2.2 Les difficultés du transfert.

Opérer le transfert des fonctions antérieurement tenues par le travail suppose en effet de désintriquer ce qui a été très précocement lié comme l’a montré la psychogenèse de la relation au travail. Je rappelle que cette intrication, décrite comme l’absence d’entrouverture entre le Moi et l’activité professionnelle, a conditionné le Moi à trouver satisfaction à ses besoins selon certaines voies. Ces voies font partie intégrante de son Surmoi et de son idéal du Moi, dans la mesure où le sujet a intégré un certain nombre de valeurs et de normes orientant ses choix existentiels. La désintrication va donc supposer un travail psychique sur plusieurs fronts.

Elle requiert d’abord la capacité de se démarquer des normes fixées par la société : normes sans cesse rappelées par l’environnement mais également intériorisées. Comme le signale R. Kaës, la liberté que l’on se donne par rapport aux modèles sociétaux dépend de la nature du rapport entretenu avec son auditoire externe et interne. Choisir la déviance conduit à gérer les risques encourus en se démarquant de la place attribuée collectivement. Ce travail de repositionnement par rapport aux instances surmoïques a été illustré avec Mme Canna et son évolution quant « au regard des gens ».

La désintrication suppose ensuite de parvenir à une plus grande intériorisation de la régulation de l’estime de soi. Les objets mis à disposition par la société pour transférer les fonctions perdues ne possèdent pas les mêmes capacités que le travail à garantir les gratifications et la place dans le contrat narcissique. Ainsi, si le bénévolat est un moyen d’être reconnu pour sa contribution à l’édifice collectif et d’être gratifié par un ensemble de pairs, il ne faut pas oublier que cette activité garde un statut très ambigu dans notre société. Librement choisie par certains, elle reste un pis-aller pour d’autres « acculés à trouver de nouvelles voies de socialisation suite à une inactivité forcée les ayant privés des réseaux traditionnels de collègues de travail ».588 On connaît également la gentillesse condescendante avec laquelle elle peut être évoquée. « Ce sont les bonnes oeuvres de Mamie, il faut bien qu’elle s’occupe, ça lui passe le temps ».589 On sait également le mépris que peuvent inspirer les amateurs aux professionnels. L’alternance identitaire proposée ici semble donc bien moins solide que celle fournie par le travail et oblige à trouver en soi-même ou dans quelques groupes restreints la force de préserver une image positive de soi-même.

Ajoutons que la désintrication nécessite aussi une grande autonomie sur le plan élaboratif. Les nouveaux objets d’investissement sont non seulement moins valorisés que le travail mais parfois complètement à inventer. Le parcours de Mme Canna et de M. Otavalo illustrent l’importance de cette capacité à saisir l’opportunité d’une rencontre ou d’une situation pour construire un nouveau groupe d’appartenance et une nouvelle manière d’agir sur le monde. Il ne suffit pas de compter sur les codes communs proposés par la société mais d’inventer ses propres codes. Cette difficulté à utiliser les cadres mis à disposition par la société pour transférer les investissements en suspens et les fonctions perdues est soulignée à plusieurs reprises par les travaux de D. Ferrand-Bechmann.

‘« La participation à la vie associative et au bénévolat est bien inégalement répartie. Rares sont les bénévoles dont la motivation altruiste est assez puissante pour faire partager leur tâche et leur enthousiasme à leurs clients. »’ ‘« Il existe peu de nouvelles associations en France qui fassent place aux exclus. Les acteurs les plus concernés ne sont pas toujours invités à la table. Les usagers, les clients restent objets de soins et de soutien mais ne sont pas suffisamment conviés à participer. »590

Ce modèle s’oppose à celui d’autres pays où le self-help est plus largement développé.

Cette nécessité transparaît également avec le processus de « détransitionnalisation » induit par la perte d’activité professionnelle. Je rappelle en effet que la disparition du cadre apparemment immuable que constituait le travail met à jour un ensemble de questions jusqu’alors collectivement mises en suspens par la société et déstabilise les illusions qui donnaient sens à l’existence de chacun. Dépasser la souffrance induite par le chômage signifie par conséquent réussir à reconstruire individuellement des réponses à ces interrogations ou des zones transitionnelles où la capacité à s’illusionner est préservée.

