4- Des comités absorbés par des taches de gestion quotidienne

En plus des tâches fixées par l’ordonnance d’avril 1944, les comités de libération se trouvent dès leur constitution face aux problèmes de gestion quotidienne qu’ils partagent avec les services préfectoraux et de nombreux organismes hérités du régime de Vichy. Les membres des CDL, mais aussi ceux des comités locaux, se trouvent rapidement submergés par l’ampleur des difficultés comme par la force de l’attente de résolution des problèmes qui monte de la population. C’est un véritable dirigisme économique que les CDL mettent en place. Dans le procès-verbal de son activité pour le mois de novembre 1944, transmis au CDL de Saône-et-Loire le 6 décembre 2 , la commission ravitaillement fait état de fixations de prix à la consommation, de marges des grossistes. Chaque CCL est requis de désigner deux délégués chargés de la répression du marché noir. La fonction échoit souvent à des acteurs importants de la Résistance, comme à Saint-Bonnet-de-Joux, chef-lieu du Charolais où c’est René FLECHARD, ancien lieutenant FFI et chef de maquis, qui est en charge de cette fonction.

Les rapports d’activité des comités regorgent de dénonciations, de sollicitations pour obtenir telle fourniture, tel passe-droit, telle réduction ou suppression d’amende ou d’imposition de livraison.

Cette activité multiforme donne lieu à des situations quelque peu cocasses, mettant en vis-à-vis brutalement l’ampleur des problèmes et certaines dimensions très prosaïques. Lors de la réunion de constitution du CLL de Charrin, dans la Nièvre, son président, après une déclaration liminaire très emphatique sur le “ devoir d’agir et d’agir consciencieusement ” enchaîne, sans transition, par : “ en ce qui concerne les permis de chasse… ”. Le 10 octobre 1944, le CDL de la Nièvre lance un appel 1 en faveur des FFI locaux confrontés à l’arrivée précoce du froid en des termes très “ vieille France ” : ‘“ Fileuses, jeunes et vieilles, prenez vos rouets, prenez vos fuseaux, filez chacune un peloton de laine, il nous aidera à faire des passe-montagne, des gants et des chaussettes ”.’

Fréquemment, les comités de libération se heurtent à l’inertie d’organismes économiques hérités de la période vichyste. Parmi les situations confinant au ridicule après coup, mais manifestement exaspérantes au moment des faits, on peut prendre en compte ce que dénonce le président du CDL de la Nièvre 2 le 6 janvier 1945 auprès du CNR. Il s’agit d’une amende dont l’OCPRI exige le versement du journal Le Patriote, organe du FN, pour ne pas avoir déclaré les pneumatiques de sa voiture pendant l’occupation, en des temps où la publication était évidemment clandestine. GAUTHE estime qu’il s’agissait de “ l’exécution des instructions données de Londres et d’Alger par le CFLN ” et qu’en la circonstance, ‘“ il faudrait que le gouvernement nous dise si la Résistance et les patriotes ont eu tort de suivre ces instructions et si ce sont les agents vichyssois restés dans des organismes comme l’OCPRI qui ont eu raison de nous brimer… ”’. Sous la plume d’un homme politique pondéré comme GAUTHE, cette missive exprime manifestement une profonde exaspération, d’autant plus que les circonstances donnaient des arguments à ses rivaux communistes. Par ailleurs on peut concevoir ce que pouvait représenter pour les organes du CNR la remontée de ces protestations nées de circonstances locales mais révélatrices d’une situation générale. A l’instar des structures locales, il était lui aussi submergé par des tâches subalternes.

Le cumul de ces difficultés suscite de nombreuses manifestations de découragement et de déception de la part de gens dont la plupart se sont plongés dans ces tâches avec détermination. Dans une note du 14 mars 1945, les Renseignements généraux de l’Yonne 3 font état du mécontentement de nombreux CCL face à l’absence de réponses aux questions posées aux instances supérieures ou aux administrations, par l’ignorance dans laquelle sont laissés les vœux exprimés. Ce sentiment d’impuissance est formulé par le CDL de la Nièvre dans une communication au préfet le 12 décembre 1945 4 . Le comité constate avec amertume que ‘“ toutes les demandes et décisions du CDL qui n’ont cependant rien d’exagéré sont écartées ou bien exécutées avec un retard qui leur enlève tout caractère d’efficacité (…) De nombreux membres se demandent si nous ne sommes pas en train de subir les assauts de personnes qui cherchent à faire échouer l’œuvre de reconstruction du pays ”’. Il est vrai qu’à cette date le peu d’emprise que les comités avaient sur le réel leur avait échappé et que ce constat amer et désabusé est quelque peu illusoire. Certains comités n’ont d’ailleurs pas voulu prolonger outre mesure ces illusions. Le CCL de Liernais, en Côte-d’Or, présidé par le Dr ROYER, “ résistant de la première heure ”, décide selon une note des Renseignements généraux du 4 septembre 1945 1 de démissionner collectivement, décision prise en assemblée générale le 26 août. Constatant que “ la plupart des demandes de sanctions contre des collaborateurs et gros trafiquants du marché noir sont demeurées sans suite ” et que “ ses décisions étaient considérées comme nulles ”, il “ préfère disparaître plutôt que faire acte de figurant ”. La région fut pourtant une zone de forte activité résistante et le CCL qui en émanait bénéficiait d’une large soutien dans la population.

Cela révèle, pour des structures dont le nom même avait un fort contenu progressiste, une triple difficulté sinon un triple échec : dans la remise en place des conseils, dans la conduite de l’épuration et dans l’investissement dans la gestion quotidienne des problèmes de la population. C’est dans ce contexte que se met en place l’opération de Etats généraux pour le Renaissance française (EGRF). Le contraste entre l’ambition affichée et l’état constaté des comités permet de s’interroger sur la signification et les résultats de cette opération politique.

Notes
2.

AD71 Dossier CDL.

1.

AD58 999W1626.

2.

AD58 999W1622.

3.

AD21 40M250.

4.

AD58 999W1625.

1.

AD21 40M250.