulsion de l’Hôtel de France fut décidée par le commandant départemental FFI ROCHE et transmise par le marquis Denys de CHAMPEAUX- BIARD. Ce dernier, officier de cavalerie, avait certes noué de liens affectueux et confiants avec le jeune commandant FTP Roland CHAMPENIER, mais le présenter comme un suppôt des “ moscoutaires ” relève d’un exercice sans le moindre rapport avec la réalité.

Au sein même des organisations auxquelles COURVOISIER est lié des réserves sont formulées, sur sa personnalité comme ses comportements. Michel PICHARD, homme aux multiples pseudonymes, PICOLO, PIC, BEL, GAUSS, envoyé en 1943 en France par le BOA pour rechercher et organiser des terrains d’atterrissage en apporte un portrait 2 dont certains traits, dans le contexte d’un combat clandestin, révèlent la dangerosité du personnage :

‘“ De taille moyenne, NAPO, qui devait avoir une quarantaine d’années, était robuste et corpulent. Son allure martiale et joviale à la fois exerçait un attrait certain sur les gens, et on conçoit aisément qu’il ait pu former une équipe solide et dynamique. Il n’avait malheureusement aucune notion des règles de sécurité, et, tout en rendant hommage à ses qualités d’animateur, il convient de reconnaître objectivement qu’il n’était pas apte à diriger une organisation clandestine. Sans que, bien entendu, on ne lui posât des questions, il donnait volontiers sur sa propre carrière des renseignements détaillés et souvent déconcertants. Il avait un côté “Tartarin ” au demeurant sympathique. ”’

Non respect des règles de sécurité, inaptitude à diriger, propension au bavardage :

c’est bien de cela qu’il s’agit derrière les formules balancées de PICHARD, mettant en vis-à-vis de ces traits de caractère des qualités n’ayant pas grand chose à voir avec les exigences du combat clandestin, jovialité, sympathie naturelle. On peut alors s’interroger sur les motivations de ceux qui ont attribué de telles responsabilités, mettant ainsi en jeu la vie de tant d’hommes et femmes engagés dans le combat résistant, à un personnage dont les faiblesses étaient aussi évidentes.

Il n’est donc pas surprenant que le jugement porté par celui qui était le chef théorique de NAPO, lors de la seconde période de sa présence dans la Nièvre, le colonel ROCHE, chef militaire départemental soit particulièrement sévère. Roche avait été désigné à ce poste par l’ensemble des forces résistantes départementales à la fin de 1943, après avoir été le chef départemental de Libération-Nord. Annotant le récit de l’histoire de l’OCM par NAPO 1 , ROCHE accumule les formules comme “ aucune trace ”, “ aucune preuve ” à propos d’allégations flatteuses pour lui-même avancées par l’auteur,en particulier une condamnation à mort par contumace dont il aurait été l’objet le 26 août 1943. Il en fait une preuve de son importance et une justification de sa disparition du département au moment où son organisation est disloquée par les arrestations, alors qu’aucune trace n’a pu être identifiée d’un tel jugement. S’appuyant sur le témoignages d’hommes ayant appartenu au dispositif OCM-BOA, ROCHE fait état de son aventurisme. Un témoin, M. MILLIEN, chef de division à la préfecture, va plus loin, faisant de NAPO un agent double. Lorsqu’il authentifie, non pas la véracité du contenu mais l’origine du rapport fait par COURVOISIER en 1951, ROCHE appelle à “ la plus extrême prudence ” à l’égard d’affirmations venant d’un personnage “ excessivement suspect et dont le passé puis la vie après la Libération sont loin d’être sans reproches ”. Cette litote porte sur les liens revendiqués de COURVOISIER avec le milieu parisien avant la guerre, comme sur les circonstances de sa mort accidentelle, dans des circonstances tellement mystérieuses que certains y voient un simulacre pour se refaire une nouvelle vie.

Après la Libération, NAPO et une partie de ses hommes se signalent par un certain nombre d’exactions. Cela finit par provoquer l’arrestation de leur chef. Le cas de celui-ci resurgit en mai 1945. Lors de la réunion du CDL du 4 mai 2 , le représentant du FN, MILLOT dénonce qu’il soit libre à nouveau et qu’il ait été “ vu à la sous-préfecture tout à l’heure ”. Il fait état des liens de COURVOISIER avec le Comité des Forges et dénonce son double jeu et sa volonté de lutter d’abord “ contre les communistes ”. MILLOT informe le CDL que COURVOISIER envisage de plus de porter plainte contre Le Patriote, journal du FN et exiger de lui 3 millions de francs de dommages et intérêts pour diffamation. La question resurgit le 31 mai. Devant la même instance, son président GAUTHE indique que c’est sur initiative du juge d’instruction que COURVOISIER était libre et fait état de la présence à Nevers “ d’un lieutenant et d’un commandant venus de Paris ” qui “ s’occupent de son cas et malmènent sérieusement ceux qui prétendent porter atteinte à l’honorabilité de COURVOISIER ”. Confirmant les craintes émises par MILLOT, il informe le Comité que COURVOISIER exige par voie de justice 3 millions du Patriote et 2 du Journal du Centre. Dans un rapport du CDL destiné aux autorités préfectorales et consacré aux mouvements 1 , le même GAUTHE lui fait porter l’essentiel de la responsabilité des chutes de 1943 ayant disloqué le dispositif OCM-BOA sur NAPO. Il met en avant la “ curieuse façon de faire de la Résistance ” d’un homme qui “ s’exhibait dans les cafés et déployait son activité au grand jour ” et rappelle que “ les réunions “très secrètes” qu’il tenait avec ses amis chez C., charcutier en-dessous du marché Saint-Arrigle à Nevers étaient connues de toutes les commères du quartier ”. Enfin, il informe ses pairs que lors de son procès sa maîtresse l’a accusé d’être comme elle un familier des officiers du SD, ce qui accréditerait la thèse, non seulement de son irresponsabilité et de ses imprudences, mais aussi de son double jeu.

Ces jugements venant de la part d’hommes pondérés comme ROCHE et GAUTHE pèsent évidemment lourd face à un homme et des situations troubles, ayant débouché sur des drames. Il n’empêche que COURVOISIER-NAPO n’a pu exercer de telles responsabilités, en particulier lors de sa première venue dans la Nièvre, ni prendre la part surprenante dans la libération de Nevers par la seule force de son ambition. Il lui a bien fallu bénéficier, à l’instar d’ALAIN en Saône-et-Loire, de complicités, d’entregents l’utilisant à des fins qu’il convient d’identifier, au moins au stade de l’hypothèse.

Notes
1.

Arthur CALMETTE, op. cit. p.202-203.

2.

Cité dans J.C.MARTINET, op.cit. p.90.

1.

AD58 999W62.

2.

AD58 999W628.

1.

AN 72AJ168.