7.1.2 Gérer les agressions environnementales.

L’écriture apparaît d’abord, dans ce deuxième registre de fonctions, comme le moyen de décharger l’agressivité provoquée par les situations humiliantes, « lot commun » d’un demandeur d’emploi sans cesse disqualifié par les réponses environnementales. De nombreux extraits de l’ouvrage de J.P. Dautun illustrent ce rôle d’exutoire et de vengeance tenu par l’écriture.

Il consacre par exemple un chapitre au récit d’une rencontre avec une conseillère professionnelle censée l’aider dans ses recherches d’emploi, mais qui l’a blessé à vif en le plaçant dans une position d’incompétence et d’échec ou en l’amalgamant aux chômeurs qui pensent avoir tout tenté mais qui se sont surtout montrés totalement inefficaces dans leurs démarches. Ce récit semble en premier lieu lui permettre de « vider son sac » au sens de faire part de la violence des affects qui l’ont animé pendant l’entretien et qu’il a soigneusement camouflés. Il commence par expliquer les accusations implicites qu’il a perçues dans le message de la conseillère et pourquoi cela l’a profondément blessé mais il retourne ensuite l’attaque contre l’agresseur en s’acharnant méthodiquement à démontrer son absence de savoir-faire et sa méconnaissance du domaine dont elle croit être la spécialiste. L’accusation d’incompétence n’est donc pas intériorisée mais projetée sur celle qui l’a émise. On retrouve ici l’illustration d’un mécanisme de défense déjà utilisé par M. Otavalo : pour y échapper, le sujet refuse le message disqualifiant qui lui est adressé en prouvant que l’émetteur d’un tel message n’a aucune légitimité à le délivrer dans la mesure où il est lui-même incompétent ou insignifiant.

L’écriture permet, d’autre part, au retournement de l’agressivité de prendre des dimensions qui n’auraient pas pu être atteintes autrement. J.P. Dautun use de tout son savoir-faire en terme de maniement du langage pour ridiculiser ceux qui l’ont humilié. Ses formules acérées n’épargnent personne et peuvent être développées aussi longtemps que nécessaire pour laisser couler à flot toute la rage et la rancoeur emmagasinées. L’écriture permet aussi de mettre en scène l’agressivité pour lui donner plus de poids. J.P. Dautun utilise par exemple une tirade de Jean Gabin dans « La grande illusion » comme canevas du discours injurieux adressé à une entreprise qui refuse ses services. Ce langage d’emprunt se démarque du reste de l’ouvrage par sa grossièreté mais donne certainement à l’auteur un sentiment de défoulement et de libération plus satisfaisant que son vocabulaire habituel. L’identification à l’acteur bourru, fier et inébranlable, et dont il se montre à plusieurs reprises un fervent admirateur, a sans doute également une vertu très apaisante.

Il utilise de manière similaire plusieurs pages de mise en scène cinématographique pour évacuer le désir de tuer qui l’a assailli suite à un entretien dans lequel il avait placé beaucoup d’espoir et qui s’est avéré un nouvel échec.

Suit alors une longue description du massacre auquel il pourrait se laisser aller s’il était le héros d’un « téléfilm américain de dernière zone ». Aucun détail de l’attaque n’est négligé ; l’auteur donne à son lecteur (et à lui-même) le matériel visuel suffisant pour parfaitement imaginer la situation. Emporté par cet élan, il arrive même à parler de la « barbarie » du comportement de celui qui l’a convoqué, de « crime contre l’humanité », des chômeurs comme de nouveaux « serfs » et de la nécessité d’une « révolution ». La disproportion de ses propos ne semble n’avoir d’égal que sa fureur et le besoin impérieux de la laisser échapper pour ne pas s’y laisser engloutir.

Ce retournement de l’agressivité a d’autant plus de poids que l’ouvrage le rend public et permet de l’associer à la rage des milliers d’autres personnes ayant vécu la même humiliation. Cette recherche d’un soutien collectif est particulièrement nette chez A. Ratouis qui consacre, elle aussi, une grande partie de son ouvrage à se moquer des nombreux professionnels qui croient pouvoir aider les chômeurs et qui ne parviennent qu’à les « enfoncer davantage ».

Elle fait également part des personnages déconcertants qu’elle a rencontrés, raconte « deux épisodes pittoresques de tests délirants et examens farfelus » et les questions grotesques qu’on lui a posées.

