6.1.4. Conclusion

En conclusion de cette réflexion se pose forcément la question des critères d'évaluation de la thèse. Outre l'évaluation universitaire, quels sont les critères d'appréciation de la convention CIFRE ? D'ailleurs, peut-on la juger dans l'immédiateté ? Dans l'ouvrage consacré à la recherche-action, Albaladejo et Casabianca abordent cette question et remarquent "qu'en termes de résolution de problèmes, les résultats ne peuvent être évalués que par la satisfaction des acteurs eux-mêmes ; d'ailleurs, comment mesurerait-on une fonction d'utilité et à quel stade du projet ? Et saurait-on ce qu'elle signifie ? En effet, il ne s'agit pas de « plaire », car on ouvre rarement de nouveaux possibles en plaisant à tout le monde, notamment aux acteurs institués. Tous les acteurs ne vont pas avoir la même appréciation du travail réalisé. Il se peut que certains d'entre eux soient en rupture avec les solutions retenues alors que le reste du groupe les jugera pleinement satisfaisantes. Ainsi, ce critère de validation n'est pas simple à manier. Il intègre la réalisation du projet mais également les intentions signifiantes de chacun des acteurs. La RA [recherche appliquée] devient ainsi un parcours d'où chacun, y compris le chercheur, sort transformé" (1997 : 19). Lors des différentes restitutions auprès de l'AFTAlp ou lorsque nous avons organisé une réunion élargie aux structures de valorisation du patrimoine, il apparaissait clairement que les avis divergeaient sur l'intérêt et l'utilité de l'approche ethnologique. Pour les uns, il s'agit aujourd'hui de s'engager dans une réflexion de fond sur la place des différents acteurs au sein du système de production et sur la légitimité à leur accorder ; de même, il leur paraît important de travailler sur leur stratégie de communication sur la forme et sur le fond. En revanche, pour d'autres, les résultats de la thèse ne sont pas acceptables, ils ne correspondent pas à la réalité et sont inutiles. Nous adhérons à la remarque de Guille-Escuret qui pose la question de savoir "si l'inutilité de l'anthropologie ne viendrait non pas de son contenu mais d'une impuissance à imposer et à préserver celui-ci en l'exportant loin de son territoire ?" (1996 : 9). Par ailleurs, cette résistance s'explique également par un sentiment de remise en cause des orientations et des choix passés ressenti par certains membres de l'AFTAlp. Toutefois, même si ces responsables interprofessionnels rejettent les résultats, les producteurs avec qui nous avons eu des entretiens ne les suivent pas. C'est certainement à l'ethnologue de mettre en oeuvre les moyens nécessaires pour rendre son discours intelligible – peut-être plus acceptable – aux destinataires de la recherche, sans pour autant bien sûr en édulcorer sa pertinence ; en effet, "ce critère de pertinence introduit un mode de validation différent de celui des sciences expérimentales. Il ne s'agit pas ici de démonstration mais bien d'argumentation recueillant l'assentiment des intéressés dans une stratégie d'intercompréhension (Habermas, 1991). Un critère important est alors la capacité du système d'argumentation à devenir appropriable par les acteurs dans leurs logiques" (Albaladejo, Casabianca, 1997 : 21).

L'anthropologie ne peut pas être académique ou universitaire. Le terrain, les interlocuteurs, informateurs privilégiés, les auteurs des appels d'offre (élus, industriels) contraignent l'ethnologue à être impliqué. L'université est un lieu de transmission de savoirs, de productions de connaissances par les relations entre chercheurs, étudiants, enseignants, par l'accès à une bibliographie. Mais déjà là l'ethnologue ne peut prétendre à la neutralité. Il est confronté à la négociation, à la discussion, au choix. Le patrimoine n'est pas qu'une construction sociale, il est également une production sociale, production des ethnologues notamment. Il existe une mission du patrimoine ethnologique, des conseillers pour l'ethnologie dans les DRAC, les ethnologues répondent à des appels d'offre ou acceptent des contrats privés. Ils publient, font des communications dans des colloques. L'ethnologue co-produit du sens, il contribue à la construction de la symbolique du monde. Roger Bastide a réfléchi aux moyens de dépasser les tensions entre un domaine réservé à la théorie et un autre consacré à une approche pragmatique en proposant une anthropologie appliquée comme "science théorique de la pratique". Mais son approche ne peut être satisfaisante, d'autant qu'il transforme cette anthropologie en "science fondamentale" (1971 : 194) et que du coup il suggère l'existence d'une anthropologie appliquée praticienne. De ce fait, il reproduit le schéma actuel en complexifiant les relations – qu'il n'estime d'ailleurs pas indispensables – entre les façons de pratiquer l'anthropologie et dans le même temps il a le mérite de souligner que dans une anthropologie appliquée existent du théorique et du fondamental. Ainsi Bastide défend une conception de l'Anthropologie appliquée comme "une discipline scientifique, séparée théoriquement de l'Anthropologie générale et pratiquement des techniques de l'acculturation planifiée et dont l'objet serait la connaissance théorique et non pratique de l'altération des cultures et des sociétés par les ethnologues – planificateurs ou les anthropologues – praticiens" (1971 : 193). Au regard de notre expérience, cette distinction ne nous semble pas pertinente, ni opérante, car qui peut prétendre construire des théories indépendantes de la pratique ? Guille-Escuret, analysant l'hypothèse de Bastide, estime que "les théories occidentales sont d’ores et déjà liées aux pratiques exotiques aussi fortement que les théories des cultures exotiques sont liées aux pratiques occidentales" (1996 : 115). Il en est de même dans l'ethnologie du proche. D'ailleurs cette idée d'une ethnologie du proche pose problème puisque nous soulevons les mêmes questions que les ethnologues travaillant sur des terrains dits "exotiques". La distinction semble s'estomper au fur et à mesure que se constitue une nouvelle démarche anthropologique, fondée sur une implication ethnographique et sur l'idée que "« science sans conscience » n'est qu'abdication de la science au profit de la passivité" (Guille-Escuret, 1996 : 308).

