1.1.5 L'école du jeudi

Mais en dehors de l'école il y a tant de choses passionnantes. On devine à travers ses confidences trois grands domaines d'intérêt : la nature, la technique, la lecture.

L'enfant est incontestablement sensible à la nature, celle qu'il observe dans le jardin familial 243 , celle qu'il découvre dans la campagne environnante. Elle l'émerveille et cet émerveillement ne faiblira pas 244 . Il est la source d'une conviction qu'il développe souvent : la nature "est le symbole visible de l'invisible vérité, le miroir où se reflètent, tracés en lettres matérielles les traits de l'image spirituelle de Dieu" 245 . Une telle réalité ne peut pas être le fruit du hasard et elle manifeste l'action immédiate de Dieu :

‘Pendant une de vos promenades, cueillez le long du chemin une petite fleurette des champs ; considérez la perfection de ses formes, la fraîcheur de ses couleurs, la délicatesse de chacune de ses parties..., examinez-la au microscope dont le grossissement révélera des merveilles de structure que vous n'aviez jamais soupçonnées, est-ce le résultat fatal, nécessaire de l'évolution des lois inconscientes ? 246

Il est curieux des techniques. Ce n'est pas seulement chez les tisseurs qu'il passe ses jeudis après-midi mais également chez les menuisiers, les charrons, les maréchaux, les tourneurs. "Tout m'intéressait", écrit-il. Son enfance est contemporaine de l'entrée de la France dans "l'ère du rail". Il peut observer, du côté de Bohain, les travaux de la construction de la ligne de chemin de fer entre Saint-Quentin et Maubeuge. Ils le fascinent à un point tel que cela l'amène à commettre dans une version latine une de ces "énormités impardonnables même chez un paresseux" et dont il dit rougir encore, soixante ans après : "Ayant à traduiredans le De Viris je crois, écrit-il, un passage où le héros entouré d'ennemis s'ouvre un passage au milieu d'eux avec son glaive, c'est-à-dire avec le fer qu'il tenait à la main viam ferro fecit je traduisis : il fit un chemin de fer. Impossible de décrire la juste colère de M. Gabelle" 247 .

Toujours est-il que le chemin de fer reste une source d'images et de métaphores que l'on rencontre assez souvent sous la plume de Mgr Mignot. Ayant par exemple à expliquer comment le principe du libre examen protestant ne pouvait que conduire à la négation des dogmes il écrit : "On continuait de croire par habitude sans se douter qu'on n'avait plus la vie, comme une locomotive court sur les rails en vertu de la vitesse acquise alors même que le mécanicien a renversé la vapeur." 248 Cette fascination d'enfant pour le rail, laissera place, plus tard, à la fascination pour l'aviation. En 1909, il écrit de Laon au chanoine Birot : "J'ai résisté à la tentation d'aller aux fêtes d'aviation de Reims : c'était paraît-il tout à fait merveilleux" 249 . Face aux progrès techniques, il fait incontestablement partie des thuriféraires que Michel Lagrée a récemment décrits dans La bénédiction de Prométhée 250 :

‘Autant que personne nous applaudissons sans réserve à chacune de nos stupéfiantes découvertes, nous admirons les applications de la vapeur et de l'électricité, nous nous félicitons de traverser l'espace avec la vitesse de l'hirondelle. Nul ne prévoyait, il y a cent ans, que notre pensée se communiquerait d'un bout du monde à l'autre en quelques secondes, que notre voix s'imprimerait sur un cylindre en signes presque invisibles, qu'elle resterait là comme endormie, fixée à tout jamais, et qu'à notre volonté elle sortirait de ce tombeau avec ses mots, ses intonations, ses inflexions, son timbre et son accent. Que dis-je ? que sans fil conducteur, ma pensée, portée par je ne sais quel fluide inconnu, se transmettrait sans intermédiaire aux yeux d'un ami en s'inscrivant sur un cadran récepteur. Oui tout cela est merveilleux et nous ne sommes pas au bout 251 .’

Nous allons le voir tout de suite, il dévore tous les livres qui lui tombent sous la main et il aime le théâtre où on l'amène parfois à Saint-Quentin, profitant sans doute d'une visite chez l'oncle Jules. Confiant à Mgr Lacroix sa fatigue et les responsabilités qui lui pèsent, il évoque une pièce qu'il a vue "à l'âge de 10 ou 11 ans" dont il ne se rappelle rien sauf "ce vers que chantait un personnage qui d'ouvrier était devenu patron et avait eu des revers de toute sorte : "Ah qui donc me rendra mon doux métier d'fileur ?" 252

Notes
243.

"Je revois chaque fleur du jardin, celle surtout que ma mère aimait, les rosiers que mon père écussonnait, les arbres que je voyais grandir d'année en année, le noyer que j'ai planté à cinq ou six ans. La noix plantée est devenu un arbre superbe ; je revois les fraisiers ananas et ceux du presbytère contigu dont je préférais les fruits aux fraises de notre jardin.", 2eReg., f° 131.

244.

"Je m'arrête devant un brin d'herbe, devant une feuille qui pointe, un bourgeon qui gonfle, une corolle qui s'ouvre, un fruit qui se forme ; je reste en contemplation devant un papillon, j'écoute sans me lasser le chant du rossignol... C'est une fascination." 2e Reg., f° 133.

245.

J. H. , "Du progrès en Jésus-Christ", APC, 7 janvier 1907, p. 357.

246.

Mandement de carême, Dieu unique but de la vie, 1911, p. 7. En août 1915, il écrit à Mlle De Coninck : "Est-ce que les créatures de Dieu n'ont pas quelque chose de Dieu même ? Sans être panthéiste ne peut-on pas croire que quelque chose de vivant, les anges par exemple, donnent la vie et le mouvement à la nature ? […] Pourquoi les forces de la nature ne seraient-elle pas des manifestations plus prochaines de Dieu ? […] Rêve si l'on veut, mais n'est-il pas doux de rêver à l'action immédiate de Dieu ?", ADA, 1 D 5-15.

247.

1er Reg., p. 44.

248.

2ème Lettre sur le études ecclésiastiques, p. 6.

249.

Fonds Birot, ADA, , 4 Z 4-10.

250.

M. Lagrée, La bénédiction de Prométhée, Religion et technologie, Paris, Fayard, 1999, p. 21-62.

251.

Mandement de carême 1908, "Les bases de la morale", Semaine religieuse, 29 février 1908, p. 129.

252.

Mgr Mignot à Mgr Lacroix, 8 mars 1910, BN, fonds Lacroix, Naf 24404, f° 130. Désormais ne sera cité que le folio.