Conclusion

Nous avons donc essayé d'identifier la part de l'Ecole dans cet échec de la citoyenneté rwandaise. L'analyse des textes législatifs révèle un souci formel d'éduquer le citoyen rwandais, en développant chez lui une mentalité et une conscience nationales, un esprit de la responsabilité dans le développement intégral, une adhésion aux droits de l'homme et leur respect. Bref, le pouvoir public est favorable à l'éclosion des valeurs citoyennes.

Cependant, l'analyse de certains programmes scolaires a révélé le contraire de ce qu'on devait attendre. A travers l'Education civique, ces notions qui devaient amener le citoyen rwandais à intégrer les valeurs citoyennes ont été mal enseignées et n'ont pas été acquises. Il s'agit, par exemple, de la notion d'Etat, qui est restée confuse : désigne-t-il le gouvernement et son président, ou tout le peuple ? Cette confusion a entraîné comme conséquences la responsabilisation de l'Etat et une déresponsabilisation du peuple, une valorisation de l'Etat au détriment du peuple. La population ignore le rapport qui la lie avec l'Etat; celui-ci constitue une entité à part et celle-là une autre.

Quant à l'Histoire, la Géographie et l'Education morale ou religieuse, dont les apprentissages devraient contribuer au développement de l'esprit national et civique, nous avons remarqué que les contradictions enseignées et vécues dans ces cours ont participé plutôt à séparer, à diviser les rwandais et à perturber leur identité nationale.

Les contenus scolaires ont donc une responsabilité dans les faux rapports établis entre le peuple et l'Etat et entre le peuple et le président, dans la perturbation de l'identité individuelle et dans l'incapacité de construire une identité nationale, ainsi que dans la négation de toute valeur à la tradition.

Après l'identification de la part de l'Ecole dans l'échec de la citoyenneté, liée aux contenus, nous avons cherché à savoir la part du personnel enseignant et celle du milieu familial et social, sachant que qui dit Ecole dit tout ce qui peut avoir un rapport direct ou indirect avec l'action pédagogique.

Du côté du personnel enseignant, nous avons vu que le primaire et le post-primaire n’en ont jamais eu de compétent : de formation intellectuelle très basse, de caractère faible, sans ouverture d'esprit et sans aptitudes professionnelles pratiques, le produit de leur enseignement ne pouvait pas être supérieur à ce qu'il était. On reconnaît qu'il y avait des exceptions, mais celles-ci serviraient peu dans un système où l'absence d'un maillon fait écrouler toute la chaîne.

Non seulement les programmes d'éducation du citoyen étaient mauvais, mais aussi ceux qui les assuraient n'étaient pas seulement incompétents ; ils n'avaient pas eux-mêmes cette éducation citoyenne. Si on ne donne pas ce qu'on a pas, où voulons-nous que la population rwandaise, qui n'a pas dépassé le primaire ou le post-primaire, ait trouvé l'éducation citoyenne ? L'Ecole n'est-elle pas alors responsable de son ignorance et de son incivisme !

Les milieux familial et social peuvent-ils être innocentés dans le rôle que l'Ecole a joué dans l'échec de la citoyenneté rwandaise ? Il est vrai que la majorité des Rwandais n'étaient ni instruits (connaissances générales de la culture scolaire), ni éduqués aux valeurs politiques de la citoyenneté. Mais cela n'empêche pas que leur impact sur l'action scolaire fut non négligeable.

Même si l'éducation scolaire était défaillante, les enfants ne manquaient pas de mémoriser quelques principes ou valeurs positives, comme l'amour du prochain, le respect de l'autre, l'amour de la patrie, dire la vérité, le respect de la vie, etc. Mais que devenaient ces valeurs dans les familles et dans la société ? Nous avons vu qu’elles vivaient le contraire et contredisaient par là l'Ecole, qui n'avait pas la capacité, de par la faiblesse de ses programmes et du personnel enseignant, de corriger ces contradictions.

Après les contenus, le personnel enseignant et les milieux familial et social, nous avons analysé la part de l'Ecole, même dans l'échec de la citoyenneté rwandaise. En tant qu'instrument politique, elle a entretenu l'infériorité culturelle des Rwandais, "sujets" des gens au pouvoir, car le principe "pas d'élite, pas d'ennuis’’ semble avoir guidé des dirigeants rwandais. Cet esprit fut celui du colonisateur, mais il fut aussi entretenu après l'indépendance de façon non explicite.

Dans le cadre d'une compétition sociale qu'on dirait normale, l'Ecole fut toujours au service des grands : ceux qui sont au pouvoir et leurs ‘’acolytes’’. Cette situation commença avec la colonisation et perdura jusqu'en 1994, période limite de notre étude. L'Ecole rwandaise n'a pas seulement servi les grands en matière socio-culturelle, elle a aussi cultivé la haine ethnique et régionale. Lieu où se sont manifestées au grand jour les injustices ethniques et régionales, elle n'a pas pu éviter de refléter la situation socio-politique rwandaise.

Voilà comment, de façon directe ou indirecte, elle a contribué à l'échec de la citoyenneté rwandaise, qui a conduit tout un peuple à son auto-destruction.