3.7.2. La fonction objet

3.7.2.1. Le rôle de la postposition dans le marquage de l'objet persan

La grammaire traditionnelle donne une définition sémantique de cette fonction selon laquelle l'objet est le membre de la phrase qui subit l'action ou l'état exprimés par le verbe. Le morphème qui marque le constituant porteur de cette fonction est, toujours selon la grammaire traditionnelle, la postposition :

(3-74) âraš nâme râ nevešt
(Arash / lettre / POST / il écrivit)
Arash a écrit la lettre.

Parfois l'objet peut apparaître sans la postposition:

(3-75) Parvin nâme nevešte ast
(Parvin / lettre / PP (écrit) / AUX (est))
Parvin a écrit (une) lettre.
(Zamanian 1988:39)

Pourtant la définition de la grammaire traditionnelle n'est pas satisfaisante; sans tenir compte de sa nature sémantique qui ne se vérifie pas toujours avec tous les référents, il y a d'autres raisons. Premièrement, le constituant nominal en fonction d'objet possède un certain nombre de caractéristiques syntaxiques propres à cette position qui ne sont pas prises en compte par la grammaire traditionnelle. L'un d'entre elles est le fait que l'objet peut être représenté dans la morphologie verbale par un indice (un "pronom personnel clitique"):

(3-76) magas-a ro koštam-
(moustique-ART / POST / je tuai-IO)
Le moustique, je l'ai tué.

L'objet peut, dans beaucoup de phrases, devenir le sujet de la phrase passive correspondante 46 :

(3-77) magas košte šod
(moustique / PP / AUX PASS)
Le moustique a été tué.

Deuxièmement, définir la fonction d'objet à partir du morphème c'est négliger une propriété du persan qui possède en fait deux types d'objets: les objets effectivement suivis de , et les objets qui ne le sont pas. En effet, la phrase (3-75) est assez éloquente à ce sujet: bien que l'auteur ait le mérite de donner cette phrase, il n'y a aucune explication sur l'absence de , ni sur la manière de reconnaître cette fonction quand la postposition n'est pas là. En d'autres termes, nous savons qu'il s'agit de l'objet, même en absence de , parce que le substantif nâme (lettre) subit l'action exprimée par le verbe, mais nous ne savons pas pour quelle raison l'objet n'est pas suivi de la postposition. Par ailleurs, la langue parlée fait un emploi très vaste du morphème avec des constituants qui ne peuvent pas être en fonction d'objet. Ainsi, nous constatons que la fonction objet dans la langue persane est étroitement liée au morphème (bien que cette fonction ne s'identifie pas à ce morphème), et il n'est pas possible de parler de cette fonction sans essayer de dégager le rôle de ce morphème.

Pour mieux comprendre le problème, prenons les exemples suivants:

(3-78) u avval cerâq-e nafti râ rošan kard
(lui / d'abord / lampe-EZ / pétrole-SUF (dénominal) / POST / allumé / il fit)
Il alluma d'abord la lampe à pétrole.
(3-79) mâdar-am cerâq-hâ râ naft mirixt
(mère-I.1sg / lampe-pl / POST / pétrole / elle versait)
Ma mère mettait du pétrole dans les lampes.

Dans la première phrase, le constituant cerâqe nafti est effectivement l'objet de la phrase et est suivi de . Les preuves suivantes affirment le statut de ce constituant:

  1. 1. Il peut être le sujet de la phrase passive:
(3-80) cerâq-e nafti rošan šod
(lampe-EZ / pétrolier / allumé / AUX PASS)
La lampe à pétrole fut allumée.
  1. 2. Ce constituant peut être représenté, sémantiquement, au niveau du verbe par un indice:
(3-81) u avval cerâq-e nafti râ rošan-aš kard
(lui / d'abord / lampe-EZ / pétrolier / POST / allumé-I.3sg / fit)
Il l'alluma d'abord, la lampe à pétrole.

Ce n'est pas le cas de cerâq-hâ qui n'est pas l'objet de la phrase, puisqu'il ne peut subir aucune des opérations possibles sur un objet:

(3-82) *cerâq-hâ naft rixte mišodand
(lampe-pl / pétrole / versé / AUX PASS)
(3-83) *mâdar-am cerâq-hâ râ naft mirixt-ešân
(mère-I.1sg / lampe-pl / POST / pétrole / elle versait-IO)

Par contre cette phrase est sémantiquement équivalente à la suivante:

(3-84) *mâdar-am cerâq-hâ râ naft mirixt-ešân
(mère-I.1sg / lampe-pl / POST / pétrole / elle versait-IO)
Ma mère versait du pétrole dans les lampes.