L’ironie simpliste, la dérision systématique qu’elle utilise donne parfois à son discours un caractère démagogique sans doute commercialement exploitable, mais plus certainement utilisable comme défense narcissique. L’auteur semble chercher dans les rires complices des lecteurs qui adhéreront à sa caricature des recruteurs et des professionnels de l’insertion, l’assentiment nécessaire pour ne pas intérioriser les humiliations subies. Je reviens ici au processus de défense contre la honte décrit par V. de Gaulejac : préserver son narcissisme de l’attaque suppose de disqualifier celui qui en est à l’origine, disqualification d’autant plus aisée qu’elle est groupale. Ce besoin de s’étayer sur un ensemble d’autres partageant son point de vue est également très nettement révélé par l’insistance avec laquelle elle évoque l’accueil chaleureux d’un de ses billets d’humeur sur le chômage envoyé à la presse et publié. Passant en revue les 49 courriers de lecteurs reçus suite à cette parution, les 27 coups de téléphone et 7 rendez-vous, elle montre combien il est important pour elle d’être encouragée et soutenue dans sa passion et combien toutes les réponses contraires à son attente doivent être aussitôt rejetées et déniées. Elle se révolte de « la compassion des dames d’oeuvre », s’agace des propositions de bénévolat, « confondant chômage, retraite et congés payés », ridiculise les avances à la femme seule. 520

Notons par ailleurs que l’ouvrage d’A. Ratouis illustre également très bien les fonctions de soupape et de retournement prises par l’écriture. Il paraît par exemple très significatif que malgré l’organisation formelle de l’ouvrage, l’existence de chapitres, de parties répartissant les thèmes et arguments abordés, les passages où l’auteur déverse son agressivité ne respecte aucune logique narrative. Le lecteur a l’impression surprenante de retours en arrière, de répétitions, de passages incongrus à l’expression de la rancoeur au milieu d’une partie faisant au contraire état de détachement et de philosophie face à la situation. L’auteur semble s’être laissée emporter par son besoin impérieux et incontrôlable de décharge, venant renverser tous les efforts de contention et de prise de recul par rapport à l’événement traumatisant.

Le retournement est lui formalisé par toute une partie de l’ouvrage pendant lequel A. Ratouis invite les professionnels du recrutement à un exercice pédagogique de lecture et d’analyse de son CV : inversant les rôles, passant de la position de l’observé et du dominé à celle de l’observateur et du dominant, elle devient celle qui a la compétence de conseiller, d’évaluer, de former.

Au delà de la décharge de l’agressivité, l’écriture se révèle être une technique efficace pour desserrer l’étau des pressions environnementales. On sait, grâce aux travaux de l’école de Palo Alto, en quoi la possibilité d’adopter une position de métacommunication permet de se dégager de messages paradoxaux et de ne pas en subir les conséquences psychiques.521 Telle semble être la tâche à laquelle s’attèlent les deux ouvrages analysés : les auteurs s’efforcent de changer leur point de vue sur la situation qu’ils traversent pour la rendre moins traumatisante. Ils démontrent les contradictions, osent critiquer les personnes qui en sont à l’origine, donc refusent un contexte relationnel de soumission qui les obligeraient à se plier à des tiraillements absurdes.

L’ouvrage de J.P. Dautun s’articule autour de la mise à jour et de la dénonciation de deux pressions paradoxales centrales auxquelles sont confrontés les chômeurs, celle de chercher un travail alors qu’il n’y en a pas et celle d’être jugé responsable et maître de ses recherches alors que celles-ci n’ont aucun impact sur l’issue d’un chômage soumis à des lois sociétales inaccessibles.

‘« Un demandeur d’emploi n’est pas quelqu’un qui doit trouver du travail là où il y en a, cela c’est ce qu’on lui dit de croire sans jamais en douter. Mais c’est faux ; en vérité, c’est quelqu’un qui doit en chercher quand il n’y en a pas ’ ». 522 Face à une telle réalité qui ne peut être collectivement formulée au risque de mettre en péril les conventions communes, l’auteur explique la nécessité de changer de logique dont dépend la survie du chômeur. S’il continue à croire qu’il y a du travail, il ne pourra vivre ses échecs que comme la croyance d’un complot personnel contre lui.

Cette échappatoire nécessite de vérifier auprès de compagnons d’infortune que l’exclusion du marché de l’emploi n’est pas liée à une tare individuelle ou de chercher dans le travail élaboratif d’écriture une fonction similaire de réassurance en construisant une démonstration de l’absence d’emploi suffisamment solide pour persuader son auteur qu’elle est effectivement bien réelle. Cette démonstration est d’autant plus crédible qu’elle est reconnue par les médias comme un « état des lieux » fort pertinent de notre fin de siècle, réalisé « à la manière d’un Persan moderne qui verrait l’envers de l’endroit ».524 On trouve dans le soutien de ce quatrième pouvoir que constituent les médias, la possibilité d’échapper à des messages en double lien en rééquilibrant le rapport de domination entre celui qui énonce le paradoxe et celui qui le subit.

La deuxième pression paradoxale est, elle, soigneusement analysée grâce à la métaphore du gisement humain.

