2 - Les catégories de personnels

L'industrie de la verrerie consiste à transformer la matière première, verre à l'état de fusion dans les fours, en produit fabriqué ; aussi est-il commode de classer le personnel en deux grandes catégories : celui qui transforme la matière première en produit manufacturé et celui qui est chargé de la conduite et de l'entretien des fours et des arches ainsi que des renfournements de la matière première.

Le personnel producteur comprend différentes spécialités : verriers, tailleurs, graveurs... et de nombreux ouvriers et ouvrières exerçant dans différents ateliers : groisillage, rebrûlage, coupage, flettage, bitumage, trempage, bouchage, guillochage, biseautage, polissage, décor, emballage... Lors de la fabrication d'un verre par exemple, le cueilleur, généralement un apprenti, plonge dans le pot sa longue canne creuse en acier après en avoir préalablement fait chauffer l'extrêmité. Par un mouvement continu de rotation, il prélève une certaine quantité de verre en fusion, la "paraison" qui se présente sous la forme d'une pâte d'un rouge incandescent. Commence ensuite le travail à chaud. La paraison est alors façonnée selon des méthodes ancestrales avec un tour de mains qui passe de génération en génération comme un message mystérieux. Le figeage du verre, qui en se refroidissant devient moins malléable, exige un travail bien rythmé en équipe. La paraison est d'abord roulée dans une forme creuse le plus souvent en bois afin de bien répartir l'épaisseur du verre : opération de maillochage. Levant la canne, le souffleur souffle une première fois pour percer la paraison. Il se place ensuite au-dessus du moule farté au charbon de bois. Du pied, il actionne une pédale qui lui permet d'ouvrir le moule pour y déposer la boule rougeoyante déjà allongée. Le moule refermé, il souffle à nouveau dans sa canne et en la faisant rapidement tourner dans ses paumes donne à la masse de verre la forme de l'intérieur du moule. Le stade de l'ébauche achevé, les opérations se succèdent pour donner au verre son aspect définitif. Il reste en effet à façonner la jambe et le pied. Un cueilleur apporte au chef de place une nouvelle quantité de matière en fusion qu'il dépose sur l'ébauche. La jambe est formée à l'aide d'une pince. Du bout de ses ciseaux, le chef de place dirige une canne qui lui est présentée ; la lâchant brusquement, il coupe exactement la quantité de verre utile à la confection du pied exécuté avec une palette. La pièce est enfin détachée de la canne pour être portée dans l'arche de recuit, sorte de four tunnel. Le verre y effectue sur un tapis roulant un lent voyage de plusieurs heures afin de refroidir progressivement. Cette opération évite les tensions internes dues à la différence de rapidité de refroidissement des parties plus ou moins épaisses de chaque pièce, ce qui les ferait éclater. A la sortie de l'arche, un choisisseur examine chaque pièce, éliminant celles qui présentent le moindre défaut. Cassées, elles sont réemployées comme groisil. Les groisilleurs trient ce verre par couleur qui entre à nouveau, pour partie, dans la composition qui est enfournée. Les pièces parfaites subissent trois opérations successives dans les ateliers dits "à froid". Lorsque le verre sort de l'arche de recuit, il est fermé aux trois quarts dans sa partie supérieure par une calotte où se trouvait attachée la canne du souffleur. La première opération consiste donc, à hauteur désirée par un choc thermique devant la flamme d'un chalumeau, à couper la calotte. Cette opération se nomme le coupage ou le décalottage. Les bords restés tranchants sont rendus lisses par usure sur une bande abrasive. C'est la deuxième opération, le flettage. Reste à arrondir le buvant grâce à une troisième opération : le rebrûlage ou biseautage dans un petit four. Les objets taillés ou gravés passent ensuite par une série de manipulations dans les ateliers de travail à froid. La taille peut s'effectuer de plusieurs façons selon les motifs à exécuter : à la roue, au pentographe, à l'acide. En quittant les mains du tailleur, la pièce est mate et terne sur les parties taillées. On l'adoucit encore avec une roue en bois, de liège ou de feutre, couverte de potée d'étain, alliage de 33 parties d'étain et de 66 parties de plomb. C'est l'opération de polissage. Certaines pièces peuvent être ornées à l'aide d'or posé par les peintres à l'atelier du décor.

