1-2-3 Le T.C.F. : l’idéal de l’intérêt général.

Là où les cyclistes de l’U.S.F.S.A. se fondent dans un moule identitaire préexistant, les membres du Touring-club de France vont par inflexions successives créer le leur.

À l’origine, même si le texte des statuts fondateurs débute en appelant à ‘“ la propagation du tourisme sous toutes ses formes ”’ ‘ 1057 ’ ‘,’ le T.C.F. emprunte une orientation presque exclusivement vélocipédique qui se concrétise formellement en 1893 avec l’adjonction du sous-titre “ Alliance des touristes cyclistes ” à la dénomination primitive 1058 . Dans les faits, au printemps de 1892, est décidée l’organisation annuelle dans chaque région, par l’intermédiaire des délégués principaux, d’une part de deux grandes excursions cyclistes de trois à quatre jours et d’autre part de deux séries d’épreuves en vue de l’obtention de diplômes de “ routier vélocipédique ”. Que, pour ces deux dernières distinctions, l’objectif avancé soit d’ordre patriotique - ‘“ créer une pépinière de cyclistes d’une solidité éprouvée [pour] le service des armées et les divers services publics et privés ”’ 1059 - n’empêche pas les protestations d’une partie des adhérents irrités par la fixation d’un temps maximum de cinq heures à l’épreuve de 90 km. et de dix heures à celle de 150km. ‘“ Le coup de revolver du 24 juillet [ - date de la première organisation - ] a consommé l’irréparable, le T.C.F. a fait une course ”’ ‘ 1060 ’ ‘.’ Mais la polémique s’apaise d’elle-même. En effet, les épreuves de 90 et 150km., comme d’ailleurs les grandes excursions, ne rencontrent qu’un faible succès. Toutefois, ces tensions aboutissent à un recentrage vers le seul tourisme et même à partir de 1894 vers le tourisme considéré dans sa globalité. Les modifications statutaires de 1895 concrétisent cette évolution. La suppression des épreuves routières y est consignée ainsi que l’abandon du sous-titre “ Alliance des touristes cyclistes ” car, écrivent les rédacteurs du rectificatif, : ‘“ il semble limiter au cyclisme seul notre sphère d’action, alors que notre objectif principal est le tourisme sous toutes ses formes ”’ ‘ 1061 ’ ‘.’

Pour arriver à ses fins, le T.C.F. dispose d’une organisation efficace et très centralisée. Le conseil d’administration, uniquement composé de Parisiens ou de banlieusards, concentre tous les pouvoirs et prend rapidement le pas sur l’assemblée générale tenue annuellement dans la capitale 1062 . La revue éditée à partir de janvier 1891 1063 et servie à chaque sociétaire porte la bonne parole et constitue le lien privilégié entre le petit noyau de dirigeants - le conseil d’administration compte quinze membres en 1895 - et la masse des adhérents disséminés sur tout le territoire. Quant au personnel provincial - délégué principal à la tête d’une des dix-huit régions calquées sur les secteurs des corps d’armée, délégué et sous-délégué dans les localités importantes - il n’a que peu de pouvoir 1064 . Son rôle se borne statutairement à fournir des renseignements aux touristes de passage et, pour les délégués principaux, à servir de relais avec les autorités militaires. La forte progression de l’effectif à partir de 1894 donne des ressources plus importantes dont une partie est investie dans des travaux d’intérêt général : pose de plaques et poteaux indicateurs avant des descentes dangereuses, à des carrefours, installation de postes de secours, actions qui s’ajoutent à l’élaboration d’un guide routier, de cartes vélocipédiques et d’un annuaire recensant hôtels et mécaniciens et donnant diverses indications utiles 1065 . Sont ainsi dégagés 3000 francs en 1894, 15 000 l’année suivante 1066 .

L’identité du T.C.F. est également façonnée par la personnalité d’Abel Ballif qui accède au poste de secrétaire général en 1892, à la suite de la démission de Marcel Viollette. Travailleur opiniâtre, ce sous-chef de bureau à la préfecture de la Seine, en retraite, donne à l’association une âme faite de désintéressement et de dévouement à l’intérêt général. ‘“ Notre rôle à nous est de nous confiner dans le sérieux et l’utile ; c’est ce qu’on vient chercher chez nous : des services et non du plaisir ”’ 1067 . Enfin, si le Conseil d’État refuse la déclaration d’utilité publique sollicitée par le T.C.F. en 1894, le soutien de membres d’honneur tels qu’Émile Zola, l’élection du docteur Just-Championnière en tant que président d’honneur (1892) et l’acceptation du président de la République, Félix Faure, du titre de haut-protecteur (1895) confèrent au Touring-club prestige et reconnaissance de son action.

L’évolution du T.C.F., de groupe centré sur le cyclisme à association à but d’intérêt général, s’accompagne d’une modification sensible de l’appartenance sociale de ses membres (cf. graphiques 25 à 28) 1068 .

En 1893, la bourgeoisie populaire approche les 60%, ne laissant donc qu’un peu plus de 40% à la catégorie des notables. La répartition est alors assez proche de celle mise en évidence pour les cyclistes des associations entre 1892 et 1895 (cf. graphiques 13 et 14), sauf qu’au T.C.F. les “ employés ”, particulièrement nombreux à adhérer à Paris 1069 , supplantent les petits patrons.

