II - L'ERRANCE ALLEMANDE

Déjà enrichi d'une incomparable expérience humaine, acquise auprès de la troupe dans le sillage paternel, puis au contact de ses condisciples du lycée et, enfin et surtout, à celui des ouvriers dont il a approché le dénuement, une vie solitaire devient le lot de François Arlès. Une vie errante, également, de duché en royaume, de ville libre en électorat, afin de renouer des relations commerciales brisées par la guerre et d'en établir de nouvelles. Avec détermination, de cette myriade d'Etats qui compose la nouvelle Confédération germanique sous la férule de l'Autriche, il va traverser les multiples frontières, en emprunter les routes la plupart détestables, bien différentes des routes françaises, à bord de fourgons rustiques ou de voitures de poste bringuebalantes ; mais, gageons-le, la modicité de son pécule va l'obliger, le plus fréquemment, à cheminer sur des dizaines et des dizaines de lieues, son baluchon sur le dos, par tous les temps.

Au hasard de ses haltes dans d'humbles auberges, ses longues soirées solitaires sont mises à profit pour poursuivre des études, déjà reprises chaque jour au retour de sa fabrique parisienne, et pour se livrer à un extraordinaire travail personnel. L'initiation à la langue allemande s'impose, bien sûr, au premier chef.

Simultanément, avec les mêmes et surprenantes facilités, il apprend l'anglais. Tout en déplorant que leur apprentissage en soit totalement négligé, il pressent la nécessité grandissante de la pratique des langues étrangères pour répondre aux besoins de communication de plus en plus affirmés. S'épuisant en lectures tardives, il n'omet pas pour autant de se perfectionner en français, persuadé, comme il le restera longtemps, de ses insuffisances en la matière. Mais cet autodidacte forcené n'en reste pas là. Depuis sa découverte de l'économie politique, il est pris de passion pour cette science encore toute balbutiante. Le Journal de l'Empire, quelques années auparavant, a eu beau écrire ‘ : "On est las des systèmes ; les livres d'économie politique ont perdu toute confiance ’ ‘ 86 ’ ‘ " ’, il approfondit ses connaissances par la lecture des ouvrages d'Adam Smith, Stuart Mill, Ricardo et autres. Ces auteurs se révèlent déterminants pour lui et il s'en imprègne profondément. Jusqu'aux dieux de la mythologie qui n'échappent pas à sa curiosité d'esprit, à sa boulimie de savoir. L'étude sera pour lui la plus agréable des distractions.

César L'Habitant nous le peint à cette époque ‘ : "Ceux qui ont connu Arlès s'expliqueront aisément l'accueil qu'il reçut d'hommes plus âgés que lui et placés dans une condition sociale supérieure à la sienne. Doué d'un extérieur agréable, sa physionomie empreinte de franchise et de bienveillance, ses manières ouvertes et prévenantes, son regard droit et sincère lui gagnaient tout d'abord la confiance et l'affection. L'ensemble de sa personne, éminemment sympathique, lui fut d'un grand secours et facilita singulièrement son introduction dans les familles de négociants avec lesquels il s'était créé des relations d'affaires ’ ‘ 87 ’ ‘ ..."

Et de citer parmi ces hommes croisés ‘ "à Francfort, un certain nombre de partisans de l'Empereur Napoléon qui, ayant pris une part plus ou moins marquée au retour de l'Ile d'Elbe, se réfugièrent en Allemagne après la seconde restauration des Bourbons pour y trouver refuge contre les persécutions dont ils étaient menacés en France. Parmi les plus connus se trouvaient Las Cases, Exelmans, Marbois, Mocquart, qui accueillirent Arlès, malgré sa grande jeunesse, avec une cordiale affection. Mais, dans ce groupe de Français, un homme inspira à Arlès la plus vive sympathie et exerça sur ses opinions morales et religieuses une influence qui devait marquer sa vie entière. Cet homme était Prosper Enfantin..." ’ Autour d'une modeste table d'hôte, rencontre déterminante, en effet, pour l'avenir de ces deux commis-voyageurs, l'un en soieries, l'autre en vins.

Ce n'est pourtant pas à cette occasion - dont il ne souffle mot nulle part dans son Journal de jeunesse, - qu'il écrit avec entrain, en 1816, cette Chanson de table où se profilent déjà ses idées de pacifisme et de rapprochement franco-allemand :

‘Gai, gai, joyeux amis
Narguons la mélancolie
Gai, gai, ventre saint-gris,
Guerre éternelle aux soucis.

En attendant que la Parque traîtresse
De nos beaux jours ait filé le peloton,
Vivons contents et toujours dans l'ivresse,
Le verre en main narguons papa Pluton88.
Gai, gai, joyeux amis, ...
Si des combats le génie se réveille,
Je veux lever un régiment nouveau,
Où, pour mousquets, on aura des bouteilles,
Des vins fameux de Beaune ou de Bordeaux.
Gai, gai, joyeux amis, ...

Nos généraux seront femmes gentilles,
Nos officiers fillettes de quinze ans,
Nos artilleurs des tonneliers habiles,
Et nos docteurs des cuisiniers savants.
Gai, gai, joyeux amis, ...

Ainsi, gaiement, si l'on faisait la guerre,
On se battrait pour devenir soldats,
Et l'on verrait sortir des séminaires
Maint tonsuré pour prêcher les combats.
Gai, gai, joyeux amis, ...

Après vingt ans de désastreuse guerre,
Le fier Gaulois au Germain est uni,
Qu'à cette paix chacun vide son verre,
Mais, ventre-bleu, ne le vide à demi.
Gai, gai, joyeux amis, ...

Dans tous les temps, amis, narguez la peine
Bravez la mort, défiez le chagrin,
Et fussiez-vous au ténébreux domaine
Du sieur Pluton, répétez ce refrain.
Gai, gai, joyeux amis, ..."’