Les registres de dénombrement de population, d'entrées à l'usine, des "rentrées des peintres" nous permettent de suivre les fonctions et les rôles des différentes personnes qui, à Portieux, exercent à l'atelier du décor 485 .

Le domaine de la création n'est pas particulièrement développé ni à Portieux, ni à Vallérysthal. C'est pourquoi, la société embauche en août 1889 Louis Parmentier. Elève de l'école des Beaux-Arts de Nancy, on pense lui demander de donner des cours de dessin aux jeunes gens de l'usine "ce qui comblerait une lacune importante (...) et formerait avec les mieux doués un noyau de dessinateurs" 486 . Il est nommé modeleur de Marc Munier en 1891, puis chef d'atelier des modeleurs en 1903 487 . La plupart du temps, la création de nouveaux modèles ou de nouveaux décors s'inspirent de pièces existantes ; en outre, des clients transmettent par le biais des représentants des demandes très précises concernant telle ou telle pièce de verrerie. Le nombre de dessinateurs et de modeleurs est donc relativement limité à la verrerie de Portieux. Entre 1886 et la fin des années 1920, cet atelier se compose de quatre ou cinq personnes, hommes et femmes. Selon les sources documentaires, les ouvriers du décor sont dits peintres ou décorateurs mais lorsque l'on considère leur production on ne constate pas de différences dans la nature des tâches effectuées. Dans la période des années 1920 où l'on décore à froid des sucriers, les femmes sont davantage préposées à cette tâche, bien qu'elles décorent également d'autres articles. En mars 1923, Nathalie Collot peint 200 sucriers ruche décor bronze ; 54 sucriers ruche décor à froid ; 295 sucriers poire à froid ; 88 sucriers chanteclair à froid et 100 sucriers roses à froid 488 . Cet article domine dans sa production qui comprend aussi la décoration de verres stanislas filet or, compotiers, burettes à messe... Il en va de même pour Nathalie Ruer, elle aussi, peintre sur verre. Quant au peintre Théophile Vidart, il ne décore pas de sucriers. Il peint carafes, mohs, coupes, verres... Les deux femmes gagnent respectivement 213,68 francs et 218,52 francs tandis que l'homme touche 365,62 francs à quoi s'ajoute le salaire pour les heures passées à s'occuper de la recuisson destinée à fixer certaines couleurs. En fonction des besoins de la production, plusieurs personnes viennent renforcer l'équipe du décor. Elles sont au nombre de quatre en mars 1923 : Paulin Laurent, Madeleine Diebolt, Cécile Aubry, Juliette Thirol. Par la suite, les deux premiers deviennent peintres à plein temps. En mars 1933, Annette Poussy qui renforce l'équipe décore salières, sucriers, burettes à messe, vases... durant une vingtaine d'heures. En complément, elle est rémunérée pour : "repasse, broyées, emballage, nettoyage". C'est donc elle qui reprend le travail, prépare les couleurs... Outre ce renfort, deux hommes et trois femmes interviennent en apport complémentaire ; c'est dire qu'au début des années 1930, l'atelier du décor s'est sérieusement développé sous l'effet de la mode d'articles peints. En 1931, on dénombre huit personnes dénommées peintres ou décorateurs 489 .

Le nombre réduit d'ouvrières et d'ouvriers qui oeuvrent au décor dit assez le manque d'ambition de la verrerie dans le domaine de la création.