Deux ans plus tard, la proximité de statut social entre técéfistes et autres vélocipédistes disparaît. Les données de 1893 sont plus qu’inversées puisque l’effectif est maintenant accaparé aux deux-tiers par les notables. Les desseins du T.C.F. séduisent tous les groupes de la catégorie. L’aristocratie voit sa part plus que tripler de 1,9 à 6,9%. ‘“ On trouve [au sein du T.C.F.] les noms les plus connus à côté des plus modestes ”’ 1070 . L’essor des inscriptions des fonctionnaires intermédiaires est également spectaculaire (4,3 à 13,8%). Les “ capacités ” progressent de 10,2 à 17,1%. Seule exception à cette montée des notables, le déclin des négociants et industriels de 11,3 à 8,7%. Le monde des affaires est nettement moins attiré que les “ intellectuels ”. Quant à la baisse qui affecte la bourgeoisie populaire - ces ‘“ bons badauds qui se mettent au Touring parce que son titre ressemble à celui du Jockey club et que la cotisation y est moins élevée ”’ ‘ 1071 ’ - elle touche surtout les “ employés ” dont le pourcentage est divisé par deux (34,1 à 17,7%), alors que celui des petits patrons recule de 40% (23,8 à 15%).

Graphique 25. : Répartition socioprofessionnelle des candidats au Touring-club de France (janvier-juin 1893).

Sources : Revue du Touring-club de France (janvier-juin 1893).

Graphique 26. : Statut social des candidats au Touring-club de France (janvier-juin 1893).

Sources : idem graphique 25.

Graphique 27. : Répartition socioprofessionnelle des candidats au Touring-club de France (décembre 1895).

Sources : Revue du Touring-club de France, décembre 1895.

Graphique 28. : Statut social des candidats au Touring-club de France (décembre 1895).

Sources : idem graphique 27.

Notes
1057.

Revue du Touring-club de France, janvier 1891, Statuts, janvier 1890.

1058.

Les nouveaux statuts indiquent de prime abord : “ le développement du tourisme vélocipédique, la propagation du cyclisme en France ”. Annuaire du T.C.F., 1894, p. 1, Statuts, décembre 1893.

1059.

L’antienne de la vélocipédie militaire est déjà présente quand le T.C.F. dépose sa demande d’autorisation en 1890. Ne se propose-t-il pas “ de procéder à des relevés topographiques sur tout le territoire français et de faire profiter de ces études, le cas échéant, les États majors des corps d’armée, soit au cours de manœuvres, soit en campagne ”. Arch. nat., F7/12376 a/493.

1060.

Revue du Touring-club de France, août 1892. L’extrait est tiré d’un article au titre particulièrement évocateur : “ Par dessus le Rubicon ”.

1061.

Revue du Touring-club de France, novembre 1895.

1062.

D’abord tenue au restaurant Dehouve (1891 et 1892), elle migre ensuite vers des lieux de réunion plus prestigieux et plus spacieux : Bourse du commerce (1893 et 1894), Société de géographie (1895-1899) avant de prendre définitivement ses quartiers au grand amphithéâtre de la Sorbonne à partir de 1900.

1063.

Avant cette date, en 1890, le Touring-club de France bénéficie de l’hospitalité de la revue Le Cycliste.

1064.

Leur nombre progresse régulièrement. 1892 : 123, 1893 : 205, 1894 : 300, 1895 : 1350, “ tous choisis parmi l’élite sociale ”. Revue du Touring-club de France, décembre 1895.

1065.

Celui de 1894 comporte vingt rubriques parmi lesquelles : cartes vélocipédiques, chemins de fer (tarifs, conditions de transport), navigation fluviale, maritime et côtière, monnaies étrangères, régime douanier, conseils aux touristes…

1066.

En 1895, la somme correspond au dixième des dépenses. À la même date la revue ponctionne 27 000 F. et les frais généraux 38 000 F. Revue du Touring-club de France, décembre 1895.

1067.

Revue du Touring-club de France, décembre 1895.

1068.

Cf. Annexe stat. B 20 : Répartition socioprofessionnelle des candidats au Touring-club de France (janvier-juin 1893) – Tableau –, Annexe stat. B 21 : Statut social des candidats au Touring-club de France (janvier-juin 1893) – Tableau –, Annexe stat. B 22 : Répartition socioprofessionnelle des candidats au Touring-club de France (décembre 1895) – Tableau – et Annexe stat. B 23 : Statut social des candidats au Touring-club de France (décembre 1895) –Tableau. L’historien se doit de remercier M. L. Ferrière, délégué, qui propose au congrès de 1892 d’inscrire sur les listes de candidats l’indication de leur profession. Revue du Touring-club de France, décembre 1892.

1069.

Le Touring-club de France naît dans ce milieu, puisqu’en septembre 1890, le conseil d’administration de 12 membres compte 7 employés dont 4 travaillent dans une banque, 2 artisans, 2 commerçants (1 est négociant) et 1 étudiant. Arch. nat., F7/12 376 a/493.

1070.

Arch. nat., 12 376/a/493, Lettre du ministre de la Guerre au ministre de l’Intérieur, 7 mars 1895.

1071.

Ibid.