Quoi qu'il en soit, ces rencontres furent effectivement à l'origine de relations amicales dont certaines se perpétueront sur plusieurs décennies. Leur liste peut encore être complétée des noms de Gustave d'Eichthal, fils de banquier, connu dans l'attachante ville princière de Munich, et de René Holstein, à l'occasion de la célèbre foire de Francfort. Lors de ‘ "la délivrance de notre bon Holstein, ce sentiment d'une véritable délivrance adoucit mes regrets"89, Arlès ajoutera, en P.S., à cette lettre du 17 août 186690 : ‘ "Notre amitié, ainsi que celle du Père91 datait de 1817 ; un demi-siècle ! C'est bien beau et peu d'hommes jouissent d'un pareil bonheur ! Bénissons donc Dieu Père et Mère, quelque impénétrables soient ses décrets." ’ Il connut également Exelmans, Marbois, Mocquard, aussi Las Cases, exilés en Allemagne pour leur fidélité à Napoléon92. Enfin, plus tard, en 1822, ce sera le célèbre Docteur Hahnemann, le fondateur de l'homéopathie, pour quelques semaines encore à Leipzig, qui lui prodiguera ses soins.

Ainsi donc, cette tranche de vie ne se trouve que sommairement connue. Pourtant cette période "allemande" est importante, car elle façonne l'avenir : elle correspond, en quelque sorte, à la gestation de l'homme qu'Arlès va devenir, à son apprentissage de la maturité, des pensées dans lesquelles il va s'absorber, en maints domaines.

Fort opportunément, le jeune expatrié nous en apporte, lui-même, la relation dans son irremplaçable Journal de jeunesse, à l'écriture - déjà - difficile à déchiffrer. Ce document mérite que nous nous y attardions, en ne négligeant aucun aspect de son contenu. En observateur impénitent de son environnement, il y couche ses réflexions, ses sentiments, y reporte ses notes de lecture ; il y confie, parfois en allemand, ses espoirs, ses poèmes - comme déjà vu - puisqu'il continue de versifier, et, par allusion, le souvenir tendre de fugitives rencontres. Il recopie également des écrits personnels antérieurs en fonction des feuilles disponibles, en laisse des blanches. Tout en conservant une certaine discrétion, en ne livrant pratiquement aucun nom propre, peu de repères géographiques ; plus tard, certains passages ou dates seront rendus totalement caviardés ...

Son itinéraire ne peut donc que très partiellement être jalonné et se résumer à quelques dates et lieux. Sa première étape est Francfort où, en 1816, il réside un trimestre. Avec regret, il adresse ses Adieux à ma chambre de pension :

‘Zimmer charmant où, trois mois de ma vie,
Sans chagrin, souci, ni envie,
S'écoulèrent comme trois jours,
Je vous dis adieu sans retour

Chambre où je sifflotais sans la moindre inquiétude,
Dieu est témoin de mon étude.[...]

Francfortois, sujets de Plutus93,
Ennemis jurés de Momus94,
Croyez-moi, sans aucun retour,
Je vous dis adieu pour toujours.[...]’

1817. Durant cette année au contexte économique difficile, on ne sait d'où, il écrit un Impromptu pour vexer de vieux grognons allemands ; il le fait avec bonhomie, apparemment peu affecté par la dureté de la crise allemande, bercé par ses premières amours :

‘De nos moralistes sévères,
Fuyez, amis, froids sermons ;
Et rangez-vous sous les bannières
D'Epicure, chef des lurons.

Sourire à l'aimable folie
Fut sa devise en tous les temps ;
Aussi descendit-il gaiement
Le fleuve de la vie.

Bannissez la mélancolie,
Elle est mère des chagrins,
Et fussiez-vous en Germanie,
Soyez toujours gais et sereins.

Des enfants de la Germanie,
Fuyez les langoureux amours,
On engendre mélancolie
Lorsque l'on aime plus d'un jour.’

Pas plus que l'année précédente, 1818 ne nous permet de situer François. Par contre, l'année 1819 est fertile en déplacements identifiés. Soit au cours du premier semestre, soit dans les deux derniers mois de l'année, en route peut-être pour Berlin, la ville de Brunswick lui inspire ce nouvel et entraînant Impromptu :

‘Enfants de la folie,
Entrez.
Pour égayer la vie,
Buvez.
Enfants de la sagesse,
Entrez
Enfants de la tristesse,
Sortez.

Gais enfants d'Italie,
Entrez.
Fils de la Germanie,
Entrez.
Peuple roi de la Terre,
Entrez.
Tristes fils d'Angleterre,
Sortez.

Vous que l'amour enchante,
Entrez.
Vous que ce dieu tourmente
Entrez.
Vous que la gloire guide,
Entrez.
Mais vous que Plutus guide,
Sortez.

A la fine buvette,
Entrez.
Pour vous mettre en goguette,
Buvez.

Des maux de l'autre monde,
Rions.
Tous ensemble à la ronde,
Chantons.’

L'été 1819 le voit en France, dans sa ville natale, pour satisfaire à ses obligations de bon citoyen. En effet, le 29 juillet, le vicomte de Lapeyrade, ‘ "Maire des Bonne Ville et Port de Cette, Chevalier de l'Ordre Royal de la Légion d'honneur, certifie à tous à qui il appartiendra que le Sieur Arlès, François Barthélemy, né à Cette le quinze prairial an 5, fils de François ’ ‘ Arlès et de Claire Tichy, a concouru en cette commune au tirage de la classe de 1817 pour le recrutement de l'armée, dans lequel il a obtenu le numéro quarante six qui n'a point été appelé à faire partie du contingent ’ ‘ 95 ’ ‘ ." ’ Le sort lui est favorable : il ne figurera pas sur la liste du contingent - la nouvelle appellation depuis 1815 de l'ancienne liste des conscrits - et n'aura donc point besoin de payer un remplaçant, comme le permet la loi Gouvion Saint-Cyr de l'année précédente. En aurait-il seulement eu les moyens ?

L'occasion de ce voyage est saisie pour visiter, sur la grande voie de passage rhodanienne, à Beaucaire, l'incontournable foire de la Sainte-Madeleine, pour peu de temps encore parmi les plus importantes d'Europe. Sur le chemin du retour aussi, il s'arrête à Lyon. Dès son arrivée dans cette ville, qu'il découvre peut-être pour la première fois, il se hâte de prendre la plume pour adresser, lui le fils d'officier français, le patriote, le 2 août 1819, à son ami Holstein, cette stupéfiante interrogation : ‘ "O ! pourquoi ne suis-je pas Prussien96 ? "

Sans doute, comme il le dit, ‘ "le soleil du midi a exalté mon imagination, a échauffé, volcanisé mon sang ; jamais, il ne fut plus bouillant ; jamais, je ne regretterai plus le champ d'honneur.

