1.3 Des intuitions encore inexploitables.

L'un des premiers textes de cette période manifeste bien les difficultés et les contradictions dans lesquelles se débat le jeune prêtre. Intitulé Aperçu sur la doctrine de saint Thomas 446 , il s'ouvre par une longue réflexion sur les limites de la méthode scolastique. Si la théologie, "science du dogme", est absolument nécessaire dans l'Église "pour conserver intacte la connaissance…des Vérités" dont elle a la garde, aucune méthode ne s'impose de façon nécessaire. La méthode scolastique est certes très utile dans la mesure où elle permet d'avancer avec rigueur et précision, mais elle a le défaut de sa qualité. Ne laissant parler que "la froide raison", elle ne prend pas en compte les sources de connaissance que sont les autres facultés humaines. Or pour l'abbé Mignot, il est manifeste que l'approche de la vérité ne peut résulter que d'un concours actif de toutes les puissances de l'âme. Il est d'autre part de plus en plus convaincu qu'il est vain d'aborder la théologie par des définitions a priori.

C'est pourquoi il estime que la théologie scolastique fondée sur la raison pure ne peut pas répondre à tous les besoins de l'homme. S'appuyant sur une pensée de Pascal : "Il faut commencer par montrer que la Religion n'est point contraire à la raison ; ensuite qu'elle est vénérable ; après la rendre aimable…" 447 , il écrit : "Faire désirer que la religion soit vraie, voilà le rôle de la philosophie ou plutôt de la psychologie". Un peu plus haut il avait affirmé : "La psychologie, selon moi, doit obtenir la place d'honneur". C'est dire que pour l'abbé Mignot la théologie doit avant tout s'attacher à répondre aux "desiderata de l'homme" et non pas élaborer une construction logique à partir d'une métaphysique. Il lui semble absolument nécessaire de prendre en compte la légitimité des facultés subjectives : "Vous me parlez d'objectif, d'essence, d'existence, de relation ! Et de grâce laissez moi donc avant toute chose me recueillir, me reconnaître, prendre conscience de moi-même, affirmer ma pensée, mon être et puis je vous répondrai" 448 .

Et cela d'autant plus que, replacée dans l'histoire de la théologie, force est de reconnaître que la scolastique inventa peu : "elle ne fit que mettre en ordre et classer avec une symétrie parfaite les principales questions de philosophie et de théologie". Sans compter que cette école "toute d'aridité et trop souvent ergotante" s'est enfermée bien souvent dans des discussions stériles où s'est épuisée "l'incroyable sagacité" des meilleurs esprits de l'époque. Et il en appelle de la méthode scolastique à la théologie mystique de Gerson et à la théologie positive du P. Petau.

A propos du premier il écrit : "On aime à entendre la parole humble, fraîche et pure du chancelier qui reproche si bien aux docteurs l'inutilité de leur science". Il y a sans doute là une interprétation excessive de la pensée de Gerson. Si celui-ci était persuadé qu'il ne fallait pas accorder à la spéculation une prépondérance exclusive, il n'envisageait pas pour autant la théologie mystique en opposition à la théologie spéculative. Il la concevait plutôt comme un antidote à celle-ci et l'on sait qu'une des grandes qualités qu'il reconnaissait à saint Bonaventure, c'était justement d'avoir su associer la mystique à l'effort intellectuel. Toujours est-il que l'on saisit ici la justification de la prétention à prendre en compte "les desiderata" de l'homme. Cela confirme que nous sommes en présence d'une dimension importante de la recherche religieuse de l'abbé Mignot pour qui la connaissance rationnelle ne pouvait pas être complètement dissociée de l'expérience religieuse.

Quant au P. Petau 449 , il l'admire pour avoir contribué à la redécouverte des Pères et pour avoir oser étonner le monde catholique par "la publication de son immense ouvrage… où il donne sur chacun de nos dogmes la doctrine de tous les Pères de l'Église. Aristote était dépouillé de tout son prestige". Là encore, il est quelque peu exagéré de ne voir dans l'œuvre du P. Petau que sa prise en compte de l'histoire. Bien sûr, il jugeait la théologie scolastique "contentieuse et subtile", mais il estimait aussi qu'elle avait rendu de grands services et qu'elle ne s'était laissé entraîner à traiter des questions oiseuses que pour répondre aux hérétiques. Il n'est cependant pas indifférent que l'abbé Mignot se réfère à ce théologien qui "avait réalisé, même dans son œuvre théologique, l'idéal humaniste" 450 . Ce faisant, il participe d'ailleurs au regain d'intérêt que la théologie positive du P. Petau, qui faisait appel à l'analyse du fait du développement doctrinal, a connu au XIXe siècle auprès de ceux qui cherchaient une alternative sérieuse à la scolastique.

Mais dans la suite de son travail l'abbé Mignot ne se sent pas en mesure de suivre l'une ou l'autre voie et il adopte le plan de la Somme de saint Thomas.

C'est le même type de contradiction que l'on rencontre dans la série d'études que nous avons déjà citée, intitulée Méditations philosophiques écrites en août et septembre 1871, et qui apparaissent comme une première synthèse personnelle sur le grand problème de son époque, celui des rapports entre les sciences et la foi autour de la question de la création. Cette synthèse est particulièrement intéressante, car l'on voit l'abbé Mignot aborder la question dans sa double dimension : théologique et exégétique.

Notes
446.

1867, ADA, 1D 4 05.

447.

Pensées, II, XXXVI.

448.

Aperçu de la doctrine de saint Thomas, f° 1, ADA, 1 D 5 04.

449.

Denys PETAU (1583-1652), prêtre de la Compagnie de Jésus, professeur de théologie positive, auteur de Theologica Dogmatica publiées entre 1640 et 1650 dont l'intention était d'exposer la doctrine chrétienne telle qu'elle apparaît dans ses sources véritables, l'Écriture et la Tradition.

450.

M. Hoffmann, notice Petau in Catholicisme, XI, 1988, col. 54-56.