Cette dénonciation des paradoxes justifie que l’ouvrage soit qualifié de « journal de guerre », d’« acte de résistance » ou de « samizdat »526 : J.P. Dautun refuse de se laisser enfermer dans une position intenable, de se laisser rejeter et réduire au silence. Il rend les coups qu’on lui a portés, quitte à révéler les secrets qui devraient être censurés.

A. Ratouis procède au même travail de repérage des pressions paradoxales auxquelles la soumet son statut de chômeur et formule très explicitement les différentes étapes de l’écriture conduisant au dégagement de ces pressions.

Le dégagement passe d’abord par une phase d’observation puis par une mise en forme de ce matériel : l’écriture permet de classer les idées, de les ordonner et dans son travail de construction, elle offre une mise à distance nécessaire à la découverte d’un sens.

Elle permet de « trier entre les délires des uns et les interrogations des autres pour situer ses lieux de réflexion personnelle ». 529

Cette mise à distance et cette réappropriation d’un sens contribuent à leur tour à désamorcer le processus de désubjectivation résultant des pressions paradoxales. « Il ne reste plus qu’à être », c’est à dire à se redécouvrir sujet vivant et pensant, bien qu’exclu d’une place professionnelle, sujet entier ne pouvant être réduit aux grandes lignes d’un CV, sujet dont l’histoire se poursuit même lorsqu’il ne travaille pas. Ainsi, même si A. Ratouis affirme que l’objet de sa réflexion n’est pas son histoire, son ouvrage est bien une manière de ne pas rester un chômeur anonyme et désincarné, mais de revendiquer une histoire singulière dont elle sera le sujet reconnu.

Se dégager des pressions paradoxales, c’est également se libérer de leurs effets culpabilisants. Lorsque l’on est convaincu que les exigences sociétales sont irréalistes, il est possible de ne plus « jouer le jeu de l’activisme de circonstance et de rigueur, fut-il socialement valorisé » 530 , possible de faire taire « le vieux fond d’honnêteté » et les discours moralisateurs qui y font écho dans l’environnement. L’énergie peut alors plus bénéfiquement être utilisée à d’autres projets. La « re-subjectivation » passe également par le courage d’« oser violer le tabou majeur du chômage, d’oser parler de marginalisation », prise de parole risquée qui est en soi une manière de s’affirmer et de se poser comme sujet.

Notons pour conclure cette partie que l’écriture apparaît continuellement au fil de cette analyse comme une stratégie très paradoxale de gestion des agressions environnementales. La fonction d’exutoire ou de désamorçage passe par la conservation de ce qui est jeté à l’extérieur et par l’accentuation caricaturale des contradictions. J.P. Dautun note au sujet de ce carnet : « ...j’y ai développé, de plus en plus longuement, ce à quoi je voulais échapper. Comme pour ne rien perdre. On voit déjà en quoi l’idée était peut-être vicieuse dès le départ ». 531 L’écriture nécessite en fait de savoir utiliser suffisamment habilement son masochisme pour entretenir ce qui fait mal et ainsi mieux le maîtriser et le comprendre dans l’espoir d’y échapper et donc de moins souffrir. Ce double mouvement est bien repéré par A. Tellier dans son analyse des vertus traumatolytiques de l’écriture.

J.P. Dautun en joue pernicieusement par la rédaction d’une chronique qui mieux que tout autre forme littéraire témoigne de l’écoulement d’un temps soigneusement comptabilisé en tête de chapitres et rappelant sans cesse l’échec à sortir du chômage. Il en subit également les conséquences en s’infligeant une souffrance supplémentaire par la lucidité de ses propos, comme nous allons le voir dans un dernier temps d’analyse.

Notes
516.

J.P. Dautun, p 130.

517.

J.P. Dautun, p 134.

518.

A. Ratouis, p 68.

519.

A. Ratouis, p 30.

520.

A. Ratouis, p 163.

521.

Le double lien est défini par un message contenant deux affirmations s’excluant, mais également par la position du récepteur du message « mis dans l’impossibilité de sortir du cadre fixé par ce message, soit par une métacommunication (critique), soit par le repli ». S’ajoute aux messages contradictoires « la défense plus ou moins explicite de manifester une quelconque conscience de la contradiction... »

P. Watzlawick, J. Helmick Beavin. Don D. Jackson, une logique de la communication, p 213.

522.

J.P. Dautun, p 38.

523.

J.P. Dautun, p 94.

524.

Télérama n° 2284, p 82.

525.

J.P. Dautun, p 44-45.

526.

Télérama n° 2284, p 82.

527.

A. Ratouis, p 133.

528.

A. Ratouis, p 13.

529.

A. Ratouis, p 103.

530.

A. Ratouis, p 97.

531.

J.P. Dautun, p 28.

532.

A. Tellier, Expériences traumatiques et écriture, p 6.