"O ! pourquoi ne suis-je pas Prussien ? Que ne puis-je participer aux événements qui se préparent ? Que ne puis-je marcher avec la liberté contre la tyrannie ? "

C'est qu'au même moment, se réunissent, à Carlsbad, les princes allemands, soucieux avant tout de leurs propres prérogatives et, partant, ennemis déclarés des principes de libéralisme exportés par la Révolution française. C'est aussi qu'Arlès est pétri de ces mêmes idées. Tellement que, dans son Journal, il a recopié de longues pages de Volney, vraisemblablement extraites de son ouvrage Les Ruines ou Méditations sur les Révolutions des Empires. Aussi, mettant ses pas dans ceux du philosophe politique, poursuit-il à l'intention d'Holstein :

‘Le temps approche, cher ami, où les Germains, trop longtemps endormis, sortiront de leur léthargie et guidés par la justice et la liberté iront demander à leurs indignes tyrans la restitution d'un pouvoir usurpé sur les droits humains et divins. Je vois les deux déesses traversant les airs, leurs flambeaux lumineux perçant les ténèbres dont les maîtres cherchent à environner leurs esclaves. La divine lumière dessille tous les yeux, les despotes, seuls, refusent de voir. Les voix saintes et terribles des déesses retentissent dans les deux mondes, dans tous les cœurs. Entendez-vous ce cri de l'opinion, cette reine du monde. Les temps de barbarie sont passés ; un seul ne peut être arbitre absolu de tous. O ! rois ! restituez une partie de ce pouvoir que vous avez usurpé, ou frémissez : bientôt, on vous l'arrachera tout !
Vous vous étonnez de m'entendre former le voeu d'être Prussien : mon ami, c'est que, selon mes idées, la liberté est la propriété de tous, elle doit réunir tous les intérêts, tous les peuples sous une même bannière contre l'ennemi commun, le Despotisme. La liberté est un droit divin que l'être suprême a dispensé à tous ses enfants par égales parties. Si des impies veulent enlever à leurs frères cette partie sacrée de leur patrimoine, les autres enfants doivent se réunir contre les usurpateurs.
Je suis intimement convaincu qu'un temps viendra (que ni vous, ni moi ne verront sans doute) où il n'y aura entre les nations que de faibles nuances, où tous les gouvernements seront représentatifs, où les rois seront les cousins97 des peuples et non leurs possesseurs, où les peuples n'auront plus qu'une religion, celle de la nature, où les peuples, bannissant les médiateurs, adoreront directement la divinité, non telle que des prêtres la font voir à la multitude, mais telle qu'elle a toujours été et qu'elle sera toujours, simple, infiniment grande, pleine de bonté et de miséricorde ; non pas intolérante, comme des brigands s'efforcent de nous la présenter, mais aimant tous les êtres d'un même amour avec une égale sollicitude [...].’

Mais le révolutionnaire et l'anticlérical que nous découvrons, l'homme d'idées et de foi, ce combattant assoiffé d'égalité et de liberté - pour le moment exclusivement politique - ne s'en tient pas là. Cette fois, sous la signature, imitée, d'un certain "Gipse" - sans doute, pour masquer l'auteur de l'écrit - et sous le titre Congrès de Carlsbad en 1819, apparaît un nouveau plaidoyer tout aussi séditieux, pour l'heure et le lieu :

‘Les rois ne veulent point reconnaître la souveraineté des peuples, pour lesquels ils sont rois, et sans lesquels ils ne sont rien. Ils conjurent, ils se liguent, ils se révoltent contre la souveraineté des nations. Que la raison humaine, que l'intérêt des peuples les réveillent : et les rois se glorifieront de n'être que les mandataires, les procureurs fondés de ceux dont ils n'entendent faire que leurs esclaves. L'Europe est justement indignée des attentats et de l'opposition des rois. Une révolution européenne commence. C'est pour en arrêter l'effet et remettre tous les peuples à la chaîne, que les rois forment des alliances et des congrès.
Avant la formation de la société, tout homme avait grand le droit naturel de repousser la force par la force et de se faire justice par lui-même. Cet état de liberté universelle, laissant chacun maître absolu de faire ses volontés, ne pouvait qu'entraîner les hommes dans un état de guerre continuelle et, par là, les exposer à mille dangers. C'est pour remédier aux dangers de cet état que la société a été formée avec la condition que justice serait faite à chacun des membres dont les droits auraient été attaqués par d'autres. Ce n'était que la plus scrupuleuse impartialité dans les jugements qui pouvait faire renoncer l'homme à se faire justice soi-même. Car, entrant en société, chacun n'a effectivement renoncé à ce droit naturel que sous l'expresse condition, de la part de la société, qu'en son nom justice serait rendue toutes les fois qu'elle serait requise. L'obligation de rendre justice est donc absolue et d'une telle conséquence, que sa violation remet chaque membre de la société, à qui justice n'est pas rendue, dans la nécessité et le droit naturel de la rendre lui-même, ce qui détruit absolument l'état de société.
L'homme n'ayant pas le droit de commander à l'homme, parce que tous deux sont égaux dans l'ordre de la nature, le commandement ne peut appartenir qu'à celui à qui la loi constitutive de l'Etat et formée par tous ses membres le défère. Nul n'ayant le droit de commander à son semblable, l'on ne doit pas obéissance à l'homme, mais à la loi.
D'où il suit, que je ne dois obéir au magistrat ou à celui qui commande, qu'autant qu'il est l'organe de la loi. Ainsi, toutes les fois que le roi ou un ministre commande contre le voeu de la loi, ce n'est plus que comme homme qu'il commande, et alors il devient mon égal, et je ne suis plus tenu de lui obéir. Si dans ce cas, il abuse de son pouvoir pour me contraindre à l'obéissance, l'acte est tyrannique et arbitraire et je rentre dans mon droit naturel de repousser la force par la force.
Le roi n'est pas sacré parce qu'il est roi, mais parce qu'il est l'organe des lois et le fondé de pouvoirs du peuple ; il redevient homme et l'égal des autres, sitôt qu'il méconnaît la loi et outrepasse pour en abuser les pouvoirs qui lui sont concédés. Il n'y a point de plus grande absurdité que de prétendre que la domination de la terre et des hommes qui l'habitent, appartient à quelques êtres privilégiés par leur naissance, qui, au lieu d'être plus grands, plus éclairés, plus sages et plus parfaits que les autres hommes, sont presque toujours moins éclairés, plus insensés, plus ambitieux, plus méchants et plus corrompus que le reste de leurs semblables. Qu'y a-t-il de plus absurde que d'admettre qu'un homme peut naître comte, duc, magistrat ou général d'armée ? L'inégalité est un fléau destructeur de la félicité sociale et un crime de lèse autorité divine, puisque Dieu nous a tous créés égaux.’