Ce manque d'ambition est confirmé par le petit nombre de dessinateurs que l'on repère tout au long de 47 années de la vie d'une usine qui compte à certaines périodes plus de 1200 ouvriers et qui produit des centaines de milliers de pièces chaque année. Il s'agit donc d'une production répétitive. Au total, nous dénombrons six dessinateurs au travers des différentes sources mentionnées plus haut. Un seul dessinateur dirige l'atelier du décor, par exemple Célestin Gérard en 1896, Gustave Del en 1911, Emile Vaudeville en 1921 490 . A partir de 1930, l'usine s'efforce de réorganiser le service du décor qui passe à onze personnes dont trois dessinateurs : Pierre Thomas, René Pierrat et Emile Vaudeville. En l'absence de documentation, dessins ou pièces signées, il n'est pas possible d'attribuer telle ou telle production à un dessinateur précis. Les seuls dessins recueillis ont été élaborés par Amédée Munier et Louis Parmentier, modeleurs (fig. 41 et 42). Les dessinateurs n'ont donc pas l'exclusivité de la création, en témoigne également le fait que la dénomination de la profession varie d'une source documentaire à une autre. Edmond Darmoise est désigné dessinateur dans le registre du personnel mais il apparaît en tant que ciseleur en 1896, graveur sur verre en 1901 et 1906 dans les registres du dénombrement de population. Faute de documentation, il convient de se reporter à l'emploi du temps d'un dessinateur, en 1946, pour connaître la nature des tâches effectuées. Ce dessinateur travaille quasi-exclusivement de janvier à juin à créer le service Châtel. Il réalise de nombreuses études pour beurriers, raviers, plateaux, verres... ; il étudie également les types en plâtre ou en papier devant servir à l'élaboration des moules dont il dresse croquis et plans. A cela s'ajoute la création de planches de gravure chimique, de poncifs pour les verres et des fréquentes modifications de l'aspect général de telle ou telle pièce 491 .

La deuxième catégorie de personnel comprend les tiseurs ou chauffeurs, les fondeurs et les ferrassiers. Les tiseurs ou chauffeurs, ouvriers de métier, chargés de la conduite des fours pour le chauffage, acquièrent par un long apprentissage l'expérience utile à leur bonne marche. La pièce centrale de la verrerie, le four, nécessite une conduite en continu ; sa mise en feu demande quinze jours à trois semaines et sa durée de vie varie de deux à cinq ans. Chaque four nécessite une conduite spéciale et le chauffeur, habitué à la conduite de l'un ne peut, du jour au lendemain, passer à la conduite d'un autre. Le suivi d'un four par un ouvrier non habitué risque d'entraîner des perturbations dans la marche de ce four, perturbations qui se traduisent par des élévations ou des diminutions de température. Les variations de température entraînent rupture de creusets, dégradation précoce de four, mauvaise qualité du verre fondu. Afin de ne pas changer les tiseurs et de leur donner un repos compensateur, un roulement est établi entre les équipes de jour et celles de nuit, l'alternance donnant un repos de vingt-quatre heures tous les quinze jours. A la verrerie, en 1913, on trouve un tiseur par four soit cinq tiseurs de jour et cinq tiseurs de nuit. Les fondeurs chargés de renfourner la matière dans les creusets sont des spécialistes qui doivent posséder des aptitudes physiques pour résister aux hautes températures et se montrer capables de juger du moment opportun pour renfourner. Dans les années 1910, les quatorze fondeurs bénéficient d'une semaine sur quatre ou cinq suivant que l'usine marche à quatre ou cinq fours avec cependant obligation d'une heure et demie de travail par jour pour les renfournements et les mises de pots. Ce repos s'ajoute à celui qui court du samedi midi au dimanche midi, sauf mises de pots ou réparations extraordinaires. Généralement, la présence du fondeur est indispensable à tout instant, y compris le dimanche, pour renfournement ou complétage comme dans le cas de la fabrication de couleurs fines ou pour rectifier des teintes variant en fonction de la température de fusion. Le fondeur surveille attentivement la fonte de manière, en cas de rupture, à vider rapidement les creusets. Cette opération de vidage évite de compromettre l'existence même du four. Les ferrassiers chauffent les arches à recuire. Ils ont pour tâche de juger l'intensité à donner au feu, pour obtenir une bonne recuisson, en prenant en compte l'épaisseur et la nature de la marchandise. Un ferrassier inattentif ou inexpérimenté peut faire perdre le travail de toute une journée. La recuisson dure longtemps, au minimum douze heures, et le ferrassier doit être présent le dimanche pour préparer les feux pour le lundi et la nuit. Par le jeu du roulement, il peut bénéficier d'un repos tous les quinze jours 492 .

