2.7 Le verrou de l'historicité de la Genèse.

Un autre problème hante l'abbé Mignot et devient progressivement central dans ses préoccupations, celui de l'origine du mal. Cela l'amène à s'interroger sur l'interprétation des premiers chapitres de la Genèse :

‘Ce récit me paraissait enfantin. Un serpent qui parle, une Eve qui l'écoute ; un fruit qui donne la science du bien et du mal, un autre dont le fruit donne l'immortalité corporelle ; un Adam qui cède pour complaire à sa femme ; un homme intelligent comme lui, connaissant parfaitement la nature de Dieu, qui se cache derrière un buisson pour échapper au regard de Celui qui voit tout, qui se cache non parce qu'il a péché mais parce qu'il est nu... Non me disais-je cela n'est pas vrai à la lettre : c'est un symbole, une allégorie. Ce qui me choquait le plus, et ce qui m'étonne encore, quand j'y pense, c'est qu'Adam pris en faute n'a pas un cri de repentir, pas un cri d'amour pour demander pardon. C'est un enfant pris en faute, qui s'excuse parce qu'il a peur d'être puni.[...] Non, tout cela ne doit pas être pris à la lettre. On ne saurait mettre à l'origine de l'humanité un récit aussi puéril, surtout avec les si terribles conséquences qui en furent les suites. Il y a une faute originelle, c'est certain, mais le sens véritable nous échappe. On se heurte, dans toutes les hypothèses à des difficultés inextricables, et l'on a raison de dire que toutes les origines sont obscures. Sur ce point comme sur d'autres il faut nous résigner à ne pas savoir. […]Toutes ces pensées me traversaient l'esprit et je me demandais : qu'y a-t-il de vrai au fond de tout cela ? J'étais porté non à nier une faute, mais à ne voir dans la punition signalée par l'écrivain jéhoviste que la peinture de ce qui est : la nécessité du travail, les douleurs de la grossesse, l'origine des vêtements etc. 534 .’

Ce récit nous permet de saisir le travail de déplacement des limites du croyable qu'est en train de réaliser l'abbé Mignot à la recherche d'une explication qui puisse satisfaire à la fois la raison humaine et la nécessité de ne faire de Dieu "ni un Moloch ni un dieu phénicien". Il y a d'abord un déplacement qui concerne la nature du texte biblique. On ne peut plus croire qu'il s'agit d'un récit historique. Il s'agit d'un récit étiologique qui entend rendre compte de la situation présente de l'humanité. Mais à un second niveau, c'est sur l'interprétation même du texte biblique que porte le déplacement. Il n'est pas croyable que cette faute, dont on ne saura jamais en quoi elle a exactement consisté, ait eu "les si terribles conséquences" - à commencer par la mort - qu'on lui attribue. En revanche on peut tout à fait admettre que la chute a fait perdre à l'homme la condition à laquelle Dieu l'avait élevé en le comblant de faveurs et que l'homme a ainsi retrouvé la place qui était la sienne "naturellement" : "Ce n'est pas le péché qui a donné au tigre sa férocité ni au serpent son venin... La condition actuelle de l'homme peut donc être dite normale en un sens puisqu'elle continue la série naturelle des êtres. Dieu en l'élevant au dessus de son état naturel lui avait fait sauter une étape. Le péché l'a remis dans la série inoccupée d'abord. Au lieu d'être dirigé par le grâce il ne l'a plus été que par la raison" 535 .

L'abbé Mignot mesure parfaitement que ces réflexions l'écartent de l'enseignement traditionnel de l'Église et cela lui pose un grave cas de conscience. Mais ce qui le fait le plus souffrir ce n'est pas tant de risquer de se séparer de l'Église que de ne pas trouver un solution acceptable à l'angoissante question du mal. "L'enseignement général de l'Église est là me disais-je, mais le Concile de Trente est là... A moins de se séparer de l'Église il faut y croire... Tout cela me torturait, moins encore que les conséquences effroyables attribuées à la chute, telles qu'on les représente". C'est qu'il se refuse à admettre une doctrine que l'on fait découler d'un "péché qui, tel que le raconte la Genèse n'a eu dans le cœur des coupables qu'une gravité relative, qu'un confesseur même janséniste aurait absous, si par impossible il s'en était trouvé là" 536 . Doctrine qu'il juge excessive et contraire à l'idée qu'il se fait de la bonté de Dieu.