Et le 23 Novembre 1819 au soir, il complète son Journal par ce solennel avertissement : ‘ "Les souverains tremblent devant les peuples. Ils se coalisent, ils se liguent pour les mettre à la chaîne ils ne font par là que retarder l'explosion de l'incendie, tandis qu'en accordant au peuple la jouissance de ses droits naturels, en lui donnant une constitution analogue à ses lumières, à sa civilisation, ils anéantiraient jusqu'à la plus petite étincelle. Ils ne veulent pas reconnaître la souveraineté du peuple et lui rendre une partie du pouvoir qu'ils ont usurpé. Qu'ils tremblent les monarques, qu'ils finissent de forcer les nations à leur arracher ce pouvoir dont ils sont si avares et qui ne leur appartient pas ! "

Depuis quelques jours, les poumons pleins encore du souffle de France, déjà nostalgique du pays natal et toujours fier de ses gloires passées, Arlès est de retour en Allemagne. Le versificateur également :

‘Oui, j'en suis fier encor : ma patrie est l'asile,
Elle est le temple des beaux-arts :
A l'ombre de nos étendarts,
Ils reviendront ces dieux que la fortune exile.

L'étranger qui nous trompe écrase impunément
La justice et la foi, sous le glaive étouffées ;
Il ternit pour jamais sa splendeur d'un moment.
Il triomphe en barbare et brise nos trophées :
Que cet orgueil est misérable et vain !
Croit-il anéantir tous nos titres de gloire ?
On peut les effacer sur le marbre de l'airain ;
Qui les effacera du livre de l'histoire. [...]’

Dans ces pays étrangers où il a repris son bâton de pèlerin. le jeune homme déplore la solitude, l'absence de relations vraies et durables auxquelles le condamnent, à nouveau, ses fréquents déplacements. Comment ne pas le comprendre ? C'est d'ailleurs le moment choisi pour entamer son Journal de jeunesse. A peine de retour, le 9 novembre 1819, il s'y épanche : ‘ "Etranger dans tous les pays, le pauvre voyageur ne peut jouir des fruits de l'amitié. A peine a-t-il fait des connaissances agréables, au moment où il pourrait les cultiver, la cloche de l'intérêt sonne. Il faut qu'il parte et qu'il quitte des lieux qui allaient lui devenir chers, des gens qu'il commençait à aimer, qu'il les quitte et presque toujours à jamais !

"Le seul heureux et bon voyageur est celui qui ne voit que ses affaires, dont le cœur n'est ouvert qu'à la pratique98, jamais à l'homme ; jamais à l'amitié ; alors, il quitte le pays comme il y est venu ; la seule marche de ses affaires influe sur son humeur et encore très faiblement, car, la plupart du temps, devenu égoïste, il ne s'inquiète que de soi." ’ Ces derniers traits ne préfigurent-ils pas la caricature de L'Illustre Gaudissart que Balzac, une décennie plus tard, enverra - rapprochement étonnant - ‘ "pendant une semaine [...] se faire saint-simoniser le matin au Globe" ’ ?

Mais si l'isolement pèse, dans l'instant, à Arlès, la fuite du temps fait, elle, partie de ses fréquentes alarmes. ‘ "Quand je regarde en arrière et vois la promptitude effrayante du temps, quelques fois (sic), je me désespère de n'en avoir pas mieux profité et je cherche alors à l'arrêter par des études et du travail ’.

"Mais, lorsque je pense à la courte durée de notre séjour sur cette terre, je me sens découragé et me dis : "A quoi bon me tourmenter, à peine aurai-je fait un fonds de savoir, au moment où, peut-être, j'en pourrais recueillir les fruits, la mort viendra.

"Il en est de même pour la richesse. L'on amasse, l'on se prive de tout pour, dans sa vieillesse, dit-on, tout s'accorder. Oh ! malheureux, comment peux-tu compter jouir de ton hiver ; l'expérience ne te prouve-t-elle pas que le grand nombre des hommes l'atteint rarement, et le peu qui survit à l'automne ne peut jouir des biens qu'il a accumulés avec si grand soin. Les infirmités tourmentent le vieillard, son esprit devient inquiet, et toutes les richesses ne peuvent rien contre l'infirmité et les inquiétudes. Pauvre homme ! "

Ultérieurement, en 1822, à Connewitz pourtant, et nous verrons pourquoi, il écrit encore : ‘ "C'est d'ici, c'est de ma solitude, que j'ai, pour la première fois, jeté sur le temps écoulé, un regard triste et sérieux. Hélas, la rapidité effrayante du temps ne nous frappe que lorsque, dans sa course, il a entraîné nos plus belles années. Tout à coup, et comme si nous sortions d'un long sommeil, nous regardons en arrière et ne pouvons retenir un mouvement d'effroi et de douleur. Eh quoi ! déjà, nous avons parcouru un tiers de la carrière, et c'est seulement à sa fin que nous nous en souvenons !

"Hélas ! c'est l'âge de l'innocence, le temps du bonheur, des illusions, des fleurs et du printemps, qui s'est écoulé à jamais. Oui, à jamais ! Nous n'avons qu'un printemps ; l'été qui le suit fait mûrir les fruits, fait éclore les fleurs dont nous avions vu les riants contours ; mais combien nous sommes déçus ! C'est que la floraison est loin d'être aussi belle que notre brillante imagination se l'était créée !

"Je m'étais promis d'éloigner des souvenirs de Connewitz, toute pensée ou triste ou mélancolique je ne le puis... L'esprit est comme le ciel ; il ne peut toujours être riant et libre de nuages. Il est des jours où l'on ne conçoit que des idées tristes et ne se complait qu'avec elles. Il faudrait laisser passer ces jours et remettre au lendemain : mais qui a acquis un peu d'expérience et remet à demain ? »

"La promptitude effrayante du temps", "la rapidité effrayante du temps"... ’ ‘ La mort, cette première évidence de la vie, il y songe déjà ; à 22 ans ! Est-il victime de l'influence environnante, puisque ’ ‘ "il est de mode de beaucoup penser à sa mort, d'en parler, de préparer son tombeau, de régler minutieusement ses obsèques99" ’ ‘ ? A vrai dire, le spectre de la mort ne cessera jamais de le hanter, à en devenir lancinant ; ses nombreuses rédactions de testaments et de codicilles en attestent. D'ailleurs, comme en exergue, son Journal débute sur cette seule pensée de Montaigne ’ ‘ : "Il est incertain où la mort nous attend. Attendons-la partout ! La préméditation de la mort est préméditation de la liberté."

