2.3.1 L'article de la Revue d'Histoire de l'Église de France 120 .

Ce long article de plus de quarante pages se veut une explication sereine et sans parti pris de l'attitude de Mgr Mignot durant la crise moderniste. L'abbé de Lacger a remanié son premier jet "dans le sens de M. Birot et de l'abbé Bremond, non dans celui de Rivière qui voudrait lui laisser son caractère de réplique" 121 , mais a adopté le plan chronologique suggéré par Rivière. On n'échappe pas toutefois au sentiment que l'abbé de Lacger se débat avec un problème qu'il ne peut pas résoudre parce qu'il reste enfermé, à la suite de l'abbé Rivière, dans l'alternative dupe ou complice. Comme la seconde hypothèse n'est pas soutenable - Loisy lui-même ne la soutient pas malgré certaines affirmations ambiguës, comme par exemple celle qui consiste à voir dans le discours de Mgr Mignot sur La méthode en théologie "un des premiers manifestes du modernisme catholique" - il faut bien admettre que Mgr Mignot "ne fut qu'un des abusés" 122 surtout si l'on veut bien se souvenir "de l'extraordinaire imbroglio que fut le modernisme à ses origines" et "de la confusion douloureuse dans laquelle se déroulèrent (les) débats" 123 .

Pourtant l'abbé de Lacger n'ignore pas que cette interprétation ne tient que si l'on accepte la lecture que Loisy a présentée de son évolution personnelle dans Choses passées puis dans ses Mémoires. Il sait qu'avec d'autres 124 , H. Bremond en doute. Celui-ci a confié à l'abbé Birot qu'il estimait Loisy sincère "quand il se laissait défendre par nous, se rattachant à l'Église et au Christ tant qu'il le pouvait, et qu'il s'est attribué rétrospectivement plus tard, des idées radicales dont il portait peut-être le germe, mais dont il n'avait certainement pas établi tout le contenu" 125 . Mais prendre en compte cette idée obligerait à s'interroger d'une autre façon sur la manière dont Mgr Mignot a lu L'Évangile et l'Église. Or "ce qu'il ne faut pas laisser dire, c'est que l'archevêque a pleinement entendu 'le petit livre'" 126 . Cette question Loisy se l'est posée et il y a répondu par l'affirmative :

‘Je crois bien que quelques-uns ont déjà dit qu'il ne l'avait pas compris. Il avait certes compris le livre à fond, mais sans y chercher ce qui n'y était pas et en le prenant pour ce qu'il était réellement : un exposé historique du développement chrétien [...]. Rien de plus, rien de moins 127 . ’

E. Poulat 128 estime que ces affirmations contradictoires ne sont démontrées ni par de Lacger ni par Loisy. Ceci est surtout vrai dans le cas de l'abbé de Lacger que son affirmation enferme dans une contradiction dont il ne peut sortir qu'en faisant appel à l'argument psychologique suggéré par B. de Solages : l'imprudente générosité, la fidélité à ses amitiés. La mise à l'Index n'a en effet modifié en rien le premier jugement de Mgr Mignot qui maintient que "si on attaquait l'œuvre de M. Loisy, c'est qu'on ne l'entendait pas dans son vrai sens" 129 . Position encore soutenable puisqu'une mise à l'Index ne comporte pas de soi un jugement sur le degré d'orthodoxie du livre interdit, mais plus tard, après Lamentabili, après Pascendi, après l'excommunication majeure même, Mgr Mignot n'a-t-il pas persisté à penser, jusqu'à la fin 1909 au moins 130 , que le travail de Loisy pouvait être mis au service de l'Église et donc qu'il n'était pas compris.

Le problème est là : quel est le vrai sens d'une œuvre ? Celui qu'y met l'auteur ? Celui qu'y mettent les différents lecteurs ? Celui que fixe une autorité ? Aussi bien la question de savoir si Mgr Mignot a ou non compris L'Évangile et l'Église n'a que peu de sens et en tout cas a peu de chance d'être résolu si l'on ne voit pas qu'il y a bien des façons de se situer dans le champ défini par les trois pôles que nous venons d'évoquer. Faute de pouvoir le faire il faut se contenter d'accumuler les éléments qui ont conduit "ce prélat illustre (à) se méprendre, avec une entière bonne foi, sur les idées secrètes du "pur intellectuel"... qu'était l'abbé Loisy..." 131

De cet article E. Poulat dit qu'il est une "assez fragile et laborieuse apologie ecclésiastique" 132 . Sans aucun doute. Mais c'est justement ce qui en fait l'intérêt. Il est en effet révélateur de la contradiction dans laquelle les Mémoires de Loisy ont placé les ecclésiastiques des années 30 qui avaient connu de près Mgr Mignot. D'un côté ils se rendent bien compte qu'ils n'ont pas à défendre à proprement parler l'orthodoxie de l'archevêque puisque celle-ci n'est pas réellement mise en cause 133 . Mais d'un autre côté ils pressentent que le soutien apporté à Loisy implique bien autre chose que la simple fidélité à l'amitié et que l'explication par l'équivoque entretenue par Loisy sur ses véritables intentions est bien fragile. Le vrai problème c'est celui des différentes manières d'envisager le rapport à l'orthodoxie d'un croyant - en l'occurrence d'un évêque. Mais comment le penser et plus encore comment le dire ? La mise à distance entre un aujourd'hui où tout est clair et un hier où régnait l'équivoque est une solution commode. C'était en vérité la seule possible.

Notes
120.

"Mgr Mignot et M. Loisy", R.H.E.F., t. XIX, n° 83, janvier-avril 1933, pp. 161-205.

121.

Lettre à A. Fabre, 15 juillet 1931, ADA, 1D 5-24.

122.

Art. cit., p. 168.

123.

Art. cit., p. 166 ; p. 178.

124.

"Après Choses passées, j'inclinais à croire, avec le Père de Grandmaison, que M. Loisy avait poussé au noir son ancien état d'esprit, antidatant inconsciemment son incrédulité d'après ses dispositions postérieures", P. Lagrange dans M. Loisy et le Modernisme, p. 66 ; le P. Lebreton maintient cette interprétation dans Le Père Léonce de Grandmaison, p. 159.

125.

Lettre de Birot, juin 1931.

126.

Art. cit., p. 180.

127.

Mémoires, t. II, p. 133.

128.

E. Poulat, Histoire…, p. 453.

129.

Art. cit., p. 183.

130.

Il signe en effet le 20 octobre 1909 l'avant-propos de L'Église et le critique où il note p. 125 : "M. Loisy, dont la pensée s'est, hélas ! depuis séparée de la nôtre..."

131.

Art. cit., p. 203.

132.

E. Poulat, Histoire,..., p. 449, n. 4.

133.

Si Loisy "prononce des jugements qui seraient plus que compromettants s'il étaient justifiés... il se laisse rarement entraîner dans cette voie. D'ordinaire, il reconnaît la pleine orthodoxie du prélat", art. cit., pp. 164, 165. Dans sa lettre à Loisy l'abbé de Lacger estime que les citations des lettres "suggèrent qu'il y exprime les principaux arguments par lesquelles il reste attaché à la foi traditionnelle."