Une autre catégorie de personnel comprend les ouvriers chargés de l'entretien et de la réparation des fours, des arches, des machines, des outils... Elle nécessite diverses spécialisations : potiers, aides-potiers, compositeurs, maçons, menuisiers... Un certain nombre de ces ouvriers viennent hors des temps habituels de travail pour procéder au changement de creusets, au nettoyage des conduites des gazogènes, au balayage des halles, au graissage des transmissions, à la vérification des courroies...

Le potier est un ouvrier irremplaçable dans la verrerie. De la qualité de son travail dépend le bon rendement de l'usine. Lorsque le commandant de la 20e région militaire refuse le renouvellement du sursis du soldat Henri Gerset, classe 1893, potier chargé des creusets, le directeur menace d'un arrêt complet 493 . "Sans creuset, il n'y a pas de verrerie" 494 . Le nombre de pots d'avance symbolise la vitalité de l'usine. Ainsi, en 1911, Portieux possède 600 pots en réserve alors que la verrerie de Fains n'en dispose que d'une quinzaine 495 . Le pot est fabriqué en terre réfractaire (fig. 43) qui vient de Namèche en Belgique ou de Provins (Aube). L'usine en achète plus de 10.000 kilogrammes chez Chevallier-Baillat à Provins. La terre brute est déposée dans une chambre chaude afin d'y être séchée. Mélangée à des débris de pots, "des écailles", elle est ensuite écrasée, concassée au broyeur. Avant l'utilisation du pétrin mécanique, les ouvriers pétrissaient la pâte avec leurs pieds. Le broyeur pouvait être un homme accompagnant un cheval aveugle dans d'infinies rotations pour réduire la terre en poussière, sous la masse d'une énorme roue en pierre. Un compagnon passait dans le sillage de l'homme et de l'animal pour rejeter les grosses mottes dans l'empreinte de la roue 496 . Avant de procéder au façonnage, la terre humide séjourne en cave fraîche pour y subir la phase de pourrissage durant laquelle se dégageront des bulles gazeuses. Lors de l'opération de façonnage, l'ouvrier dispose d'abord un panneau de bois (ponceau) ayant la forme et les dimensions du futur creuset, puis une couche mince de ciment, une toile grossière, enfin la couche de pâte que l'on travaille avec une batte en bois. Pour renforcer ce fond, on y ménage des sillons avec les doigts et on y loge des cylindres de pâte gros comme le pouce (colombins). On opère de même dans une direction perpendiculaire et quand la couche a atteint huit à dix centimètres d'épaisseur, on égalise bien le fond et on lui adapte le moule en bois de sapin en deux pièces, garni intérieurement d'une toile humide. On confectionne ensuite les parois avec de la pâte en masse et des colombins en les étayant par des supports 497 . Le séchage s'effectue très lentement, à 40-50 degrés pour éviter les vides dans l'intérieur des pièces, avec lachaleur des fours. La première période dite de "petit feu" consiste durant 24 à 48 heures à élever la température à 500-600 degrés pour éliminer le reste de l'eau. La deuxième période dite "de grand feu" porte, durant 48 heures, la température à un degré supérieur à celui que le pot doit par la suite subir ; ceci afin d'éviter sa déformation. La cuisson du nouveau pot se déroule dans une "carcaisse", sorte de gros cube de terre plaqué sur une armature de fer, coiffé d'une cheminée, muni de deux battants pour engouffrer le pot et d'un système de chauffage au bois. Le remplacement d'un pot oblige les ouvriers à un pénible travail : "des hommes venaient d'ouvrir la gueule d'un four. Ils étaient affairés à remplacer un pot, un creuset. A l'issue de leur ballet, trois hommes défonçaient la murette d'un pot à l'aide d'une barre de fer. La lumière jaillissait de la gueule, éblouissant les tiseurs qui, déjà, alternativement faisaient des efforts pour extraire le pot usé. (...). Un chariot à grandes roues permettait aux tiseurs d'amener un nouveau creuset (...). L'opération ne nécessitait pas moins de six hommes, dont trois servaient de contrepoids (...). Les bures, les chapeaux, les moufles et la sueur protégeaient les tiseurs des morsures du feu !" 498 . Les tiseurs s'abritaient également derrière "une bambole" en tôle. Ce travail exténuant leur valait une prime de mise de pots, en boisson ou le plus souvent en espèces.

