Comme il a été suggéré, la tradition veut que Jackson recevait aussi bien les grands de ce monde que les anonymes. Trois visiteurs prestigieux passèrent à l’Hermitage et honorèrent son propriétaire en même temps qu’ils saluaient son prestige : Aaron Burr en 1806, James Monroe en 1819, Lafayette en 1825.
En mai 1805, Aaron Burr, l’ex-vice-président déchu pour avoir tué Alexander Hamilton en duel treize mois auparavant (Truman, 1992 : 57-77), parcourut l’Ouest en héros et fut accueilli par Jackson à l’Hermitage. Le soutien inconditionnel de Burr à l’admission du Tennessee dans l’Union en 1796 et sa mise au ban de la société de l’Est en faisaient l’enfant chéri des Westerners (Remini, I : 145). La présence du grand homme avait mis en émoi le tout Nashville 545 et Jackson, qui lui avait offert son hospitalité, ne tarissait pas de messages invitant ses amis à rendre visite à “un véritable ami du Tennessee”. Burr resta cinq jours, partit visiter la Nouvelle-Orléans et au retour s’arrêta encore huit jours chez Jackson 546 (Parton, I : 310-11). L’année suivante, Burr revint à l’Hermitage avant son expédition dans le Sud, à la grande joie de Jackson :
‘Col Burr is with me, he arived last night—I would be happy you would call and see the Col. before you return—say to the Gen. O[verton] that I shall expect to see him here on tomorrow with you—Would it not be well for us to do something as a mark of attention to the Col. He has always and is still a true and trusty friend to Tennessee—If Gen. Robertson is with you when you receive this Be good enough to say to him, that Col. Burr is in the country—I know the Gen. R. will be happy in joining in any thing—that will tend to shew a mark of respect to this worthy visitant (Moser, II : 110). ’Cependant, d’aucuns accusaient déjà Burr de fomenter un complot contre l’Espagne en projetant d’envahir le Mexique grâce à l’aide de l’Ouest 547. Son effigie était brûlée dans les rues de Nashville quelques semaines plus tard, quand l’accusation de trahison émanant de Washington effraya soudain les admirateurs transis. En apprenant les rumeurs de la trahison de Burr, Jackson lui écrivit, comme il le relate plus tard à un ami :
‘from the colourings he had held out to me Genl Robertson & Overton, and the hospitality I had shewn him, I viewed it as base conduct, to us all and hightened the baseness of his intended crimes if he really was about to become a traitor (...) I wrote Colo. Burr in strong terms my suspicions of him, and untill the were cleared from my mind no further intimacy was to exist between us.’On voit ici que ce qui préoccupe finalement le plus Jackson, c’est la trahison de Burr envers son chaleureux accueil. L’hospitalité qu’il lui avait prodiguée avait scellé une amitié qui se trouvait soudain trahie. Jackson considérait Burr comme un homme qui avait transgressé sa parole d’ami plus que comme un traître à son pays. Il lui en voulait personnellement parce qu’il l’avait accueilli chez lui et la pensée que le traître se dissimulait sous les traits de l’invité le révoltait :
‘from the pledges made [of his innocence]—if he is a traitor, he is the basest that ever did commit treason—and being tore to pieces and scattered with the four winds of heaven would be too good for him (Moser, II : 149) 548.’En sus de son honneur, Jackson pensait sans doute au soupçon de connivance que d’aucuns ne manquèrent pas d’émettre au moment du procès de Burr. On ne saura jamais exactement quelles conversations furent tenues sous le toit hospitalier de l’Hermitage cette année-là.
Une visite plus calme et plus prestigieuse encore fut celle du président des États-Unis James Monroe en 1819. Monroe avait entamé une tournée des États du Sud et de l’Ouest. Après avoir boudé officiellement Jackson pour ses outrages en Floride 549, Monroe se décida finalement à rendre visite au Héros en juin (Moser, IV : 300). Les deux hommes parlèrent notamment de la nomination de Jackson comme premier gouverneur du Territoire de Floride. Jackson accompagna même le président dans son voyage au Kentucky 550. Cette intimité entre les deux hommes leur permit pour un temps d’oublier leurs différends. Tous deux étaient fermement décidés à obtenir la Floride dans les plus brefs délais. Jackson avait d’ailleurs offert de l’envahir à nouveau et même d’occuper Cuba (Remini, I : 387). Monroe déclina 551.