S'il avance, non sans perplexité et timidement encore, l'idée qu'il est possible de dénier tout caractère historique aux premiers chapitres de la Genèse, c'est qu'il vient de lire le livre de Fr. Lenormant 537 sur les origines de l'histoire 538 . Cette lecture le laisse dans l'expectative. Il s'en ouvre à M. Vigouroux et sollicite son avis :

‘J'achève à l'instant la lecture du nouvel ouvrage de M. Fr. Lenormant […] Je vous avoue que je ne sais qu'en penser. L'avez-vous lu ? Si ce livre a une valeur critique sérieuse, il paraît bien nécessaire d'étendre l'interprétation allégorique, de l'appliquer aux dix premiers chapitres de la Genèse. Disons mieux, il faut reconnaître que les premiers récits n'ont pas de valeur réellement historique. Mais… Mais… Ayez la bonté de m'écrire un mot pour me dire ce que vous pensez de l'ouvrage 539 . ’

La réponse de l'exégète n'est malheureusement pas conservée. Il est assez vraisemblable qu'il conseilla la prudence. En 1893 encore, Mgr Mignot estimera ne pas pouvoir remettre en cause publiquement l'historicité de ces chapitres. Mais le doyen de Coucy trouvait trop d'avantages à cette perspective herméneutique pour ne pas continuer à l'explorer.

De cette période du décanat, il ne reste pas grand chose dans les papiers Mignot : une série d'études sur les Évangiles et un texte écrit pour une conférence ecclésiastique sur d'Isaïe 7 540 . Ce dernier texte surtout est intéressant dans la mesure où il montre que l'abbé Mignot n'hésite pas à mettre en œuvre les principes exégétiques qu'il croit désormais incontournables même sur un texte aussi délicat que celui de la prophétie de l'Emmanuel.

Le sujet de la conférence demandait de "démontrer" que la prophétie n'avait qu'un seul sens littéral qui visait "exclusivement le Messie et sa naissance virginale". Après avoir constaté que la majorité des critiques catholiques s'arrêtent à cet unique sens littéral , mais que certains cependant pensent devoir accepter un "autre sens littéral dont les contemporains d'Isaïe furent les témoins" l'abbé Mignot prend partie :

Disons le franchement, les premiers obéissent surtout à des préoccupations doctrinales. L'enseignement de l'Église qui applique constamment à N. S. les paroles d'Isaïe, l'indestructible chaîne de la tradition, la masse des témoignages, tout cela a donné à la prophétie une évidence si indéniable, que cette évidence subséquente a pénétré tous les esprits et qu'elle est devenue une évidence a priori, une évidence antécédente si je puis ainsi parler 541 .

Cette manière de procéder s'affranchit "des règles ordinaires d'interprétation" et elle ne tient pas compte des exigences du texte lui-même. Il faut d'ailleurs mettre en œuvre des "prodiges inouïs d'habiletés" pour soutenir l'exclusivisme de la prophétie.

Pour faire admettre l'idée que la prophétie vise d'abord la naissance d'un fils d'Isaïe et ne s'applique qu'ensuite "d'une façon plus parfaite" à la venue du Messie, l'abbé Mignot évoque une position plus extrême - qu'il estime ne pas pouvoir suivre bien que "le sévère Bossuet ne la condamne pas" -, celle qui n'envisage la prophétie que d'une façon allégorique ou symbolique. Non, le texte a un sens littéral évident : l'enfant d'Isaïe est le signe donné à Achaz et il "faut remplacer la saine critique par la fantaisie […] pour ne pas accepter ce raisonnement". L'objection à cette interprétation est cependant de taille. Si "la Vierge doit s'entendre de l'épouse du prophète, toutes les preuves tirées du mot Almah s'évanouissent". Le doyen de Coucy se tire de la difficulté en considérant que "c'est peine perdue de s'évertuer à faire reposer la divine conception de N. S. sur le sens d'un mot hébreu". En tout état de cause il ne pouvait venir à l'esprit d'aucun des auditeurs d'Isaïe qu'il annonçait une vierge qui resterait telle en enfantant. Il convient donc bien de donner à l'Écriture un sens "prochain et immédiat qui se rapporte à l'histoire". Cela ne nuit en rien au fait qu'il faille aussi reconnaître l'existence d'une autre sens "plus grand, plus spirituel et qui en est le principal dont l'autre n'est que le voile". Comme il l'écrira plus tard à l'abbé Chédaille il est convaincu que "le prophète parle toujours en premier lieu à ses contemporains" :

Le message qu'il apporte est toujours intimement lié aux événements de son temps ; ses promesses, ses prédictions pour futures soient-elles, ont pour base l'histoire contemporaine ; elles correspondent à des besoins actuels. Le prophète n'abandonne jamais sa position historique. C'est d'après elle qu'il parle 542 .

Le chemin parcouru par l'abbé Mignot depuis sa sortie du séminaire l'a donc progressivement conduit à admettre le bien fondé des principales conclusions de la critique biblique. Dans ses souvenirs, il caractérise ainsi son état d'esprit de l'époque :

