3.1 Un travail symbole de guérison.

M. Bonnet explique d’abord de manière lapidaire qu’il a « toujours eu un esprit de travailleur », qu’il se voit donc très mal sans travailler. Il mentionne dans un même temps qu’il est d’accord avec les infirmiers : ‘« Il ne faut pas avoir honte de ne pas travailler tout de suite, il faut savoir prendre le temps de se soigner ’ ». A ma question sur les remarques des infirmiers : « Avait-il honte de ne pas travailler tout de suite ? », il répond de manière évasive : « Un peu honte, oui, parce que je suis instable et que je n’arrive pas à tenir. Je me sentais coupable. Oui, de la culpabilité ». avant de rapidement enchaîner sur ses projets professionnels. Il annonce vivre avec son allocation d’adulte handicapé et ne manquer de rien. Il avait équipé son logement pendant une période d’activité précédente, son amie a un salaire : ils n’ont pas de gros besoins. Il affirme d’autre part ne pas savoir ce qu’est l’ennui et décrit ses nombreuses activités : il lit, écrit, dessine. Son appartement est largement décoré par sa production. Il fait partie d’une association caritative à laquelle il consacre plusieurs demi-journées par semaine : ce lieu est l’occasion de rencontres, de formation et de réflexion personnelles, mais répond également à sa volonté d’aider des gens en difficultés.

M. Bonnet n’envisage donc pas sa reprise d’activité professionnelle comme une amélioration de son revenu : un mi-temps sur un poste peu qualifié lui rapportera à peu près l’équivalent de son allocation. Il ne cherche ni lieu d’épanouissement personnel, ni remède à un sentiment d’inutilité : ces activités personnelles et bénévoles lui apportent satisfaction sur l’ensemble de ces points.

Le travail apparaît en revanche progressivement être pour lui le signe de sa guérison, guérison à laquelle il croit et qu’il estime méritée : « Je ne peux pas imaginer ne pas travailler. Ça me ferait peur. Ce serait grave, non ? (...) J’ai de l’espoir quand même. L’espoir de trouver quelque chose qui ira. J’ai de la volonté, je persévère pour me soigner et je crois que je serai récompensé pour ces soins ».

  • « Je pense être sur la bonne route. Si vous venez me voir dans quelque temps, vous verrez que j’aurai un boulot et que ça ira ».

Il accompagne ses propos de nombreuses remarques montrant qu’il oppose sa position à celles des malades se contentant d’une allocation d’adulte handicapé.

  • « Les pensions peuvent aider, mais je veux passer à un autre stade, à un autre niveau. Beaucoup d’handicapés ne souhaitent que vivre avec une allocation. Mais je ne comprends pas qu’ils s’enferment là dedans. La pension doit être prise dans une évolution, une fois qu’on est guéri, il faut faire un pas en avant, connaître autre chose ». L’allocation lui paraît ainsi une dangereuse clôture de la question de l’accès à l’emploi et il se dit effrayé du comportement des personnes sous tutelle qui vont chercher un peu d’argent, donner leur facture et ne demandent rien de plus. « Ils se sont arrêtés là. Ils ne se donnent plus d’avenir, plus de but. (...) Moi, qu’est-ce que je serais content d’avoir un salaire ».

Cette volonté de se démarquer des personnes malades et qui ne font rien pour s’en sortir est également très présente dans son évocation d’une période d’essai dans un atelier protégé. Il explique ne s’être pas plu du tout dans cette structure, dans laquelle il n’a pas voulu rester parce qu’il « veut sortir du milieu du handicap ». Le malaise ressenti pendant cette période se cristallise en fait autour d’une relation conflictuelle avec l’un des encadrants de l’atelier protégé qui lui a fait une remarque sur la qualité de son travail. Cette relation prouve que M. Bonnet oscille en permanence entre la reconnaissance de ses difficultés, une identification aux autres travailleurs handicapés et le rejet de cette étiquette qui lui semble dégradante. La remarque qui lui a paru très violente et injustifiée démontre, selon lui, l’incompétence d’un responsable ne possédant pas le tact nécessaire pour travailler avec des personnes handicapées, comprendre leur fatigue, leur énervement et le manque passager d’attention au poste de travail : M. Bonnet parle alors implicitement de lui comme d’un travailleur handicapé. Mais il affirme simultanément que cet encadrant manquait de respect et de correction « pas avec lui, mais je voyais bien comment il se comportait avec les autres, les autres ouvriers ». Il se démarque alors des handicapés, qu’il hésite d’ailleurs à nommer ainsi.

Cette profonde difficulté à admettre sa fragilité mentale permet également de comprendre l’admiration portée par M. Bonnet à quelques personnes qui ont réussi à surmonter leur handicap et qui sont pour lui des modèles de persévérance et de réussite. C’est le cas de son amie qui entreprend avec succès des tâches que son handicap semble a priori rendre inaccessibles ; c’est le cas d’une patiente de l’hôpital, physiquement très éprouvée, mais qui surpasse cet obstacle pour travailler avec le secours catholique.

  • « Je respecte ces personnes, j’admire leur volonté, leur courage. C’est pour ça que je crois qu’on peut tout. Il suffit d’y croire. Et je ne parle pas obligatoirement d’une foi en Dieu, mais d’une foi en soi, il faut croire qu’on va y arriver ».