Enfin, le visiteur le plus prestigieux fut sans aucun doute “l’ami des États-Unis”, le Marquis de Lafayette, dont la tournée triomphale en 1824-25 incluait l’arrêt obligé auprès de l’autre Héros vivant de l’Amérique (Remini, II : 74-75). À l’annonce de la présence de Lafayette sur le sol qu’il avait contribué à libérer, Jackson écrivit immédiatement au Marquis dans un “cri exubérant de joie et de gratitude” (Remini, II : 74) :
‘The Public journals announce your return to the land where your sword was unsheathed in the cause of Freedom (...) It was under such circumstances that the Heaven born flame of Liberty and equal rights animated your youthful breast, and taught you that it was more honorable to become the compatriot of immortal Washington, than enjoy the most splendid honors of Royalty—it was under such circumstances that you risked your fortunes with those of then hopeless America: But, Thank Heaven, America triumphed; and, now, with the gratitude of Ten Millions of Freemen she salutes you as one of the Fathers of her glorious existence, and as the devoted advocate of independence and national freedom throughout the world. Welcome then—Thrice Welcome to her grateful land! (...) Believe it, Dear Genl., one of the happiest moments of my life, that which enables me to tender you my grateful feelings on this occasion, which I beg you to accept with my high respect, friendship, and esteem (Bassett, III : 266). ’Jackson avait grandi avec une révérence grandissante pour les héros de la Révolution et le sang versé par sa famille pour la liberté américaine. Son dévouement au pays vient de cette reconnaissance qu’il exigeait de tout Américain. En février 1810, il écrivait au gouverneur Willie Blount : ‘“our independence and Liberty was not obtained without expence —it was dearly Bought —both with Blood and Treasure, It must be preserved”’ (Moser, II : 237). Lafayette avait risqué à la fois sa vie et sa fortune pour la liberté et Jackson voyait en lui le parangon de la vertu républicaine 552.
Lafayette répondit un mois plus tard avec la même admiration dans la plume :
‘I Have long Anticipated the pleasure to take you by the Hand, and whatever Be your future movements I will not leave the U.S. Before I Have Seeked and found the opportunity to Express in person my High Regard and Sincer friendship (Bassett, III : 268). ’En fait, les deux hommes partagèrent la Taverne de Gadsby à Washington fin décembre 1824, alors que Jackson attendait les résultats de l’élection présidentielle (Burke, II : 121) 553. Ils eurent ainsi le temps de se connaître et de se côtoyer.
Six mois plus tard, le 4 mai 1825, le Marquis débarquait à Nashville dans la plus grande liesse populaire, aux cris de “Bienvenue, Lafayette, l’Ami des États-Unis”. Jackson vint l’accueillir sur le quai et ils remontèrent ensemble une avenue bordée de miliciens aux tenues clinquantes qui impressionnèrent Levasseur, secrétaire du Marquis (Burke, I : 139-40). Le lendemain de son arrivée, Lafayette alla dîner à l’Hermitage où l’attendaient tous les voisins des Jackson, invités par la maîtresse de maison. À cette occasion, Jackson montra ses trophées militaires, parmi lesquels Lafayette reconnut la paire de pistolets qu’il avait offert à Washington en 1777 et que le neveu de celui-ci avait présenté récemment à Jackson en l’honneur de sa victoire sur les Anglais 554 (Parton, II : 660).