Et, coïncidence sans doute, ce Journal se ferme, en 1822, sur ce nouveau poème, L'approche de l'hiver :

‘Sur un char de frimas, traîné par les tempêtes,
L'impitoyable hiver va chasser nos beaux jours.
De l'orgueil de nos bois, il dépouille les têtes
Et, bientôt, des ruisseaux, il glacera le cours.
Déjà, dans nos belles prairies
Se fane le pauvre gazon ;
Déjà, le fougueux aquilon
Le jonche de feuilles flétries.
L'aurore, triste et sans couleur,
A regret, sème la lumière,
Zéphir a perdu sa douceur,
Le soleil n'a plus de chaleur
Et, sans briller, il nous éclaire.
Tout languit et se meurt dans l'hiver rigoureux,
De deuil et de malheur, il couvre la nature,
Et l'arbre du tombeau, le cyprès douloureux
Garde, seul, sa parure.
Comme en un pauvre cœur qu'a désolé l'amour,
Où le deuil et les pleurs habitent sans retour,
L'arbre du souvenir s'élève et, de son ombre,
Loin d'animer ce cœur, le rend encore plus sombre.
Hélas, pourquoi faut-il que dans nos plus beaux jours,
L'impitoyable temps redouble de vitesse,
Et qu'aux jours de douleur, aux heures de tristesse,
Il nous laisse languir et retarde son cours !
Comme un rayon brillant qui nous plaît et qui passe,
Comme un songe trompeur dont le charme et la grâce
Nous fait encore rêver même après le réveil ;
Ainsi se passeront les beaux jours du soleil,
L'hiver flétrira tout... ! Ainsi, l'hiver de l'âge
Flétrira bientôt nos plaisirs
Trop heureux, hélas, si l'orage
Nous laisse quelques souvenirs
Pour adoucir la fin du pénible voyage !’

Fort heureusement, s'il sait que ‘ l'"on naît pour mourir ’", son ‘ "instinct de vie100", sa joie de vivre, sa gaieté ne sont jamais bien loin de lui ; comme il le souligne en 1820, dans ces Couplets détachés d'une chanson que j'ai oublié d'écrire de suite 101 :

‘[...] Dans la paix et dans la guerre
Dans les camps, dans les salons,
Sous la tente ou la chaumière
En tous lieux nous la servons,
Aussi jusqu'en son ménage
Et même chez les Anglais,
Jamais la gaîté, je gage,
Ne quittera le Français.’

Son naturel optimiste le pousse à se soumettre aux impénétrables desseins de la providence et à ne désespérer jamais, ni pour lui, ni de la nature humaine. A diverses reprises, il nous présente quelques réflexions sur sa conduite de vie. Ainsi, de Retour de Beaucaire - l'année 1819 a été barrée, une autre indiquée, puis surchargée et rendue indéchiffrable102 :

Lorsque ma bonne étoile, lorsque la providence, me donna pour amie une femme que j'estimais, j'étais bien incertain dans mes principes ; je ne suivais aucune route, mon penchant naturel me guidait vers celle du bien, mais peut-être que si j'eusse été influencé par des considérations, j'aurais pris l'opposée. Mon amie m'écrivit ; je vis qu'elle me croyait bien meilleur que je n'étais véritablement, et, comme l'idée qu'elle pourrait un jour, me jugeant sans passion, se repentir de son jugement trop prompt et me mépriser pour l'avoir séduite par des dehors trompeurs, cette idée m'étant à charge, je fis tous mes efforts pour devenir tel qu'elle me croyait.
Dès lors, je suivis ma route droite, de laquelle rien ne m'aurait fait dévier ; j'eus le bonheur d'acquérir d'autres amis dont la société, les conseils et surtout la conduite m'affermirent et m'affermissent encore dans les principes du bien et du juste. Dieu veuille bien me les conserver !
L'observation précédente prouve un principe que j'ai souvent soutenu, contre des gens de beaucoup d'esprit mais sans doute de peu de jugement ou de moralité, que l'estime de nos semblables - surtout des personnes qui nous révèrent - nous élève (il faut cependant avoir un certain fond de bonté) et que, de même, [si] nous ne la méritons pas, elle fait que nous travaillons à la mériter. De même, le mépris finit par rendre un homme qui eût, peut-être, été estimable, méprisable et vil103.’

Dans le même état d'esprit, plus loin, il nous livre cette certitude, en forme de maxime : ‘ "Ce principe de réciprocité est peut-être le plus juste de tous. Donnez, et on vous donnera, dit un livre divin que les hommes ne connaissent pas assez. Aimez et vous serez aimé. En effet, il est rare que nous ne plaisions pas à une personne qui nous plaît, et que nous plaisions à celle qui nous déplaît. De là, la sympathie. Il est tout naturel que, reconnaissant dans une personne les principes, les sentiments, les opinions que nous avons ou que nous désirons avoir, nous cherchions à nous rapprocher d'elle, et que cette personne, se voyant recherchée par nous, s'en trouve flattée, et voyant une conformité de caractère, se lie volontiers avec nous."

Trois ans après, en juillet 1822, il constatera : ‘ "Le fil de ma destinée s'est noué et dénoué tant de fois que, quoiqu'encore bien jeune, jamais je ne m'abandonne aux espérances, même les plus certaines : quand tout concourt à me dire cela réussira, quelque chose me dit, cela pourrait un jour réussir" ’. Et c'est pour en rendre grâce à la Providence : ‘ "Sa main m'a toujours guidé, et si, dans des moments de prospérité, je l'ai quittée, elle ne m'a pas moins soutenu dans les peines. Le temps m'a prouvé que les plans, les projets les mieux conçus n'avaient été détruits que pour mon bonheur. Aussi je ne désespère jamais. Celui qui m'a trois fois retiré de la guerre et de ses dangers ne l'a pas fait pour me laisser végéter sans ami, sans amie. Oui, j'en crois mon pressentiment. Il m'accordera ce que j'adore !