Figure 43 : Un pot dans un four de gobeleterie
Figure 43 : Un pot dans un four de gobeleterie

La maréchalerie ou moulerie comprend une dizaine de personnes en mars 1914. La production de moules (fig. 44) n'occupe qu'une petite partie de l'emploi du temps des dix ouvriers : tourneurs, ajusteurs, mécaniciens, ciseleurs. Ce mois, quatre moules seulement sortent vers la halle : un moule sucrier Pacha et trois autres de gobelets. Les réparations de moules endommagés constituent une bonne part de l'ouvrage : corbeille Cyrano n° 2 ; sucrier Hugo n° 1 ; sucrier Cygne...

Les ouvriers travaillent également pour divers ateliers. Voici leur emploi du temps :

  • Flambeau :
    • ciselure
    • pour la gravure chimique
  • Darmoise Adrien :
    • pour les moules
    • entretien des machines à fletter
  • Caré :
    • réparations des machines à tailler
    • montage meule de l'atelier
    • montage d'une platine
    • au gaz
  • Thomas :
    • réparations aux machines à tailler
    • réparations de presse américaine
    • réparations d'un chariot à moules
    • pour la station élévatoire
    • arbres pour machines à fonds
    • galets pour machines à fletter
    • auto de l'usine
    • pour l'auto de M. Lacombe
  • Lallemand :
    • ciselure
  • Mougeolle :
    • réparations diverses
  • Darmoise Henri :
    • automobile
  • Thiébaut :
    • ciselure et réparations de moules
    • pour le service électrique
  • Deblaye :
    • - ciselure et réparations de moules
  • Kribs :
    • - réparations diverses
    • pour le service électrique

Outre les bâtiments de l'usine, l'atelier répare tous les éléments qui nécessitent une intervention de spécialistes du fer : chaudière de la coopérative, entretien des cités, de l'église, réparations chez des particuliers et les patrons...

L'atelier utilise, au mois de mars 1914, 321 kilogrammes de fontes et 2 kilogrammes d'acier ordinaire pour moules ; 1 kilogramme et 450 grammes d'acier fondu pour outillage : burins de maçons. La plupart de l'outillage qui équipe les ateliers sort de la maréchalerie. Les fers à cheval sont fabriqués sur place 499 .

La perspective d'une carrière ouvrière à la verrerie contribue à fixer sur place les jeunes débutants. Le directeur s'efforce de donner de l'avancement à de jeunes ouvriers afin qu'ils n'aillent pas se placer de façon plus avantageuse dans d'autres usines. Pour que les jeunes "trouvent une situation en rapport avec leurs forces", X. Mougin propose par exemple la transformation d'un four à six pots en four à douze pots 500 . L'apprenti débute en général au bas de l'échelle comme porteur à l'arche : "l'usage voulait qu'on se fasse la main pendant plusieurs mois et qu'on ait déjà de sérieux rudiments ; sous-entendu qu'on ait fait preuve de bonne volonté et montré des dispositions. C'est d'ailleurs comme porteur à l'arche qu'on se familiarisait avec le métier, surtout parce que les vieux commençaient à vous juger dignes de tâter de la canne" 501 . L'ouvrier selon ses capacités gravit progressivement les échelons d'un "chantier". Il passe de l'autre côté de la barrière lorsqu'il accède au rang de souffleur. Commence alors la véritable carrière de verrier qui peut le mener jusqu'au grade supérieur de chef de place qui représente "l'aboutissement d'une vie de verrier". Il ne faut pas songer aller au-delà jusqu'à la position de chef de fabrication, fonction réservée à des ingénieurs. Eugène Saulnier accède à la fonction de chef de place en remplacement du père Guimier qui, ne débitant plus assez d'ouvrage, est muté au bouchage. "C'est la dure loi du travail en équipe (...) ; de façon insidieuse on faisait comprendre aux vieux qu'ils ralentissaient la cadence. Pour eux, il était temps de changer d'atelier ; ils s'en allaient travailler dans leur coin" 502 .

