Si, lorsqu’on les interroge sur la question, les étudiants sociologues témoignent du fait que certains de leurs enseignants dispensent de « petits conseils » à caractère technique sur les manières dont il convient de travailler, d’organiser son temps, de faire une dissertation, de lire des textes scientifiques par exemple, il reste que ces derniers ne dépassent que par exception le stade de la remarque occasionnelle, du propos général ou de la recommandation formelle (il faut lire les auteurs en prenant des notes, faites des fiches, efforcez-vous de faire un plan de rédaction, faites-vous un programme de travail, apprenez à poser les bonnes questions pour problématiser, etc.) pour atteindre celui de l’exercice appliqué et de l’entraînement dirigé, réalisés à partir de tâches particulières, en réponse aux problèmes rencontrés dans le cadre du travail effectif et en fonction de contenus spécifiques.
D’où parfois, chez les étudiants, le sentiment d’un décalage entre d’un côté les conseils pratiques prodigués à l’oral et à l’occasion par leurs enseignants sur tel ou tel domaine de la pratique et, de l’autre côté, les problèmes concrets que posent les différentes situations effectives du travail intellectuel : prendre des notes de lecture, déchiffrer un texte scientifique, savoir y discerner l’essentiel du secondaire, faire un plan, rédiger une problématique, construire une grille d’entretien, etc., face auxquels ils se retrouvent seuls.
Cette situation tient pour une part il est vrai au caractère plus ou moins particulier des réalités et des problèmes sociologiques que les étudiants abordent par exemple dans le cadre de leur dossier de recherche. Dans cette optique, chaque problématique, chaque grille d’entretien, chaque lecture ou chaque auteur, renvoie à une réalité sociologique particulière, qui n’est jamais complètement et strictement transposable d’un contexte d’études à l’autre. Ce qui vaut pour les uns ne vaudra pas forcément pour les autres.
Les procédés qui conviennent pour l’élaboration d’une grille d’entretien ou la définition d’un terrain d’enquête particulier par exemple ne seront pas exactement identiques dans le cadre d’un autre objet d’étude. C’est en “rebondissant” concrètement sur le travail en train de se faire, sur ses difficultés, sur ses choix d’argumentation, sur ses déficits d’intelligibilité, que les enseignants peuvent alors trouver le moyen d’inculquer ou de corriger progressivement des manières de faire, de travailler, etc., c’est-à-dire à mesure que les problèmes se posent et en fonction de questions spécifiques.
Mais cette situation tient également au caractère nécessairement formel de remarques techniques qui, pour ne pas trouver toujours les conditions de leurs applications concrètes, en restent souvent au stade du simple discours méthodologique détaché des préoccupations particulières et des situations concrètes rencontrées par les étudiants. Qu’il soit dit aux étudiants que la lecture de textes sociologiques doit être armée de l’écriture et être accompagnée de prises de notes dans le temps même de la lecture est une chose. Une autre est de savoir comment s’y prendre concrètement face à un texte particulier par exemple...
‘« On a travaillé sur des questionnaires en première année, donc c'était des questionnaires, on a rassemblé tous les questionnaires, mais c'était un travail en commun c’est-à-dire que tous les tableaux étaient sortis en commun, et on a tous travaillé sur les mêmes tableaux, donc après on avait une problématique, on avait tous la même problématique, donc là c'est vraiment nouveau quoi, j'ai ma problématique, et j'ai mes entretiens et euh c'est par rapport aux entretiens que je dois euh faire un dossier, et ça c'est la première fois (...) donc ça me fait un peu peur quoi (mais vous ne vous faites pas aider par le prof ?) Si mais vu que euh tout le monde à son propre sujet, il y en a qui travaillent sur des photographes, ils y en a qui travaillent euh... en fait on ne peut pas beaucoup m'apporter euh par rapport à mon propre thème quoi [...] Bon on en parle, enfin le prof qu'on a euh il nous fait euh une heure de... déjà il nous a fait... jusque euh janvier deux heures de cours donc on ne discutait pas du tout des entretiens, enfin des dossiers, et puis maintenant il nous fait une heure de cours et pendant une heure on discute des dossiers, mais euh (...) je ne sais pas si c'est une méthode qui ne va pas ou euh (...) parce que bon je... en plus avec tous les étudiants bon ben on peut dire "ouais bon ben voilà euh j'ai tel problème, j'ai tel problème”, mais il apporte pas vraiment de réponses euh il nous laisse un peu euh... en plus c'est normal parce que c'est vrai qu'on commence juste les entretiens, donc il ne peut pas non plus euh... ben je verrai après je pense » {Baccalauréat B, Père : Directeur d’entreprise, docteur en chimie ; Mère : Assistante technique de son mari, pharmacienne de formation}.Bref il n’est pas inintéressant de noter le décalage explicitement énoncé par les étudiants entre d’un côté les grands principes méthodologiques dispensés d’une manière générale, un peu formelle, et de l’autre les difficultés effectives et les situations concrètes de la pratique en face desquelles les grands principes deviennent bien abstraits.