‘De plus en plus se forma ma conviction sur le caractère composite des Livres saints, conviction que les travaux scripturaires de Reuss ne font qu'affermir. Cependant j'éprouvai une antipathie ou plutôt une défiance instinctive pour ces savants découpeurs de mots qui renouvellent, dans un autre esprit il est vrai, les procédés des rabbins...
Laissant de côté ces chinoiseries et ces conclusions arbitraires qui d'ailleurs varient chaque année avec les critiques qui se succèdent, je m'en tiens aux grandes lignes, c'est-à-dire à la pluralité des sources. Je tiens donc comme à peu près certain que le second chapitre de la Genèse n'est pas la suite naturelle du premier, qu'il est d'une autre main ; que le premier récit se continue un peu plus loin ; que les deux s'entremêlent dans le récit du déluge...
Poursuivant ce travail jusqu'au livre des Juges, je me convainquis de la juxtaposition de plusieurs codes dans l'Exode, et qu'à côté de documents très anciens qui remontent jusqu'à Moïse, il y en a de plus récents ; que le Deutéronome est de beaucoup postérieur à Moïse. Aller plus loin me paraissait téméraire. Cela me rendait perplexe ! Habitué dès l'enfance à regarder la Bible comme la vraie, l'authentique parole de Dieu, était-il possible d'admettre des récits sans réalité objective ? Je n'avais rencontré aucun doute, aucune hésitation chez mes premiers maîtres, aucun chez M. Le Hir, aucun chez M. Vigouroux dont le jugement faisait déjà autorité, sans parler de la croyance générale des fidèles. Malgré ces autorités mes doutes persistaient.
Je me souviens qu'une fois j'étonnai mon digne ami M. Vigouroux en lui disant que le récit du premier chapitre de la Genèse était artificiel, qu'au lieu de le diviser en six jours, Moïse aurait pu aussi bien le diviser en huit, en dix, en douze etc., que s'il l'avait divisé en six jours c'était en vue de donner plus d'autorité à la prescription du repos sabbatique. M. Vigouroux plus versé que moi dans les travaux des critiques allemands me demanda dans quel auteur j'avais puisé cette idée - je lui dit qu'elle m'était venue toute seule, en y réfléchissant 543 .’

Au moment où il quitte La Fère, Mgr Mignot est donc parvenu à la conclusion que "le Pentateuque n'est pas, dans son état actuel, l'œuvre de Moïse, mais une compilation faite plus tard ; que la Genèse ne donne pas l'origine scientifique du monde, que la division en six jours de 24 heures ne répond pas à la réalité des choses, qu'il ne faut pas prendre à la lettre le récit de la chute, la longévité des patriarches anciens, l'universalité du déluge, qu'il y a des inexactitudes historiques ; que les auteurs se sont inspirés de récits qui couraient dans leur pays d'origine tout en leur enlevant leurs caractères polythéistes et en les nettoyant de leurs impures scories" 544 .

Le 31 août 1917, se livrant à un examen de conscience à l'occasion de l'anniversaire de son ordination sacerdotale, il note que s'il a continué de vivre "d'une vie très chrétienne", il en est venu progressivement à se détacher de ce qu'il considérait "comme accessoire, convenu, arbitrairement traditionnel" 545 . Mgr Mignot fait donc ici le constat qu'il a faite sienne une attitude par laquelle Bremond, nous l'avons vu, caractérise une revendication de la conscience croyante considérée comme légitime par les modernistes catholiques, celle d'avoir le droit de faire le tri dans la doctrine entre ce qui appartient au noyau de la foi et ce qui relève d'ajouts superfétatoires. C'est le prix qu'il a payé pour que ses motifs de crédibilité restent raisonnables. Et il est intimement convaincu que c'est à ce prix que l'Église peut continuer d'avoir un discours recevable pour ses contemporains les plus cultivés.

Notes
534.

1 er Reg., f° 82-83.

535.

1 er Reg., f° 85.

536.

1 er Reg., f° 262.

537.

Sur François LENORMANT (1837-1883), voir notice de Fr. Laplanche in DMRFC, t. 9, Les sciences religieuses, pp. 410-411.

538.

Les origines de l'histoire d'après la Bible et les traditions des peuples orientaux, Paris, 1880-1882, 3 vol. Le livre fut mis à l'Index en décembre 1887.

539.

ASS, fonds Vigouroux, lettre du 25 avril 1880.

540.

Études sur les Évangiles, 1880 et Conférences ecclésiastiques, 1 ère conférence d'Écriture sainte, 1881, ADA, 1 D 5 04.

541.

Conférences ecclésiastiques, 1 ère conférence d'Écriture sainte, 1881, f° 5, ADA, 1 D 5 04.

542.

Lettres à l'abbé Chédaille, La critique de la Sainte Écriture, ADA, 1 D 5-14.

543.

1 er Reg., f° 294-295.

544.

1 er Reg., f° 90.

545.

Journal, 21 août 1917, ADA, 1 D 5-21 : "Bref, mes études se tournèrent de plus en plus du côté de la critique historique plutôt que vers la théologie dogmatique. Celle-ci me semblait partielle et ne pas tenir compte du lent épanouissement du dogme, je veux dire de la révélation apostolique. […] Il y avait dans mon âme un côté lumineux et un côté obscur. Mais la lumière l'emportait. [...] Je vivais une vie très chrétienne, comme on peut en juger d'après mes notes écrites à Coucy et à La Fère ; cependant il est facile de comprendre que mon intelligence, appliquée surtout à la critique historique, se soit peu à peu détachée de ce que je regardais comme accessoire, convenu, arbitrairement traditionnel".