De même, nous pouvons avoir la phrase suivante:

(3-85) mâdar-am naft râ dar cerâq-hâ mirixt
(mère-I.1sg / pétrole / POST / dans / lampe-pl / elle versait)
Ma mère versait le pétrole dans les lampes.

Dans cette dernière phrase, le constituant naft est l'objet direct, suivi de ; il endosse la fonction de sujet de la phrase passive et il peut être représenté au niveau du verbe par un indice d'objet:

(3-86) naft dar cerâq-hâ rixte mišod
(pétrole / dans / lampe-pl / versé / AUX)
Le pétrole été versé dans les lampes.
(3-87) mâdar-am naft râ dar cerâq-hâ mirixt-aš
(mère-I.1sg / pétrole / POST / dans / lampe-pl / elle versait-IO)
Le pétrole, ma mère le versait dans les lampes 47 .

Si nous résumons le tout nous avons deux phrases où l'objet direct est suivi de ((3-78) et (3-85)), nous avons une phrase où apparemment il n'y a pas d'objet parce qu'il n'y a pas de constituant suivi de (3-84), et finalement nous avons une phrase où un constituant autre que l'objet est suivi de (3-79). A propos de ces observations quelques questions se posent: pourquoi d'autres termes ayant d'autres fonctions qu'objet peuvent être suivi du morphème , et pourquoi dans une phrase ayant un verbe transitif qui peut avoir un objet aucun des constituants n'est marqué par ce morphème?

Pour répondre à ces questions, comparons d'abord les phrases (3-84)et (3-85): la seule différence entre les deux occurrences du terme naft est qu'en (3-85) il est suivi de , et pas en (3-84). Peut-on dire qu'il est l'objet en (3-85) et pas en (3-84)? Par ailleurs la phrase (3-79) est là pour nous montrer que d'autres constituants peuvent être marqués par ; donc ce morphème ne peut pas être considéré comme la marque exclusive de l'objet direct défini.

G. Lazard (1982) donne une explication détaillée de ces faits. Selon ses analyses, concernant l'objet direct de la phrase, le facteur le plus important qui cause le marquage de l'objet par est la définitude. Ainsi, on peut distinguer trois cas de figures: l'objet défini est généralement marqué par , l'objet indéfini non spécifique n'est généralement pas marqué, et l'objet indéfini spécifique peut l'être, son marquage dépend d'autres facteurs comme l'humanitude, la plénitude (sémantique) du verbe, la distance sémantique du verbe et de l'objet, et le poids relatif des groupes syntaxiques. En d'autres termes, dans le cas d'un objet indéfini spécifique, si le référent est humain et/ou le verbe de la phrase est sémantiquement plein et/ou la distance sémantique entre le verbe et l'objet est grande et/ou le constituant objet est long, le morphème a de chances d'être présent. Un autre facteur qui joue un rôle important est la visée communicative: l'objet défini accompagné de est souvent thématique, même l'objet indéfini non spécifique est marqué par lorsqu'il est thématisé. Ce même facteur intervient également dans le marquage d'autres constituants de la phrase, comme par exemple les compléments temporels ou prépositionnels, qui sont suivis de s'ils sont thématisés. Par ailleurs, peut avoir un rôle sémantique en accompagnant des compléments prépositionnels pour exprimer la notion de "totalité", une notion qui peut être cumulée avec la position thématique, mais ce n'est pas obligatoire. Pour éclaircir ce point, regardons les exemples suivants:

(3-88) jâni râ mojâzât mikonand
(criminel / POST / punition / ils font)
Un criminel, on le punit / un criminel doit être puni
(Lazard, op. cit., p. 189)
(3-89) âdam sag o gorbe-aš râ râzi ne-mišavad az gorosnegi bemirand
(humain / chien / et / chat-I.3sg / POST / satisfait / NEG devient / de / famine / (qu'ils) meurent)
On ne laisse pas son chien ou son chat mourir de faim.
(Ibid.)
(3-90) pul-eš râ širini mixorad
(argent-I.3sg / POST / sucreries / il mange)
Il dépense son argent à manger des sucreries.
(Ibid.)