A l'usine de Portieux, Albert Vauthier 503 passe quatrième souffleur le 1er août 1887 sur le chantier de Jeandel. Le 17 décembre 1890, il devient troisième souffleur sur la place de Blascheck. De 1891 à 1895, il exerce cette même fonction sur trois places différentes : celles de Thouvenot, de Alexandre Provins et de Breton. C'est le 2 décembre 1896 qu'il accède au rang de deuxième souffleur sur la place de Victor Vilmart. Aboutissement suprême, il passe ouvreur le 3 décembre 1897. Sa promotion dans l'usine se déroule sur dix années. Nombreux sont les ouvriers qui ne parcourent pas l'ensemble des échelons, terminant leur carrière comme souffleurs, car le poste de chef de place revient à l'un des plus anciens et surtout des plus qualifiés parmi les verriers. En 1910, Albert Vauthier travaille au four numéro deux avec, par ordre d'importance et selon une logique d'ancienneté : Joseph Fremiot, Charles Leroy, Charles Noël et Alexandre Aubry 504 . Les gains effectués par le groupe s'échelonnent de 156,40 francs pour A. Vauthier à 29,40 francs pour A. Aubry, déductions faites des montants prélevés pour la caisse de secours et les médicaments. La hiérarchie des gains exprime bien celle des positions dans l'usine. La fonction supérieure, celle de chef de place ou d'ouvreur étant un poste à responsabilité puisque de la dextérité de ce verrier dépend la qualité de l'objet façonné.

Les employés constituent une catégorie particulière du personnel de l'usine. Outre les directeur, sous-directeur, chef de fabrication, nous trouvons une chef de la comptabilité. A la suite de Ancet puis de Miller, c'est Antoine Kleinrichard qui occupe cette fonction en 1878. Le caissier Jean-Baptiste Cholé, entré à la société avant la fusion avec Vallérysthal, exerce sous les ordres du précédent 505 . Eugène Houël, entré comme employé de bureau le 1er mars 1894, devient caissier en 1906. Le chef de bureau, entré à l'usine en 1880, est Charles Thomas. Parmi les diverses fonctions, on trouve des employés de bureau ; des employés et chefs des magasins ; des employés et chefs à la taillerie et à la halle. Les promotions existent également au sein des employés : Xavier Henri, d'abord employé en 1887, accède à la responsabilité de chef des magasins en 1910 ; Alfred Moine, employé à la taillerie en 1891, devient chef de la taillerie en 1911. Son fils Lucien qui lui succède à ce poste en 1926 devient chef de coupage en 1941. Il doit faire ses preuves durant un an en qualité de chef. Le directeur lui recommande "le plus grand calme dans les discussions avec les ouvriers" et ajoute : "si l'on reste calme vis-à-vis d'un adversaire quel qu'il soit, alors qu'il ne l'est pas, on a barre sur lui. Soyez juste et bon ainsi que l'était votre père et tout ira bien" 506 . Quelques ouvriers changent de catégorie passant d'ouvriers à employés. Charles Rondeau et Auguste Renard, tailleurs sur verre, passent employés en 1889.