La difficulté liée à la mise à jour de ce qui était antérieurement en dépôt s’est en particulier manifestée par les témoignages concernant l’absence d’obligation. Le travail est une activité contrainte : « On n’a pas le choix, on est bien obligé de gagner sa vie, mais si on gagnait au loto, on s’en passerait volontiers » entend-on souvent. Cette obligation matérielle semble en fait dissimuler l’ensemble des autres fonctions tenues habituellement par l’activité professionnelle et les chômeurs ne sont pas seulement confrontés à l’absence d’un revenu mais à l’angoisse d’avoir à organiser librement leur journée. De quelles défenses dispose-t-on contre les angoisses et l’ennui quand aucune obligation ne vous presse ? Quel sens donne-t-on à sa vie quand celui-ci n’est plus imposé par les voies collectivement tracées par l’organisation économique d’une société ?

Les personnes rencontrées élaborent de multiples stratégies pour échapper à ces interrogations. Elles cherchent en particulier à trouver de nouveaux cadres qui pourraient à leur tour tenir les fonctions surmoïques extérieures nécessaires à leur équilibre. Les dispositifs d’insertion en font partie : ils imposent des horaires, fixent des objectifs et la menace de radiation peut être un argument de poids pour se plier et par là même, oublier les questions concernant le contenu des journées.

L’engagement dans un cadre associatif est une autre solution, plus souple puisque le sujet garde la possibilité de se retirer sans être officiellement sanctionné. Il reste toutefois lié à un ensemble d’autres qui lui apportent en échange de son investissement les gratifications nécessaires à l’entretien de son estime de soi.

D’autres tentent encore de trouver en eux-mêmes les obligations nécessaires à l’entretien de leur désir d’investir : ils s’appuient pour cela sur les règles imposées dans leur enfance et essayent de garder « une activité sous le coude » pour les moments où ils n’auraient plus la force de trouver sens à leur existence.

Ces différents éléments sur la grande variabilité du besoin de disposer d’un étayage surmoïque extérieur me semblent importants pour comprendre la diversité des vécus du chômage, mais nécessitent pour cela d’être complétés par quelques remarques proposées par A. Jeanneau dans une « Note clinique sur la valeur contre-dépressive du sentiment d’obligation » (1973). Cette psychanalyste constate que l’exacerbation du sentiment d’obligation chez des patients dépressifs est souvent le signe d’une évolution favorable de leur situation clinique. En listant les multiples tâches que le devoir quotidien les appelle à remplir — « Il faudra que, et puis que je n’oublie pas de, et surtout penser à, et cela à faire absolument »591 — ces sujets retrouvent une voie pour progresser vers leur idéal du Moi. Celui-ci n’est plus une immensité inaccessible mais une multiplicité saisissable.

Certains chômeurs semblent avoir besoin de ce découpage de leur réalité en une multitude d’obligations quotidiennes pour continuer à avancer et pour ne pas s’égarer dans une liberté à laquelle rien ne les a préparés : ni leur éducation ni leurs contraintes professionnelles. D’autres — et c’est sans doute ceux là qui parviennent le plus facilement à dépasser la crise du chômage — sont au contraire plus à l’aise pour se passer d’obligation extérieure. Leur adaptation à une situation de crise suppose souvent qu’en contrepartie, ces sujets ont bien du mal à se plier aux obligations du modèle sociétal traditionnel : on retrouve ici l’identité des actifs déviants décrits par D. Demazière (1992). Ces personnes peuvent choisir, par exemple, même lorsque la situation économique ne les y contraint pas, le travail au noir. Celui-ci s’apparente en effet comme l’explique J.-F. Lae (1989) à « une activité d’anticipation et de mise en contact où prédomine le principe d’autonomie de la volonté, ce libre droit de s’engager et de se dégager à tout moment, une liberté d’organisation de son travail dans sa vie privée, une gestion de l’incertitude ».592

Notes
588.

Ibidem, p 113.

589.

Ibidem, p 76.

590.

Ibidem., p 68 et p 90.

591.

A. Jeanneau, Note clinique sur la valeur contre-dépressive du sentiment d’obligation, p 1132.

592.

J.-F. Lae, Travailler au noir, p 114.