L’Hermitage fut aussi le témoin d’une visite qui montre la courtoisie de Jackson et son sens de la bienséance. Lafayette lui avait recommandé Frances Wright, l’appelant sa “fille”. Cette dernière, outrée de l’existence de l’esclavage, entendait créer une colonie où les esclaves, libérés, pourraient mener une vie heureuse. Ce dessein est précurseur à la fois de la mouvance des sociétés utopiques qui fleurirent à partir des années 1830 et de l’abolitionnisme. Jackson, grand propriétaire d’esclaves, conseilla l’achat d’un lot près de Memphis, une suggestion que suivit Mrs Wright, qui y établit, sans grand succès, ce que l’on a appelé “la colonie de l’amour libre” (Feller, 1995 : 80-82). La courtoisie de Jackson envers Mrs Wright et son illustre protecteur n’entama nullement sa caution de l’institution particulière 555. En tant qu’hôte, on peut dire que ses états de service étaient irréprochables et il n’aurait rien dit ou fait qui pût blesser son presitigieux invité.
Burr était ravi de l’accueil chaleureux qu’il reçut et fut impressionné par la qualité de ses hôtes. Il écrit dans son journal : “One is astonished at the number of sensible, well informed and well-behaved people found here. I have been received with much hospitality and kindness, and could stay a month with pleasure” (Parton, I : 310).
Voici l’opinion de Burr sur Jackson enregistrée dans son journal : “General Jackson, once a lawyer, after a judge, now a planter; a man of intelligence, and one of those prompt, frank, ardent souls whom I love to meet” (Parton, I : 311).
Le projet de Burr n’est encore aujourd’hui que partiellement éclairci. Jouant sur les peurs de l’Ouest quant à la présence espagnole dans le Sud ainsi que sur leur opposition à la politique de conciliation de Jefferson avec les Dons de Floride, Burr espérait profiter d’une éventuelle guerre entre les États-Unis et l’Espagne pour s’emparer du Mexique et l’unir aux territoires de l’Ouest qui feraient sécession des États-Unis. Ce plan grandiose, mais qu’il espérait réaliser avec une poignée d’hommes seulement, paraît aujourd’hui totalement fantaisiste, comme semble hors de proportion la panique provoquée par cette “menace” à Washington et sur la frontière. Burr fut finalement arrêté, jugé pour trahison et acquitté en Virginie par John Marshall, le Chief Justice de la Cour suprême des États-Unis (Parton, I : 317-328 ; Remini, I : 145-159).
Lettre à George Washington Campbell du 15 janvier 1807. Remini (I : 157) mentionne l’acharnement de Jefferson à l’encontre de Burr, le présentant comme un dangereux criminel alors que toute l’affaire ressemble plutôt à une énorme mascarade.
Jackson avait envahi la Floride espagnole sans l’autorisation officielle du gouvernement américain, bien que celui-ci ait finalement bénéficié de cette intervention illégale (Rossignol, 1997).
Dans une lettre à Andrew J. Donelson, Jackson explique son sentiment sur ce voyage : “before he proceeded on his tour, having regained my strength, duty combined with inclination, urged me to escort him through the north western part of my Division” (Moser, IV : 303).
Pour une vue plus précise des tractations concernant la Floride, voir notamment Marie-Jeanne Rossignol . “L’arrogance de la jeunesse ? ou comment interpréter les premiers expansionnistes de la jeune république américaine ?” (avril 1997), 129-143.
En décembre 1824, le Sénat vota le remboursement des sommes dépensées par Lafayette pendant la Révolution (Parton, III : 53).
Voici l’extrait d’une lettre d’Emily Donelson qui accompagnait son oncle et sa tante dans la capitale, racontant la rencontre entre les deux Héros : “as soon as uncle finished his dinner he started down to see the Genl but behold when he got to the head of the stairs who should he meet but Genl La fayette comeing up to see him. Their salutations were of the most affectionate and pa[triotic] kind. The embraces of old soldiers who had fau[ght] and bled in the cause of Liberty can better be im[agined than] described” (Burke, I : 123).
L’histoire de ces pistolets passant dans les mains des grands héros américains est racontée dans ses deux articles par Simpson, 1985.
Pour preuve, en 1835, son soutien du Postmaster General de Caroline du Sud quant à la destruction de la littérature anti-esclavagiste, perçue comme encourageant les “horreurs d’une guerre servile”. Jackson incite à de dures représailles contre les souscripteurs : “in every instance the Postmaster ought to take their names down, and have them exposed thro the publick journals as subscribers to this wicked plan of exciting the negroes to insurrection and to massacre” (Bassett, V : 360-61).