"Si dans l'adversité, c'est un soulagement que de communiquer ses peines, dans le bonheur c'est une volupté bien vive et bien délicieuse que de trouver des cœurs qui le partagent avec nous ! J'ai ’ ‘ toujours trouvé qu'il m'était plus facile de me suffire à moi-même dans le chagrin que dans la joie. Dès que mon âme est triste, elle veut être seule. C'est pour être heureux avec moi que j'ai besoin de mes amis104."

En 1820, il est proche de Cologne. Beaucoup plus tard, à la mort de cet ami, il évoquera ‘ "la belle figure de Bocholy, telle qu'elle était [...] lorsque je l'ai vue pour la dernière fois dans les terres de son père en Westphalie105." La même année, le voici de retour en France, et plus précisément à Paris. Depuis quand et pour combien de temps, nous l'ignorons. Du moins, y semble-t-il installé pour quelques mois. Il demeure chez Mme d'Aumont, 52 rue du Faubourg Poissonière. C'est là qu'il reçoit une lettre, datée du 28 novembre, d'un certain C. Polychroniades demeurant 26 de la rue Monsieur le Prince106. Il s'agit ‘ d'un "vieux savant grec qui m'avait pris en amitié trouvant en moi de l'étoffe107." Par son intermédiaire, Arlès obtient l'insigne faveur d'un entretien avec le ‘ "respectable M. Say qui sera bien aise de vous voir, jeudi prochain, au Conservatoire des Arts et Métiers, dans l'ancienne Abbaye de Saint Martin, rue du même endroit." ’ Par la même occasion, il pourra assister, dans cet établissement créé par la Convention le 10 octobre 1794, à l'inauguration du cours d'"économie facturière" par l'auteur d'ouvrages qui l'ont passionné, par le vulgarisateur de l'économie politique et l'adversaire du protectionnisme. Jean-Baptiste Say108 ne sait évidemment pas avec quelle constance fougueuse ce jeune auditeur s'emploiera à propager et à concrétiser ses théories. Bien qu'inespérée et enthousiasmante pour lui, Arlès, à notre connaissance du moins, n'a pas laissé trace de cette rencontre. Une rencontre rendue possible grâce aux capacités étendues qu'il affiche, mais encore à son goût inné du contact, de l'attrait des autres.

Cette attitude est doublement heureuse. D'abord, elle lui permet de rompre son isolement, de se frotter davantage au monde qui l'entoure ; pour nous, de voir à l'oeuvre, l'observateur minutieux de la société, voire le moraliste, d'apprécier, à la fois, la maturité de son jugement et la minutie des esquisses qu'il brosse. Mais, avec toujours le même regret, celui de constater dans ce Journal de jeunesse que, souvent, circonstances et lieux sont condamnés à rester inconnus.

La vie sociale d'abord. Allemande souvent, mais, en fait, de tous pays et de tous temps :

‘La ville est divisée en coteries, qui toutes ont leurs beaux esprits qui décident de tout, leurs mœurs et leurs conversations qui ne varient jamais. En entrant dans tel cercle où se trouve Mme Untel, vous pouvez préparer un chapitre sur les bonnets, les chapeaux, les robes et les bijoux. Dans tel autre, on parle spectacle, spectacle et encore spectacle. Dans tous, on médit des absents ; dans aucun on ne loue.
Il n'y pas de noblesse ; mais il ne faut pas croire pour cela qu'il ait plus d'égalité, au contraire ; ici l'argent marque les rangs et les distingue encore plus que la naissance. La morgue, l'état d'orgueil, l'estime de soi-même et le mépris des autres sont d'autant plus insupportables chez ces gens, qu'ils n'ont pour les soutenir, ni usage, ni éducation, ni point d'honneur.
Il ne règne dans la société aucune franchise, aucune gaîté ; chacun est sur le qui-vive et craint de donner prise à son voisin. Il n'est pas étonnant que la médisance soit le sujet de toutes les conversations puisque chacun y prête par sa conduite ou ses propos.
On trouve là plus que partout ailleurs de ces gens épris du gain et de l'intérêt, susceptibles d'une seule idée, d'acquérir ou de ne point perdre, ne pensant qu'à leurs débiteurs, toujours inquiets sur la hausse ou la baisse, parlant sans cesse cours, pour cent et spéculations 109. Lorsqu'un étranger leur est présenté, le reste de la société peut, aux politesses qu'il reçoit, connaître son importance et son crédit. Une simple recommandation lui vaut une révérence et un : disposez de nous ; une lettre de crédit ordinaire, une invitation à un ennuyeux dîner ; mais un crédit illimité, des salutations, des protestations, des présentations et des invitations à l'infini. Ces gens ne connaissent qu'un sentiment, gagner ; quoique vous leur disiez, la conversation ne peut se soutenir parce qu'ils la font toujours retomber sur leurs affaires. La politique, l'amour, les arts, les lettres, la gloire, la patrie, leur famille même, leur sont indifférents et inconnus. C'est l'argent seul qui les intéresse, ils vous forcent toujours à y revenir. Ils vivent pour l'argent, ne pensent, ne parlent que de lui, travaillent dans l'unique but d'en gagner et meurent gorgés de biens, sans avoir satisfait leur sordide et dévorante cupidité110.’

Le portraitiste s'en prend aussi aux jeunes gens de son âge, à cette jeunesse dorée dont, peut-être, secrètement, malgré lui, il envie l'insouciance et l'absence d'épreuves auxquelles il est matériellement et journellement confronté. Se trouve-t-il déjà dans cette ville de Leipzig, à l'Université tellement ‘ "renommée par l'élégance de ses manières et la corruption de ses mœurs" ’ qu'on lui donne ‘ "le nom de "Petit Paris" ?

Pourtant, au plan idéologique, Arlès est proche de ces étudiants. Enthousiastes de 1789, ardents patriotes, ils sont écœurés, malgré la victoire, du maintien du morcellement du pays et du retour à l'ancien régime imposé par leur souverain et aussi révoltés par l'application des décrets de Carslbad, à l'origine d'une sévère répression et d'une mise sous surveillance policière de leurs universités. Aussi réagissent-ils violemment : ‘ "Dans la rue, les étudiants règnent en maîtres, gais, insolents, tapageurs, la chanson aux lèvres et la rapière au flanc [...]. Dans la rue, ils [...] apostrophent les têtes qui leur déplaisent, et malheur aux bourgeois qui les regarderaient de travers ! [...] Apprentis et employés de commerce font l'objet d'une animadversion toute particulière ..."