L'évolution de carrière se déroule parfois sur un grand nombre d'années. La fidélité est ainsi récompensée : Jules et Albert Poncelet deviennent l'un employé à la halle en 1899, année de sa retraite, l'autre employé aux groisils en 1901. Jules né en 1846 est entré à l'usine en 1858 ; Albert né en 1852 a débuté en 1865. Charles Huguenin entré en 1883 comme apprenti tailleur ne devient employé à la taillerie qu'en 1925 ! Le passage de la catégorie des ouvriers à celle des employés se décide parfois en fonction de circonstances paticulières ; ainsi, Edouard Breton devient employé après avoir été verrier parce qu'il dirige la chorale. En 1886, Richy ancien tailleur occupe la place de surveillant des tailleries "comme une sorte de retraite". Faire partie des vieilles familles qui servent l'usine avec fidélité aide également à obtenir une promotion ; Victor Mermans, ancien guillocheur, passe surveillant des manoeuvres en 1901. Paul Darmoise, ancien choisisseur accède au grade d'employé du coupage en 1903 puis à celui de chef du décor, coupage, biseautage, rebrûlage en 1936. Il convient de signaler des trajectoires atypiques : celle de Constantin Faltot d'abord instituteur communal qui s'occupe de l'école des garçons et des gamins verriers avant de devenir employé à la taillerie ; celle de Constant Mougeolle qui abandonne également son métier d'enseignant pour prendre un poste à la gravure chimique. L'attraction du salaire explique probablement la cause de ces transferts 507 . Parmi le personnel attaché à l'usine, celui de l'économat comprend en 1910 un gérant Armand Lutz 508 , sept employé(es) et deux manoeuvres. Celui des écoles, toujours en cette même année 1910, comprend : Auguste Lhuillier, Henri Régent, Marie Mayer, Marguerite Ragué.

D'autres personnels bénéficient des subsides de l'usine pour de menus travaux et des fonctions diverses. La veuve Guyon balaye la chapelle, nourrit le vicaire, entretient le logement du conseil d'administration au cours des années 1880. L'entretien de la chapelle est ensuite confié à la veuve Pié puis à Mélina Sohn. L'usine verse un traitement aux abbés Pierrefitte et Mathias en 1884 509 . Bégard père et fils sont également payés en tant que chantres ; Auguste Keltz, verrier, succède à son beau-père dans la fonction, secondé par sa nièce qui tient l'orgue.

La Verrerie de Portieux est placée sous la surveillance d'un garde champêtre rémunéré par l'usine. Après le décès de Jean-Baptiste Borne en 1884, c'est Jean-Baptiste Balland né à Padoux (Vosges) en 1841, ancien militaire de 1862 à 1868, gendarme de 1869 à 1873, qui assure cette fonction avec traitement annuel de 400 francs 510 . La tâche du garde consiste à faire exécuter les décisions affichées au tableau de l'usine, recevoir des plaintes, maintenir l'ordre, veiller à ne pas laisser jouer dans l'usine et sur le chantier de bois enfants et gamins, empêcher toutes dégradations tant à l'extérieur qu'à l'intérieur de l'usine, surveiller les étrangers, s'assurer que les visiteurs possèdent l'autorisation du directeur et sous-directeur, pratiquer des rondes de nuit vers 22 heures et 5 heures du matin, veiller sur les marchandises en cours d'exécution, surveiller les parcs à charbon, briquettes et bois. Le service ne doit pas empiéter sur le service municipal qui consiste à veiller sur la fermeture des cafés aux heures réglementaires ainsi que sur le respect dû à la personne d'autrui. Le garde doit porter le képi. Ces attributions illustrent bien la symbiose qui fait que la vie de l'usine et celle de la cité se confondent 511 .

Les carrières des ouvriers et employés ne sont pas figées et tout est mis en oeuvre pour encourager cette mobilité qui crée émulation et perspectives d'avancement au sein de l'usine. Ce système permet d'éviter les départs vers d'autres verreries ou vers d'autres industries qui s'installent dans la vallée de la Moselle.

Notes
485.

Registre de dénombrement de population : 1881, 1896, 1901, 1911, 1921, 1931, 1936 ; 6 M 364, A.D.V.
Registre d'entrées à l'usine : A.P.
Registre "de rentrées des peintres" pour 1921, 1922, 1927, 1932, 1932-1934 : 53 J 441, A.D.V.

486.

Engagement de Louis Parmentier ; 37 J 21, A.D.M.

487.

Marc Munier, fils du modeleur de l'usine, est embauché en 1886 avec un traitement mensuel de 75 francs ; 37 J 21, A.D.M.
Il quitte l'usine en 1898 après un sérieux héritage.

