1.1 L'opposition du P. Brucker

La cause immédiate qui fait réagir l'abbé Mignot est la lecture d'un article 551 du P. Brucker 552 qui, après d'autres 553 , critique sévèrement cette position. Le jésuite concède que la question de la nature et de l'étendue de l'inspiration n'a jamais été l'objet d'une définition explicite de la part de l'Église. Il rappelle toutefois que l'interprétation de la révélation ne doit pas seulement être cherchée dans les définitions dogmatiques. Elle se trouve aussi dans la tradition authentique de l'Église que les partisans de l'inspiration restreinte négligent justement "beaucoup trop légèrement". Il s'emploie donc à montrer que les Pères, bien que confrontés déjà aux difficultés "pour lesquelles a été inventée l'hypothèse de l'inspiration restreinte, […] présupposent l'inspiration et la vérité absolue du texte sacré dans ses moindres affirmations" 554 . Même ceux qui, comme Origène, abandonnent souvent le sens littéral et font appel au sens allégorique n'ont jamais douté de l'inspiration totale de l'Écriture. De plus, on ne peut ranger cette question parmi les opinions libres, car si ce problème n'a été posé ni au concile de Trente ni à celui du Vatican, il n'en demeure pas moins que la constitution De Revelatione promulguée par ce dernier condamne de façonimplicite la thèse de l'inspiration restreinte puisqu'elle affirme que "Dieu est l'auteur de tous les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament".

Le P. Brucker en conclut donc qu'il faut maintenir l'inspiration totale de la Bible jusqu'aux obiter dicta parce que le but de Dieu n'est pas seulement d'instruire les fidèles dans ce qui est nécessaire au salut mais aussi "d'assurer une bonne éducation spirituelle". La Bible est un recueil d'exempla dans lequel l'Église a toujours puisé "pour l'instruction religieuse et morale du nouveau peuple de Dieu". Par ailleurs admettre que "les écrivains sacrés, en parlant des choses naturelles, se conforment au langage de leur temps" n'a pas pour conséquence d'être obligé d'admettre qu'il leur arrive d'exprimer des idées fausses. On ne peut pas dire en effet qu'il y a des idées erronées, même en matière scientifique, car le langage utilisé a été "assez conforme à la réalité des choses pour n'exclure pas une interprétation scientifique", il n'est jamais "que la traduction fidèle des apparences, c'est-à-dire des faits naturels tels qu'ils s'offrent à nos sens [...] et non tels qu'ils peuvent être dans leur essence intime" 555 .

L'abbé Mignot estime que cet article se contente de résumer "l'opinion commune et l'enseignement ordinaire de la théologie courante", et qu'il ne permet donc pas de "faire mieux comprendre les difficultés et de faire entrevoir une solution satisfaisante à la question qui se pose aujourd'hui avec une insistance nouvelle". Cette position théologique rigoriste lui est insupportable en raison même des arguments qu'elle avance. D'abord parce que la référence à la tradition "qu'on nous oppose continuellement" est ambiguë. On ne dit pas "en quoi elle consiste et on ne se fait pas faute de l'abandonner quand elle devient gênante" 556 . Ensuite parce qu'il lui "paraît dangereux de resserrer plus que ne le fait le concile du Vatican les limites de l'orthodoxie" 557 et qu'en voulant à tout prix fermer une porte dont il estime qu'elle a été laissée ouverte par le concile, on tend à "faire dire à l'Église ce qu'elle ne dit pas".

Malgré des longueurs, des digressions, des références souvent imprécises - quand elles ne sont pas absentes -, un style cédant parfois aux facilités d'une rhétorique surannée 558 , ce texte mérite qu'on s'y arrête pour trois raisons. D'une part il permet d'entrevoir une partie des lectures qui nourrissent la réflexion de l'abbé Mignot et de percevoir celles qui l'ont le plus influencé. D'autre part il permet de dégager un certain nombre des idées clefs qui font désormais partie de sa construction intellectuelle. Enfin ce texte, resté dans ses cartons, est devenu une mine dans laquelle il puisera à de nombreuses reprises, non sans tenir compte des remarques qui lui ont été faites.

Notes
551.

La Controverse, "De l'étendue de l'inspiration des Livres Saints. Examens de quelques travaux récents", déc. 1884, pp. 529-545 et janv. 1885, pp. 117-142. Au livre de Lenormant et à l'article de Newman il ajoute le livre de l'abbé Girodon : Exposé de la doctrine catholique, Paris, Plon, 1884, 2 vol. préfacé par Mgr d'Hulst qui avait fait l'objet d'un compte rendu critique dans la même revue (août 1884). Il était principalement reproché à l'abbé Girodon de défendre la thèse selon laquelle "toute opinion qui n'est pas une hérésie et n'a pas été formellement condamnée par l'Église, est une opinion libre". Le directeur de la revue, l'abbé Jaugey soumet d'ailleurs à Rome, fin février 1885, cinq propositions "concernant l'inspiration et l'interprétation de l'Écriture sainte soutenues par quelques apologistes" dont la première porte sur l'inspiration restreinte. Texte in F. Beretta, Mgr d'Hulst..., p. 249.

552.

Joseph BRUCKER (1845-1926), jésuite professeur d'Écriture sainte et rédacteur aux Études. Une notice lui a été consacré par le P. J. Guillet dans DMRFC, t. 9, Les sciences religieuses.

553.

L'abbé Rambouillet par exemple, dans une brochure de 1881 intitulée : Observations sur une nouvelle exégèse biblique. Cf. Fr. Laplanche, La Bible en France, p. 192.

554.

Art. cit., déc., p. 541.

555.

Art. cit., janv., p. 135.

556.

Ces citations sont extraites de la préface, Essai..., f° 1-3.

557.

Essai..., f° 182.

558.

A titre d'exemple : "L'Inspiration de l'Écriture ! Voila bien l'éternelle question, l'insoluble problème qui se pose devant toute intelligence avide de savoir ; l'indéchiffrable énigme que le sphinx mystérieux propose à chaque génération", f°1.