Notre colporteur eut-il affaire à leurs brutalités ? Toujours est-il qu'il vilipende ces éphèbes : ‘ "Les jeunes gens, en général, ont peu de mœurs et de gentillesse, point d'usage et presque point d'honneur ; n'ayant pas de société, ils se créent des passe-temps, beaucoup moins innocents que nos charades, nos gages et autres petits jeux. Dans un âge ou dans tout autre pays, les jeunes gens ne vivent que pour les femmes, n'aiment et ne voient qu'elles. Ceux-ci évitent leur société et leur préfèrent le jeu, la boisson et leurs liaisons crapuleuses ’.

"Ici, le nom d'ami est sur toutes les lèvres. On le profane en le prodiguant à des gens qu'on ne connaît pas : on tutoie tout le monde, chacun est un cher ami. Ne vous en rapportez pas à vos oreilles. Voyez, palpez, cherchez et vous trouverez que, dans toute la ville, il n'existe pas l'ombre de deux amis. Dans nos contrées, les jeunes gens laissent aux femmes et aux gens d'âge, l'envie de la médisance. Ici, tout s'en mêle, l'amitié, la parenté, loin de préserver de la jalousie et de la calomnie, y exposent..."

Cette analyse ’ ‘ critique est inachevée ; la page suivante en reprend l’idée générale pour s’attaquer aux jeunes gens à la mode, dénommés les « Guibert » :

"Ils sont fats, impudents, petits maîtres. Les sots les copient et comme la majeure partie de la société est composée de sots, les Guilberts (sic) donnent le ton et dirigent tout. Les Guilberts (resic) se ressemblent à quelques nuances près, tous s'estiment beaucoup et méprisent les autres ; comme les fats, ils ont beaucoup d'imitateurs et pas un seul ami. Ils n'aiment personne, j'ose même dire qu'ils ne s'aiment pas entre eux, chacun d'eux en particulier ne chérit que soi. A sa marche affectée, son air endimanché, sa figure plate et son regard protecteur, je juge que ce jeune homme est un Guilbert. Un moment, il s'arrête ; un homme qui a l'air d'un employé de l'état lui adresse la parole. Grand dieu, qu'est-il arrivé ! Les traits du Guilbert se décomposent, ses ’ ‘ yeux s'animent, sa face se gonfle, sa tête se dresse, son corps se hausse, il fait la roue. Quelle est cette grande nouvelle ? Est-il devenu docteur, avocat ou bourgmestre ? Non. Mais il a décliné son nom, il a dit : je suis Guilbert."

Chaque fois qu'il le peut, Arlès s'écarte de ce monde particulier qu'il fustige mais dont il lui faut bien s'accommoder. Alors, durant ses déplacements ou ses insomnies, lorsqu'il n'étudie pas, il se laisse aller à de mélancoliques et sentimentales rêveries. Tel Rousseau, dont il partage le goût de la nature et dont la lecture l'enflamme - en même temps, qu'il s'enrichit de leur verbe. La copie d'extraits de l'Emile en témoigne ‘ : "La terre, parée du trésor de l'automne, étale une richesse que l'œil admire : mais cette admiration n'est point touchante ; elle vient plus de la réflexion que du sentiment. Au printemps, la campagne presque nue n'est encore couverte de rien, les bois n'offrent point d'ombre, la verdure ne fait que poindre, et le cœur est touché à son aspect. En voyant renaître ainsi la nature, on se sent ranimé soi-même ; l'image du plaisir nous environne : ces campagnes de la volupté, aux douces heures, toujours prêtes à se joindre à tout sentiment délicieux, sont déjà sur le bord de nos paupières111 [...]."

Goethe nourrit également sa sensibilité. Il recopie, en allemand, des passages de Werther. Son auteur n'a-t-il pas écrit ‘ : "...avec Rousseau, c'est un monde nouveau qui commence112" ? ’ ‘ De quoi convenir au rousseauiste qu'il est et qui, dans sa lettre à Holstein, promettait, comme nous l'avons vu, la religion de la nature aux peuples de la terre. De quoi satisfaire l'idéaliste, baigné dans cette Allemagne, haut lieu du romantisme. De quoi, enfin, stimuler, le futur homme d'action !

Mais pour le moment, et c'est évidemment de son âge, Mes rêveries 1821 113 l'entraînent à songer à l'amour véritable, à la jeune fille idéale et non plus aux rencontres sans lendemain. Celles-ci lui auront au moins permis d'exercer son jugement et de tirer de péremptoires conclusions. A propos d'une ‘ "jeune personne, d'un charmant caractère, remplie de qualités aimables et possédant tout ce qui constitue le trésor d'un mari" ’, mais ‘ perdant "tous ses avantages par un faible grain de coquetterie", ’ il allègue : ‘ "Une jeune personne doit tâcher d'être toujours et partout la même ; l'égalité d'humeur est un trésor appréciable et malheureusement plus rare que la pierre la plus précieuse."

Pour telle autre qui, ‘ "sans coquetterie peut-être, mais ou par étourderie ou par ignorance des bienséances, conservait toute son amabilité, toute sa bonne humeur pour certaines personnes", ’ il dogmatise : ‘ "La réputation d'une femme est comme ces fleurs qui, lorsqu'on les touche, se fanent. Pour une femme, ce n'est pas assez de se bien conduire pour soi, il faut se bien conduire pour le monde. La meilleure réputation que puisse avoir une femme est de n'en point avoir."

Quant aux fréquentations, il recommande d'y être attentif : ‘ "C'est un bonheur pour une femme, lorsque dans la société qu'elle est obligée de voir, il ne s'en trouve point de réputation tarée. Une femme qui ferait sa société intime d'une ou de personnes de mauvais principes et de mœurs légères, telle vertueuse qu'elle pût être, ferait parler d'elle et nuirait à sa réputation. [...] Quand nous avons un défaut, nous voudrions que tout le monde l'eût. Le renard qui avait perdu sa queue voulait persuader les autres renards de couper la leur." ’Plus loin encore, sévère à l'égard d'une ville114 où le mauvais exemple fit, selon lui, tant de progrès que, dans toute une société, on compte à peine trois femmes estimables, il maugrée : ‘ "[...] encore ces femmes sont-elles moins fêtées que celles qui, publiquement, ont mené une mauvaise vie. N'est-ce pas le comble de l'horreur et de la dépravation ? Et ne doit-on pas craindre de mener, dans une pareille société, une jeune femme aussi vertueuse qu'elle soit ? Les mauvaises mœurs et la dépravation sont comme l'air pestiféré, on en peut être attaqué en le respirant."