Le terme jâni est l'objet non spécifique de la phrase (3-88), pourtant il est marqué parce qu'il est en position thématique. C'est la même chose pour sag o gorbe-aš de la phrase suivante: bien que cette séquence ne soit pas l'objet de la phrase, sa position thématique appelle la présence de . La phrase (3-90) montre le marquage d'un complément prépositionnel (bâ pul-eš, "avec son argent") pour exprimer la notion de la totalité: si pul-eš est précédé de la préposition , cette notion de "dépenser la totalité de son argent pour les sucreries" n'est plus exprimé. De plus, la position de cet élément est thématique puisqu'il est en tête de la phrase, donc ce constituant est aussi thématique (Ibid.).

En résumé, suit l'objet défini, l'objet indéfini spécifique lorsqu'il possède un certain nombre de conditions sémantiques ou syntaxiques, et les autres compléments soit lorsqu'ils sont thématiques soit quand on veut exprimer la notion de la "totalité", soit les deux. En ce qui concerne la terminologie renvoyant à des constituants suivis ou non de , Lazard a adopté la notion de "polarisation" de Hincha, et de ce fait l'objet suivi de est un objet "polarisé", l'objet nu est "dépolarisé", et les compléments autres qu'objet suivis de sont des "quasi-objets polarisés".

Ce qui illustre très bien ce propos c'est lorsqu'on a deux morphèmes dans la même phrase, ce qui arrive assez souvent dans la langue parlée. En persan on ne peut pas avoir plus d'un objet direct par phrase, donc le deuxième terme marqué l'est forcément par la fonction pragmatico-sémantique de ce morphème:

(3-91) portoqâl o bâyad puss-eš o kand ba'd xord
(orange / POST / il faut / peau-I.3sg / POST / enlever (INF AP) / ensuite / manger (INF AP))
Les oranges, il faut les éplucher avant de les manger.
(Ibid., p. 203)

Dans cette phrase nous avons un "objet polarisé" (puss-eš) et un "quasi-objet polarisé" (portoqâl), la première occurrence de est essentiellement syntaxique, la deuxième pragmatique: il marque le thème.

A la lumière de cette analyse, la présence de dans la phrase (3-79) s'éclaircit: ce morphème marque un "quasi-objet polarisé" exprimant la notion de "totalité": la mère mettait du pétrole dans toutes les lampes.

Toujours à propos de la fonction du morphème et de sa relation avec certains de constituants de la phrase, S. Karimi (1990) base son analyse sur la théorie du Gouvernement et du Liage pour arriver à la conclusion suivante:

  • Specific-Oblique Principle
  • An NP must be marked by râ in the following configuration:
  • [.... cp .... NP .... [....]....] where  = the head of 
  • [+SPEC]
  • [-NOM]
  • (op. cit., p. 163)

Et elle explique: "The configuration [...] indicates that a specific-oblique NP must be marked by only if it is outside the governing category of the head." (Ibid.). Selon elle, cette règle démontre l'interaction de la syntaxe et les fonctions discursives, ce sont les fonctions discursives comme la thématisation et la focalisation qui mettent un constituant dans une position non argumentale. Elle fait aussi remarquer que cette règle comprend les têtes lexicales suivantes: le verbe, le nom, la préposition et l'inflection, donc les adjectifs n'en font pas partie (Ibid.).

Les applications de cette analyse sont nombreuses et intéressantes. En premier lieu elle peut expliquer l'absence de : un objet non spécifique, un sujet et un complément précédé de sa préposition ne sont pas marqués par parce qu'il sont respectivement non spécifique, au cas nominatif et dans la catégorie gouvernante de leur tête:

(3-92) âraš qazâ mixorad
(Arash / repas / il mange)
Arash mange (de la nourriture).
(3-93) pedar-am (*râ) hanuz nay-âmade (ast)
(père-I.1sg / encore / NEG-venu / (AUX))
Mon père n'est pas encore venu.
(3-94) be âraš (*râ) ketâb na-dâdi?
(à / Arash / livre / NEG-donnas)
Tu n'as pas donné un (des) livre(s) à Arash?