L'engagement – et j'emploie ce terme à dessein – dans une convention industrielle de formation par la recherche défend à l'ethnologue de se cantonner à une analyse du processus de patrimonialisation. Il devient accoucheur de patrimoine, passeur de culture, médiateur, il est forcément en partie manipulé. Dans un tel cadre, l'ethnologue doit se positionner et faire la critique de son implication. Les contextes de la recherche anthropologique ont bien changé et la place de l'anthropologue – et, de fait, de l'anthropologie – mérite d'être redéfinie. Selon M. Agier, les nouvelles questions qui sollicitent l'ethnologue "mettent en cause de plus en plus souvent la possibilité même de faire des enquêtes (c'est la question de l'accès au terrain) et l'engagement des chercheurs (c'est la demande qui leur est faite de prendre position, d'intervenir, voire de soumettre leur savoir aux injonctions des groupes qu'ils étudient)" (1997 : 70). Constatant que les manuels méthodologiques ne suffisent pas à résoudre les questions pressantes et nouvelles qui se posent de manière à peu près identique sur tous les terrains actuels, l'auteur montre que le style d'engagement intellectuel est inhérent à la forme de l'implication ethnographique et que celle-ci est la condition indispensable de la production d'un savoir anthropologique, susceptible finalement d'avoir quelque utilité sociale dans les contextes étudiés. La notion d'utilité du savoir anthropologique a fait l'objet d'un livre, L'anthropologie, à quoi bon ?, dont l'auteur, G. Guille-Escuret, écarte les tensions entre recherche fondamentale et recherche appliquée en recentrant sa réflexion sur ce que l'ethnologie peut apporter (1996).

Ainsi nous revendiquons l'idée d'une anthropologie impliquée et non appliquée, dans la mesure où notre souci a été de suivre l'utilisation des résultats pour s'assurer de la meilleure compréhension de leur sens. Dans cette perspective, nous rejoignons les propos tenus par Michel Rautenberg sur "la nécessité d'une intervention ethnologique238". Dans le même temps, nous reconnaissons l'aspect ponctuel de cette réflexion dont seul le recul dans le temps pourra valider la pertinence des hypothèses et du travail critique. Bruno Latour affirme que "toute recherche est recherche-action (...). Parce qu'être chercheur est un métier d'action, qui consiste à manipuler, transformer des données, construire des laboratoires, etc., afin de disposer finalement de molécules ou de rats, de cellules ou de microbes, qui répondent aux questions qu'on leur pose" (1997 : 197). Nous postulons que par ce type de démarche, nous nous donnons les moyens d'élargir le champ social de la production de connaissance.

Plusieurs auteurs ont publié sur la recherche sous contrat239. Certains ont proposé une méthodologie pour construire en amont les projets de collaboration ; ainsi Agier estime qu'il faut d'une part "établir des rapports de type contractuel définit de ce que ses hôtes peuvent attendre de l'ethnologue, et de quelles conditions méthodologiques de distance il peut produire les résultats attendus", d'autre part il estime "qu'un rapport contractuel dans lequel le « métier » de chercheur est identifié et reconnu permet de créer de meilleures conditions de dialogue avec l'ensemble de ses interlocuteurs" et enfin "qu'en défendant les principes du contrat et du dialogue, nous reconnaissons chez nos hôtes les sujets qu'ils sont dans toute leur autonomie revendiquée en même temps que nous nous mettons en position d'engagement critique qui garantit notre propre autonomie du chercheur et du citoyen" (1997 : 76). Toutefois, ces trois grands principes nous paraissent insuffisants, en particulier parce que trop flous. En effet, les demandeurs ne connaissent souvent pas ou connaissent très peu la démarche et les spécificités de l'anthropologie : ils ne sont donc pas en mesure de dire ce qu'ils en attendent avec précision et peuvent être déçus des résultats, en particulier lorsqu'ils soulèvent de nouvelles questions inattendues au départ. En outre, cette vision relativement idyllique est bien souvent rapidement balayée lorsque l'on est confronté au terrain : l'autonomie du chercheur est bousculée dès lors qu'il sollicite les demandeurs et restitue ses travaux, et d'autant plus lorsque ceux-ci font partie de son terrain. Même s'il est vrai que l'anthropologie, ses pratiques et ses usages au sein des organismes de recherche et des universités, ont évolué, il n'en demeure pas moins que l'ethnologue est encore trop souvent perçu avec un casque colonial et un filet à papillon par les acteurs sociaux. Cette situation requiert de poursuivre la réflexion.

Nous proposons dans un second temps de revenir sur la problématique et les résultats obtenus pour en discuter la pertinence et en évaluer les conséquences en terme d'opérationnalité pour le Groupement d'Intérêt Scientifique des Alpes du Nord.

Notes
238.

Soutenance d'Habilitation à Diriger des Recherches, 01 février 1999, Lyon.

239.

Se référer en particulier au Journal des Anthropologues, n°20, n°26-27, n°35, n°36, n°43-44.