A quels canons, dans ces conditions, doit répondre, aux yeux d'Arlès, sa future épouse ? Lyriquement, il nous renseigne :

‘La rose est belle et montre sa beauté, son front paré des plus brillantes couleurs attire les papillons ; ils effleurent la rose, la fanent et volent à d'autres fleurs. La simple violette reste modestement sous l'herbe et s'y conserve ; ni les papillons, ni les rayons brûlants du soleil ne peuvent lui nuire. Son parfum délicat, sa charmante modestie attachent celui qui a eu le bonheur de la découvrir.
Une jeune fille qui entre dans le monde, simple, modeste, parée de sa fraîcheur, belle de sa jeunesse, et qui y porte l'embarras de la pudeur, la timidité de l'innocence, nous paraît un ange et nous nous sentons disposés à l'adorer et à nous fixer... Une jeune fille qui entre dans le monde, belle, jolie, fraîche, mais qui a honte de paraître embarrassée et timide, et cherche à briller, à fixer, nous inspire des désirs, attire nos soins, nos regards, mais éloigne nos cœurs et notre estime.
......115 s'est prescrit pour règle la plus grande simplicité dans sa parure ; par là, elle éloigne d'elle la jalousie de ses compagnes qui envieraient ses robes et ignorent sa modestie. Au bal, une robe blanche, ses beaux cheveux et sa fraîcheur, voilà sa parure. Quelquefois, elle orne ses boucles d'une simple rose, et alors, on compare avec plaisir l'incarnat de ses joues à celui de la reine des fleurs. Chacun se dit, en la voyant, auprès de ses compagnes accablées sous le poids des ornements, guirlandes, fanfreluches, etc., "elle est jolie sans parure. Que serait-elle donc, si elle était mise comme telle ou telle personne ?
Elle ne cherche pas la conversation, mais lorsqu'on l'engage avec elle, elle la soutient avec agrément et bonté. Jamais, jeune homme n'a pu se vanter d'obtenir d'elle ou un regard, ou une parole de préférence. Dans le monde, elle est également aimable envers tous, et, si jamais elle accorde des préférences, c'est à des vieillards ou des personnes délaissées. Comme elle ne fait rien pour plaire aux hommes, elle leur plaît. Personne n'oserait lui faire la cour dans l'intention de la courtiser, de l'afficher. On lui parle avec plaisir et respect. Elle ne fixe pas, comme ses compagnes, une foule de fats qui, le dos tourné se moquent et de ce qu'ils ont dit et de ce qu'ils ont entendu, traitant de coquette celle dont ils viennent de solliciter les regards. Mais tous ceux qui la connaissent souhaitent une sœur, une épouse semblable à elle. [...]
Tel serait l'"ange" de ses rêves ! Toutefois, s'agit-il là, uniquement, des qualités attendues de l'épouse idéale et de combler "le vide de son cœur qui a besoin d'aimer", selon l'expression de l'abbé de Bernis ? En réalité, ne serait-ce pas plutôt, dans le plus secret de son cœur, dans cette image de "la simple violette", celle de l'être, inaccessible, dont il est épris, sans aucun espoir de retour ? Ce prénom laissé en blanc, intentionnellement, dans le texte, n'est-il pas, de sa part, pudeur, voire prudence à l'égard de regards indiscrets ?’

Mais que pourraient être ces regards sur ce Journal de jeunesse ?

Notes
86.

Journal de l'Empire, 9 mars 1806, cité par Louis Madelin, op. cit.

87.

C.[ésar] L.['Habitant], op. cit., p. 29.

88.

Dieu des enfers.

89.

René Holstein, saint-simonien, (1798 - 12 août 1866).

90.

Lettre d'Arlès-Dufour, Kehl (?), 17 août 1866, à "Mon ami" (destinataire non identifié) (Archives familiales).

91.

Comprendre évidemment Prosper Enfantin. A propos de la date de cette rencontre, cf. XII - Le saint-simonien.

92.

C.[ésar] L.['Habitant], op. cit., p. 28.

93.

Dieu des richesses.

94.

Dieu de l'ironie et bouffon des dieux.

95.

Selon attestation du 29 juillet 1819 de la mairie de "Cette", telle que reproduite ci-dessus (Archives familiales).

96.

Lettre reproduite sous le titre "Lyon, retour de Beaucaire, 1819 2 août" in Arlès-Dufour, Journal de jeunesse..., cité. La mention "A Holstein à Francfort" qui suit le titre a été raturée.

97.

Ecriture pouvant prêter à confusion.

98.

Vieilli : la clientèle.

99.

Geneviève Bianquis, op. cit., p. 247. Il est fait appel à cet ouvrage, particulièrement à son chapitre "Universités, professeurs, étudiants", pour la suite.

100.

Eugène Ionesco, "La cruelle vérité de la vieillesse", Le Figaro Littéraire, 1er octobre 1993.

101.

Arlès-Dufour, Journal de jeunesse, cité.

102.

Pourtant en 1819, comme vu précédemment, il était bien passé par Beaucaire ! Nous n'avons connaissance d'aucune autre traversée de cette ville.

103.

Arlès-Dufour, Journal de jeunesse, cité.

104.

Ibid.

105.

Lettre d'Arlès-Dufour, Lyon, 4 février 1862, à sa femme (Archives familiales).

106.

Lettre de C. Polychroniades, Paris, 28 novembre 1820, à Arlès, Paris (Archives familiales).

107.

Selon annotation de la main d'Arlès sur le dossier où ce courrier a été archivé par ses soins.

108.

Dix ans plus tard, J.-B. Say sera nommé professeur au Collège de France.

109.

Souligné par Arlès.

110.

Arlès-Dufour, Journal de jeunesse, cité.

111.

Ibid.

112.

Cité par Jean Grenier, "Rousseau", Dictionnaire biographique des auteurs, t. II, op. cit., p. 469.

113.

Toujours dans le Journal de jeunesse, année surchargée : 1821 ou 1820 ? Plutôt 1821.

114.

Celle de Leipzig probablement.

115.

Tel quel dans le texte.