En deuxième lieu elle prévoit que tout complément prépositionnel thématisé (donc en dehors de la catégorie gouvernante de sa tête), les constituants focalisés et tout objet spécifique sont marqués, et c'est effectivement le cas:

(3-95) âraš o be-heš ketâb dâdam
(Arash / POST / à-I.3sg / livre / je donnai)
J'ai donné un (des) livre(s) à Arash.
(3-96) ki râ didi?
(qui / POST / tu vis)
Qui as-tu vu?
(3-97) âraš qazâ râ mixorad
(Arash / repas / POST / il mange)
Arash mange le repas (la nourriture).

Cette analyse nous semble intéressante par la conclusion que S. Karimi tire à propos des objets suivis de : "... the appearance of with the direct object indicates that the specific direct object is not in its base-position, namely the position adjacent to the verb. This fact is supported by the free occurrence of the object NP + within a sentence.". Nous verrons plus loin, lors de l'analyse des verbes composés, que cette affirmation prend beaucoup d'importance.

Pour résumer ce qui vient d'être dit sur le morphème et sa présence auprès de certains constituants de la phrase, nous remarquons les points suivants:

  1. 1. Ces deux analyses, bien que différentes sur la nature de l'objet généralement marqué (défini pour G. Lazard et spécifique pour S. Karimi), mettent l'accent sur deux propriétés importantes du morphème râ: il ne marque pas tous les objets, il peut marquer des constituants non objet pour une fonction pragmatique.
  2. 2. Le morphème râ ne marque le constituant en fonction syntaxique d'objet que lorsque celui-ci satisfait un certain nombre de conditions sémantiques.
  3. 3. Un constituant autre qu'objet peut être marqué s'il possède une fonction pragmatique, souvent lorsqu'il est thématisé.
  4. 4. L'objet génériqueIl faut remarquer que par le terme "générique" G. Lazard et S. Karimi n'entendent pas exactement la même chose. Pour S. Karimi, un constituant nominal peut être défini, indéfini spécifique, indéfini non spécifique ou générique, alors que G. Lazard ne fait pas la distinction entre l'indéfini non spécifique et le générique (dans le cas de l'objet persan tout au moins). En ce qui nous concerne, nous avons adopté la terminologie de S. Karimi, mais dans le cas bien précis de cette phrase, nous avons employé le terme "générique" de G. Lazard. n'est marqué que s'il porte la fonction pragmatique de thème. Ainsi, il nous semble que l'analyse de G. Lazard explique plus de cas où râ est présent que l'analyse de S. Karimi. Par exemple, Karimi ne peut pas expliquer la présence de râ dans la phrase (3-88) que nous reprenons ici:
(3-98=3-88) jâni râ mojâzât mikonand
(criminel / POST / punition / ils font)
Un criminel, on le punit / un criminel doit être puni.

Un des traits sémantiques d'un constituant marqué par étant [+ spécifique], selon S. Karimi, la présence de dans la phrase du haut avec un objet générique donc non spécifique doit rendre la phrase inacceptable. Or ce n'est pas le cas. En revanche l'analyse de G. Lazard selon laquelle tout objet thématisé est marqué peut expliquer l'acceptabilité de cette phrase.

La fonction pragmatique du morphème le distingue d'autres morphèmes utilisés dans les langues pour le marquage différentiel de l'objet. En effet le morphème qui marque l'objet dans ces langues a d'une part la fonction sémantique de signaler la présence d'un constituant à référent défini et d'autre part la fonction syntaxique de marquer le constituant comme l'objet de la phrase. Prenons l'exemple du morphème de l'accusatif du turc. Ce morphème n'a aucun fonction pragmatique, sa présence signale uniquement l'objet défini. Le persan est différent en ce sens qu'il a en même temps la fonction pragmatique de mise en évidence d'un constituant thématisé. En hindi nous avons la même différence: la marque d'objet, le morphème ko, signale la présence du constituant objet à référent humain ou inanimé défini (Montaut 1997:223); il n'est pas employé pour thématiser un constituant nominal. De ce point de vue, nous pouvons dire que le persan est différent d'autres langues qui ont le marquage différentiel de l'objet: le morphème , qui marque effectivement l'objet défini, n'est ni uniquement un morphème casuel ni uniquement un morphème de thématisation. Il endosse à la fois les deux fonctions, mais nous ne pouvons pas donner un statut définitif à ce morphème.

Notes
46.

Nous reviendrons sur le passif en persan plus loin.

47.

Comme nous l'avons signalé plus haut, la présence de l'objet et de son indice dans la même phrase ne se fait que dans la langue parlée.