488.

Modèles de sucriers : voir en annexe p 668.

489.

Liste des peintres et décorateurs pour les années 1886, 1892, 1901, 1911, 1921, 1923, 1931, 1933 : voir en annexe pp 669-670.

490.

Le dessinateur C. Gérard souhaite que son fils Marcel travaille auprès de lui en 1911 dans la mesure où ce dernier a bénéficié de six mois de dessin. Au directeur qui lui refuse cette possibilité, le dessinateur rétorque que certaines familles se regroupent dans les chantiers ou les ateliers citant en exemple "les cinq Lazard" à la gravure chimique. Malgré ses efforts, le fils n'est pas embauché. Entrées à l'usine entre 1892 et 1911, cinq personnes de la famille Lazard exercent, en effet, à la gravure chimique : Maria, Léonie, Joséphine, Aurélie et Pauline. Le père Joseph et le fils Eugène sont verriers.

491.

Emploi du temps d'un dessinateur ; 53 J 568, A.D.V.

492.

Liste de tiseurs et ferrassiers : voir en annexe p 671.

493.

Le potier Henri Gerset né le 19 octobre 1873 est entré à l'usine le 27 avril 1898.
Gaston Courtois né en 1873, entré en 1886, est également potier.

494.

Intervention du directeur envers le préfet - Courrier du 1er octobre 1918 ; 53 J 714, A.D.V.

495.

Rapport du directeur pour le conseil d'administration du 17 juin 1911 ; A.P.

496.

Louis Banzet, broyeur, né en 1855 est entré à l'usine en 1885.

497.

Pour les étapes du façonnage du pot : Duval (Clément). Le Verre, Paris, PUF, 1974, 928 P.

498.

Description du remplacement d'un pot dans Mégly (Joseph) : au pays de verriers, Sarreguemines-Pierron, 1987, coll "histoires et images", 117 P.

499.

Maréchalerie : 53 J 426, A.D.V.

500.

37 J 22, A.D.M.

501.

Histoire d'Eugène Saulnier ; op. cit., p 320.

502.

Histoire d'Eugène Saulnier ; op. cit., p 320.

503.

Albert Vauthier né le 25 août 1870 est entré à la verrerie, âgé d'à peine 10 ans, en mars 1879.

504.

Le four n° 2 comprend 75 personnes ; 53 J 364, A.D.V.
Joseph Fremiot né le 9 décembre 1877 est entré en novembre 1890.
Charles Leroy né le 22 octobre 1884 est entré en novembre 1897.
Charles Noël né le 13 février 1890 est entré en février 1903.
Alexandre Aubry né le 27 juin 1897 est entré en juin 1910.

505.

Antoine Kleinrichard est décédé en 1893 et Jean-Baptiste Cholé en 1896.

506.

Recommandations de A. Richard ; 53 J 714.

507.

Constantin Faltot né en 1853, entré à l'usine en 1873, retraité en 1914, décède en mai 1915.
Constant Mengeolle né en 1847, entré à l'usine en 1881, décède le 14 avril 1907.

508.

Armand Lutz, gérant de l'économat, est né en 1855 à Vasperviller (Moselle). Il est décédé dans de tragiques circonstances. En octobre 1912, il a été trouvé mort par noyade dans le ruisseau au lieu-dit "la Portière" à proximité de l'hospice de Belval - Le Mémorial des Vosges 21 août 1912.

509.

Informations sur les salaires dans le journal de l'entreprise. En 1908, les frais de transport par chemin de fer de Portieux à la Verrerie pour le curé sont pris en charge par l'usine. Le 30 octobre 1926, le conseil décide d'attribuer "une voiturette automobile" au curé Andlauer et deux litres d'essence gratuite par mois. Si le curé quitte la paroisse avant cinq ans à compter du 1er janvier 1927, il restituerait l'engin. Le curé baptise son automobile M.O.C. (Marche Ou Crève). 53 J 714.

510.

Nomination par le maire Marchal - 3 août 1884.

511.

D'après un règlement d'août 1925.